Les Damnés : une révolution à la Comédie Française

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Lourde tâche que de résumer cette secousse sismique à la Comédie Française. S’attaquer à un scénario de film était une première dans l’Illustre Maison, c’est ce qu’a proposé le belge Ivo van Hove pour le retour de la troupe au festival d’Avignon cet été et c’est avec ce coup de pied dans la fourmilière qu’Eric Ruf ouvre sa saison en tétanisant le public de la salle Richelieu. Car oui, on savait le « spectacle » violent en ayant parcouru vite fait la presse estivale pour ne pas trop en lire non plus mais c’est absolument choqué, sonné , KO que le spectateur se retrouve dans son siège à l’issue de la représentation face à des acteurs eux mêmes visiblement éprouvés aux saluts ! Avec les Damnés, la troupe de la Comédie Française entame une révolution dans sa façon de faire du théâtre qui posera surement question aux acteurs confrontés à cette aventure lorsqu’il se retrouveront sur des productions plus « conventionnelles ».

Une sombre résonance actuelle

En s’attaquant au scénario du film de Visconti, Ivo van Hove nous met sous le nez l’étrange similitude de la montée du nazisme en Allemagne dans les années 1930 et l’incompréhensible horreur qui balaie notre époque, comme si la leçon ne nous avait pas servi. Ce renvoi obligé à l’embrigadement dans des mouvances extrémistes, à cette course au pouvoir et à l’argent quitte à marcher et écraser tout le monde pour résister à la crise économique se fait inconsciemment sans que le metteur en scène ne vienne nous l’expliquer et rien que pour çà le travail d’Ivo van Hove est appréciable : il dirige sa pièce mais ne cherche pas à nous expliquer sa vision. 160702_rdl_1414C’est par son travail avec ses acteurs, par la recherche  de la vérité d’un jeu non surfait mais au contraire bien concret qu’il arrive à obtenir une représentation d’un réalisme suffoquant. Je n’ai jamais été déçu du jeu d’un quelconque acteur de la troupe mais à regarder le jeu de cette distribution de haut vol dirigé par ce maitre de la mise en scène, il est évident que la quintescence du théâtre est atteinte ici. Nous n’avons pas d’acteur qui joue un personnage, nous avons face à nous LE personnage et c’est ce qui rend la progression de l’histoire si bouleversante. Et pourtant en dosant savamment ses moyens pour ne pas sombrer dans l’émotion facile, Ivo van Hove semble « juste » nous raconter une histoire, une sorte de méchant conte. Il nous donne en fait une énorme claque !

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Une mise en scène touchant au génie

Une complexe simplicité semble caractériser l’approche du metteur en scène : simplicité en raison du dépouillement du plateau : vide avec seulement un écran géant dominant un sol orange rappelant le métal en fusion, source de la richesse de la famille van Essenbeck dont nous allons suivre la descente aux enfers. Sur les côtés de la scène (mangés ici par la coulisse) à Jardin des tables de maquillages et des portants avec les habits des comédiens qui se changent et se re-poudrent le nez à vue entre leurs scènes, à Cour des cercueils dans lesquels finiront les victimes de ce massacre familial, enfermés vivants, se débattant sous l’objectif voyeur d’une camera. lesdamn50-c66c3Une table et quelques chaises, de la vaisselle bourgeoise en argent seront les quelques accessoires qui ponctueront la soirée. A l’avant scène une urne géante et un assemblage de pièces constituant comme une mini usine rythmeront l’horreur. Simplicité en raison du son : la musique jouée en live par quatre musiciens, se fait discrète pour ne pas détourner l’émotion à son profit, devient insoutenable parfois par ses dissonances ou le bruit de locomotive sortant des cheminées de la mini- usine de l’avant scène qui vrille nos cerveaux à chaque fin d’acte. Simple enfin le dispositif technique : deux ou trois caméras et autant de techniciens pour les piloter et filmer en gros plan les personnages, leurs mouvements, les spectateurs voyeurs complices et impuissants témoins de la marche de l’histoire. De tous ces éléments assez sobres et anodins, Ivo van Hove accouche d’une mise en scène magistrale, d’une efficacité redoutable qui scotche le spectateur de la mondaine fête d’anniversaire du patriarche ouvrant la pièce à l’avènement du petit fils névrosé, ultime survivant. On aurait pu croire que l’omniprésence de la vidéo allait détourner le spectateur du jeu des comédiens : il n’en est rien … elle renforce au contraire la vérité de leur interprétation, la prolonge, rend concrets le malaise et la terreur  ; on aurait pu croire que l’inclusion d’images d’époque sonnerait faux …on est juste glacé d’effroi quand on entend la voix d’Hitler ou les chants nazis « pour de vrai » … on aurait pu croire gratuit le fait de filmer le public à chaque fois qu’un personnage est massacré, on ne se sent que plus mal à l’aise d’être là à chaque fois que la lumière se rallume, que tous les acteurs se pressent en rang face à nous et qu’un technicien vient remplir l’urne des cendres du défunt. Le coup final est porté quand Martin, le dernier héritier, venant de tuer sa mère, se déshabille en bord de scène, se renverse les cendres de sa famille sur le corps avant d’empoigner une mitraillette, de la coller sur le public et d’ouvrir le feu.  Rideau !

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Une distribution eclatante

La pièce est servie par une distribution luxueuse et il fallait bien des acteurs et actrices au talent immense pour porter ce chef d’oeuvre de mise en scène. Didier Sandre, impérial dans le rôle du patriarche, le premier à mourir assassiné ; Elsa Lepoivre, mante religieuse menant la revue de cette tuerie pour garder le pouvoir, mère calculatrice nourrissant les névroses de son fils Martin pour mieux le mettre à l’écart de l’héritage ; Guillaume Gallienne, dans le rôle de son amant, incarnation glaciale d’un Macbeth du XXème siècle ; Denis Podalydes, fils bafoué du baron,  effrayant dans la bacchanale homo-erotique précédant le massacre de la nuit des longs couteaux ; Loic Corbery et Adeline d’Hermy seules lueurs d’humanité hélas écrasées par cette machine infernale ; Eric Génovèse, en manipulateur odieux, sans scrupule ; Clément Hervieu Léger qui bascule de la plus grande délicatesse à un sanguinaire désir de vengeance ; Christophe Montenez, révélation dans le rôle de Martin, le petit fils détraqué, pédophile, incestueux qui par manque d’amour finira par devenir nazi. Il y aurait tellement à dire sur les personnages, sur les acteurs, sur leur prouesse émotionnelle et physique dans cette pièce que c’est un sacrilège de résumer cela comme ça …

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C’est en pleurs, tétanisé que j’ai vécu la dernière scène de la pièce ; réconforté par un sourire d’Adeline d’Hermy lors des saluts (jamais sourire n’aura été aussi salutaire… un grand merci)

Retrouvez la captation de la pièce à Avignon jusqu’en janvier 2017
http://culturebox.francetvinfo.fr/avignon/le-festival-d-avignon/les-damnes-d-ivo-van-hove-au-festival-d-avignon-2016-241033

LES DAMNES – Comédie Francaise – Vendredi 14 Octobre 2016

Crédit Photos  @Ch Raynaud de Lage

 

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4 réflexions sur “Les Damnés : une révolution à la Comédie Française

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