LUCRECE BORGIA …ou l’impossible rédemption

elsa-lepoivre-lucrece-borgia-1030x597

La Comédie Française reprend ce printemps Lucrèce Borgia qui avait fait salle comble durant plusieurs saisons en partie grâce à la présence de Guillaume Gallienne dans le rôle titre. Pour cette reprise Eric Ruf propose une nouvelle distribution (elle aussi prometteuse) rendant aux deux rôles principaux (Lucrèce et Gennaro) des acteurs du sexe de leur personnage. En effet à la création Guillaume Gallienne irradiait et donnait une patte vraiment particulière à Lucrèce tandis que Suliane Brahim prêtait ses traits fins à la jeunesse du gentilhomme Gennaro. Voir Elsa Lepoivre, au caractère si trempé dans les Damnés, dans le rôle de la plus redoutable veuve noire de la Renaissance imposait de refaire un détour par cette belle tragédie de Victor Hugo. Le premier constat est que cette nouvelle distribution atténue l’effet psychotique du personnage de Lucrèce à la fois prise dans l’engrenage du meurtre à tout va et d’une envie profonde de rédemption pour plaire et mériter l’amour de son fils caché. Elsa Lepoivre apporte cette féminité autoritaire qui n’était pas innée pour Guillaume Gallienne (et je m’excuse d’abord du côté comparatif que va forcément avoir cet article) ; elle n’a aucun mal à incarner la femme de pouvoir, la femme forte et intraitable qui s’est fait une place au sommet de la renaissance italienne  … mais avant de poursuivre petit résumé pour vous donner envie d’aller voir en live cette palpitante aventure ou à défaut de lire la pièce

Venise, Lucrèce Borgia, fille de pape aux mains tachées du sang de 2 maris, d’un frère et de nombre de courtisans gênants a poursuivi sur les bord de la lagune Gennaro, le fils qu’elle a eu avec son frère. Elle réussit à lui parler sans se faire connaitre mais tandis qu’il se lance à badiner avec elle, ses camarades démasquent cette femme mystérieuse et révèlent à Gennaro que c’est à la perfide Lucrèce Borgia qu’il parle, femme maudite qui a occis ou jeté au cachot un membre de leur famille. Gennaro rejette Lucrèce. Celle ci va décider de se venger de ses amis, par un heureux hasard nommés ambassadeurs de Venise à Ferrare, le nouveau fief de Lucrèce qui vient d’épouser Alphonse, …duc de Ferrare. Celui ci soupçonne sa femme d’infidélité et l’a fait suivre à Venise. Ses sbires lui ont donc rapporté qu’elle poursuit Gennaro sans savoir le lien qui les unit. Coup du sort, à peine arrivé à Ferrare, Gennaro par bravade souille la façade du palais du duc d’un « ORGIA » écrit par mutilation du patronyme de Lucrèce. Celle ci au cours d’une scène d’anthologie, demande réparation à Don Alphonse et la mort du coupable. Le duc exulte en apprenant que le coupable est celui qu’il croit être l’amant de sa femme. Lucrèce se trouve prise à son propre piège et fait tout pour sauver le malheureux qui doit être empoisonné par le duc. Elle réussit à le sauver du poison mais Gennaro va malheureusement se mêler à la soirée organisée en secret par Lucrèce pour tous ses compagnons. Il y sera encore question de vin empoisonné qui tuera toute la bande … Y compris Gennaro auquel Lucrèce ne pourra avouer qu’elle est sa mère qu’au moment du dernier soupir de l’innocent.

unnamed

Durant toute la pièce Elsa Lepoivre reste plus une femme redoutable qu’une mère sur le chemin du repentir même si ses élans de douceur quand elle est proche de Gennaro sont perceptibles. Son personnage reste plus dans la flamboyante noirceur que dans un pieu désir de se racheter pour plaire à ce fils dont elle ne peut se faire reconnaitre ; l’explosive actrice ne réussit pas (mais son parti pris est surement de ne pas essayer !) à trouver cet équilibre qui provoque, selon moi, dans le personnage cette fascinante émotion que fait naître une femme qui traine à sa suite tous les péchés imaginables (mensonge, meurtre, inceste), qui essaie de s’en affranchir et s’y retrouve inlassablement replongée. Cette humanité du personnage, cette douloureuse lutte face au refus du pardon courant toute la pièce (pardon que le spectateur ne lui accorde qu’à sa dernière réplique, alors que la nuit s’abat sur le plateau aussitôt après cet éclair purificateur scellant le mythe dans le poison et la mort de l’être le plus cher), a dans cette interprétation une apparition assez « brutale » et tardive, comme si le personnage de Elsa Lepoivre  ne réalisait vraiment qu’à la mort de Gennaro que sa situation vis à vis de son fils était compliquée. La mue de la Lucrèce artificiellement asexuée que proposait Gallienne, qui de meurtrière insensible tentait de devenir une madone italienne, laissait peser une émotion plus soutenue sur toute pièce avec un personnage réellement torturé dans sa chair par cette impossible reconnaissance du fils et une conscience chevillée au corps que la cause en était sa difformité morale. Si la Lucrèce d’Elsa Lepoivre est justement interprétée (vivante, vénéneuse, immédiatement fascinante) de manière frontale, flamboyante, abrupte et sans détours , celle de Guillaume Gallienne, plus psychologique en raison d’une certaine forme de désincarnation, plus torturée surtout obligeait le spectateur à l’envisager plus en profondeur, au delà du texte. Deux approches donc, radicalement différentes, toute deux puissantes mais modifiant la perception de la pièce par le spectateur. Preuve éclatante s’il en est qu’avec un même texte on peut faire tout et son contraire, mais en tout cas des choses étonnantes.

FILE-20170227-19279BCAAH9NHHYQLa grande scène de l’acte 2 mettant face à face le mari bafoué et sa tyrannique épouse est surement le plus grand moment de la pièce. Face à une Elsa Lepoivre éblouissante, Eric Ruf retrouve le personnage de Don Alphonse, amoureux abattu, plein d’espoir malgré tout, qui devient meurtrier par dépit amoureux, comme une sorte de miroir inversé de Lucrèce ; sincère, jouant avec l’humour dont le texte de Victor Hugo regorge, ciselant avec une simplicité déconcertante sa partition, il s’impose sans peine au sommet de la distribution … quelle leçon de théâtre mes amis !! La bande à Gennaro se retrouve rajeunie dans cette distribution ; cela apporte fraicheur et cohérence mais le texte coule de manière moins naturelle. Alexandre Pavloff et Julien Frison sont les plus crédibles des gentilshommes ; on a plus de mal avec Clément Hervieu Léger endossant péniblement le rôle de mercenaire de l’armée de Venise. Thierry Hancisse peine au départ à faire oublier Christian Hecq dans le rôle de Gubetta, l’homme de main de Lucrèce … il y apporte rapidement plus de perversité et un côté plus malsain très intéressant et surtout glaçant : un vrai méchant voué au Mal tel qu’on les adore (on pense au Crédo de Iago dans l’Otello de Verdi). Amoureux de Lucrèce, jaloux confident il lui propose un modèle sombre à suivre s’opposant à tout dessein de repentir. Aussi noir et savoureux que du chocolat.

FILE-20170227-191572YN2JQGK3QVLe tout nouveau pensionnaire Gael Kamilindi est un Gennaro fougueux  et solaire dans toute cette noirceur mais encore un peu aseptisé, il sera intéressant de voir au fil des répétitions comment le jeune et prometteur acteur donne un peu plus de chair à son personnage. A noter le magnifique Rustighello de Gilles David, avec qui très souvent même les « petits » rôles sont joués avec grandeur.

La mise en scène de Denis Podalydes est d’une belle efficacité, exposant l’oeuvre sans chercher midi à quatorze heures, de manière frontale et sans détour. Certaines scènes comme l’arrivée de Lucrèce sont particulièrement belles et la scénographie d’Eric Ruf  contribue à magnifier cette approche noble et respectueuse du théâtre classique. Son acte 1 avec une immense gondole en travers de la scène impressionne. La bande son du spectacle, très italienne, renforce avec efficacité l’ambiance étrange et sombre

Il n’empêche que dans cette reprise de très grande qualité, il manque un petit quelque chose pour atteindre le niveau de la première distribution et masquer notamment les  quelques longueurs dans l’acte III malgré l’humour dont reste teintée cette noire tragédie. Mais je suis exigeant et j’ai vu le spectacle 4 fois depuis sa création : j’y ai surement perdu un peu d’objectivité …

A (re)voir sans hésiter !!

Lucrèce Borgia de Victor Hugo – Comédie Française – Salle Richelieu – Dimanche 2 Avril 2017

Crédit Photo christophe raynaud de lage collection Comédie Française 
Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s