Le Petit-Maître (tellement bien) corrigé

LE PETIT MAITRE CORRIGE -

Marivaux écrit le Petit-Maître corrigé et présente la pièce à la Comédie Française en 1734. Suite à une cabale, mais aussi peut être à un certain manque d’allant dans sa nouvelle pièce qui s’étire un peu en longueur, l’oeuvre est retirée de la programmation après la seconde représentation du 7 novembre … pour ne plus jamais y être rejouée !! Comme toujours, on se dit que si ces pièces, opéras, tableaux d’artistes de renom… sont restés dans l’ombre durant des siècles il y a sûrement une voire plusieurs bonnes raisons. S’il fallait en trouver au Petit -Maître cela serait sûrement une écriture un peu moins alerte que dans les autres grands chefs d’oeuvre de Marivaux avec notamment un acte 3 qui étire le dénouement jusqu’à plus soif, une peinture de la « haute société »  peut être mois anodine qu’il n’y parait à l’aube de la révolution française et un manque d’action malgré les « x » rebondissements qui peut desservir la pièce si elle n’est pas présentée avec une certaine « personnalité »

Un retour en grâce inattendu … et surtout magnifiquement amené

Quand Clément Hervieu Léger s’associe à Eric Ruf pour remonter, trois siècles plus tard le Petit-Maitre corrigé il n’a aucune hésitation : il faut le présenter dans son jus XVIIIème, un peu là où on l’avait laissé ce soir de novembre 1734. Un peu comme ces amphores retrouvées au fond de l’eau et que l’on laisse encore quelques  temps respirer dans un aquarium avant de les placer dans une vitrine de musée … et, à voir la pièce on se dit qu’en effet une transposition dans une quelconque autre époque aurait été bien peu salutaire à la ré-appropriation de cette oeuvre oubliée.

LE PETIT MAITRE CORRIGE -

La scénographie d’Eric Ruf va dans le même sens : sobre et efficace comme à son habitude. L’action se passe entièrement sur une butte de sable, plantée d’herbes folles, ouverte aux quatre vents et place les personnages dans un endroit neutre, dans une nature brute, loin de toutes les préoccupations esthétiques d’une époque encline aux dorures et aux extravagances … et cela a toute son importance dans l’évolution psychologique des personnages.

L’intrigue est d’une simplicité qui pourrait paraître affligeante en regard des autres comédies plus « italiennes » de Marivaux. Rosimond, marquis parisien, est promis à Hortense, jeune et innocente Comtesse de province. Leurs parents se sont entendus sur cela… Infatué de sa jolie personne et pourri par les moeurs de Paris, Rosimond ne saurait dire à sa promise qu’il l’aime et tout le fond du drame est là. Hortense le trouve fort plaisant mais d’un ridicule achevé avec ses manières de Petit-maître ; et bien peu attentionné, alors, elle n’envisage quand même pas d’épouser un homme, aussi bien fait soit-il, qui ne l’aime pas ! Avec Marthon, sa piquante suivante qui convertit bien promptement le valet Frontin, caricature de son maitre, elle décide de corriger le précieux marquis. C’est alors que débarquent Dorante, ami de Rosimond, et Dorimène, comtesse parisienne ayant quelque « histoire de coeur » avec Rosimond. Elle vient pour empêcher ce mariage qui nuit en quelque sorte à sa réputation mondaine. Rosimond, y voit l’occasion de quelque badinage et, toujours pour ne pas avouer son amour à Hortense (c’est de tellement mauvais gout) décide de laisser sa promise entre les mains de Dorante, qui en tombe amoureux et de flirter ouvertement avec Dorimène. Par bonheur, une lettre égarée, l’énergie de l’amour naissant entre les ingénieux domestiques Marthon et Frontin, la ténacité d’Hortense et l’inflexibilité morale des parents réussiront à montrer à Rosimond, au fil de maintes joutes verbales, le ridicule dans lequel il s’empêtre et à lui faire avouer son amour pour la belle Hortense.

Sans la finesse de la mise en scène et une distribution irréprochable, s’en était fini du Petit-Maître

Sans saillie franchement hilarante, sans coup de théâtre, le texte  a une fâcheuse tendance à faire durer le plaisir et à s’enliser au fil de longs allers retours entre les protagonistes, jouant l’indifférence ou la goujaterie pour ne pas dire « je t’aime » ou pour tester l’amour de l’autre. Par chance pour l’avenir de la pièce, Clement Hervieu Leger présente une mise en scène alerte et juvenile. La petite dune (aussi casse gueule soit-elle) sur laquelle se déroule l’action est un prétexte à gambader, glisser, se rouler dans le sable pour ceux qui ont un coeur simple et devient clairement hostile au gens de la ville un peu plus précieux dont les robes s’accrochent aux herbes et les grains de sable remplissent les chaussures à bout doré. Ce retour à la nature qui n’est pas sans évoquer Rousseau est le prétexte à des jeux de lumières donnant des images sublimes. Les toiles peintes montant et descendant en arrière plan figurent des cieux changeant tout en laissant voir au fond de la scène portants et projecteurs, un peu comme des tréteaux de village. Un coup de vent balaie les herbes et fait envoler les cartons de dessins d’Hortense ..et l’on assiste de scènes en scènes à des tableaux vivants dignes des traits précis mais poétiques de Chardin.

LE PETIT MAITRE CORRIGE -

Tout ce naturel est évidemment à l’opposé du caractère de Rosimond interprété par Loic Corbery qui cisèle avec art et précision un personnage captivant de son arrivée, ombrelle à la main et obsédé par les grains de sable, au final où il se jette à genou aux pieds de sa promise faisant fi de la boue qui saurait tâcher ses hauts de chausse. Agaçant au possible avec son petit rire manièré et ses tics mondains, très habilement repris par son valet avant sa conversion à un style plus naturel (provincial?), il devient touchant dans ses hésitations et l’on se prend finalement d’affection (de pitié?) pour lui en le voyant s’empêtrer dans ses mensonges faute de courage amoureux. Mais chaque rôle qu’il aborde n’est il pas à chaque fois sublimé ?!

Son valet Frontin comprend plus vite l’intérêt du naturel en amour. Christophe Montenez, littéralement solaire,  porte tout le comique de la pièce faisant de son personnage un valet comme on les aime : à la fois drôle, alerte, plein d’esprit et touchant dans sa simplicité. Sans en faire des tonnes mais bien au contraire avec une justesse bluffante il passe rapidement du valet prétentieux et hautain au jeune et innocent amoureux. Avec Marthon, ils incarnent avec complicité cet idéal d’amour naturaliste en vogue chez les philosophes de l’époque… sans pour autant perdre leur ingéniosité à rapprocher leurs maitres, car si le mariage ne se fait pas s’en est fini de leur idylle !!

Adeline d’Hermy irradie sur scène dans le rôle de Marthon et devient face à Rosimond un personnage clé de la pièce. Elle s’y montre enjôleuse, piquante, d’une drôlerie et d’une malice sans faille tout en conservant une énergie et un charme débordants du début à la fin. Claire de la Rüe du Can apporte peut être un peu moins à son personnage qui demeure attachant dans son obstination à obtenir des aveux de son promis et face aux affronts qu’elle doit endurer. L’insupportable Dorimène est jouée par Florence Viala qui n’est pas à court d’idées pour rendre ce personnage hodieux, insupportable et ridicule ; chacune de ses apparitions est un sommet de drôlerie qui insuffle une réel dynamisme à la pièce. Pierre Hancisse propose un Dorante très intéressant car à la lecture de la pièce on pourrait penser que c’est un faire valoir, de Dorimène et de Rosimond. Dans son interprétation, il n’en est rien ; il apporte une identité et un charisme propres au personnage et s’il n’était pas lui même un peu trop « parisien » et opportuniste on en regretterait presque qu’il n’obtienne pas le coeur d’Hortense ! Face à ces enfants indécis, des parents de grand luxe. Didier Sandre est le père d’Hortense, solide, imposant et ferme, mais surtout bienveillant ; il est ce père compréhensif et humaniste levant le voile à travers son écoute des souhaits de sa fille sur une révolution sociale en marche. Dominique Blanc, impériale, est une Marquise de luxe ; son « il peut épouser qui il voudra, mais je ne veux plus le voir, et je le déshérite » est une pépite !!

LE PETIT MAITRE CORRIGE -

Servie par une mise en scène vivifiante et à l’esthétique raffinée, le Petit Maitre corrigé, qui n’est surement pas un bijou littéraire, s’offre ainsi une deuxième vie essentiellement porté par une distribution de haut vol (dont beaucoup en alternance sur les DAMNÉS on du trouver dans cette pièce une agréable bouffée d’air frais!) qui sait par le talent et les particularités de chacun captiver le spectateur et lui faire oublier certaines longueurs du texte.

Le Petit-Maître corrigé de Maritaux – Comédie Française, salle Richelieu – Vendredi 5 janvier 2017

Crédit photo Vincent Pontet coll Comédie Française

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