La résistible ascension d’Arturo Ui…ou comment l’histoire n’est que recommencement

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En pleine période électorale c’est une saison engagée que présente Eric Ruf à la Comédie française ; après la claque donnée en début de saison avec les Damnés (d’ailleurs maintes fois nommée aux prochains Molière), la Résistible Ascension d’Arturo Ui de Bertold Brecht continue, surement plus que les stériles débats télévisés, d’interroger le spectateur sur le pouvoir, comment y accéder et comment en (ab)user. A la lecture, la pièce, truffée de personnages et de rebondissements assez déstabilisants a de quoi rebuter ; la mise en scène proposée par Katharina Talbach bien au contraire dégage avec une limpidité déconcertante et décortique non sans humour les froids mécanismes alliant magouille et populisme qui permettent d’accéder au sommet et dissèque comment Arturo Ui, gangster en perte de vitesse finit par imposer sa mafia sur le commerce du chou fleur à l’ensemble des Etats Unis (!!). Présenté comme cela, il y a de quoi trouver cela loufoque vous en conviendrez … le parallèle voulu par Brecht avec l’arrivée d’Hitler à la tête du Reich n’en est que plus glaçant. 

Je ne vous résumerai pas l’action complexe de l’aventure de ce gangster dans un Chicago en crise mais vous raconterai la comparaison avec la situation de l’Allemagne à la sortie de la crise de 1929. Le pays est au bord du gouffre et certains partis veulent extorquer de l’argent de l’Etat ; dans ce but, ils décident d’essayer de compromettre le président Hindenburg en lui proposant un magnifique domaine … ils obtiennent l’argent de l’Etat. Hitler et son parti sont eux aussi au bord de la faillite malgré toute l’énergie qu’il emploie  pour accéder au pouvoir. Mais le pot de vin finit par être révélé et Hinderburg, accablé, se voit contraint de remettre le poste de chancelier entre les mains d’Hitler qui noie aussitôt l’affaire et commence à faire régner un état de terreur sur ses opposants. Le plus illustre exemple de cette machination est l’incendie du Reichtag le 7 février 1933 : les communistes et certains membres gênants du parti sont accusés et en subissent les frais durant le sanglant épisode de la nuit des Longs Couteaux.

Repetition-Resistible-Ascension-Arturo-Ui-Bertolt-Brecht-30-2017-Comedie-Francaise-Paris_2_1399_947Un coupable est désigné : un jeune communiste, drogué, est accusé sans preuve et est guillotiné. Mais Hitler a encore besoin de purger son parti des SA, commandés par Rohm, qui compromettent à travers leurs exactions ultra violentes la stabilité de son pouvoir. Accusé de préparer un coup d’état , Rohm et ses chefs de milice sont capturés par Hilter dans une auberge le 30 juin 1934… ils seront bien évidemment séquestrés puis éxécutés  : ceci permet d’épurer la branche du parti nazi des membres souhaitant une révolution sociale dans la continuité de la prise de pouvoir tout en raffermissant le pouvoir de l’armée . Une voie royale s’ouvre donc devant le Furher qui décide d’annexer l’Autriche du chancelier Dollfuss. Hinderberg mort, Hitler s’octroie un pouvoir absolu en supprimant le poste de chancelier, fait assassiner Dollfuss et entre en Autriche en mars 1938 faisant basculer l’Europe dans l’horreur.

La mise en scène de Katharina Talbach semble fidèle à ce que voulait Brecht qui parlait de théâtre populaire, d’un theatre de foire. Ce qui est assez frappant est qu’à travers la pertinence du discours et de sa résonance actuelle (et donc la modernité du propos), le théâtre proposé pour faire passer le message est assez proche du théâtre élisabethain de Shakespeare. Si cette impression de découvrir une des grandes épopées du dramaturge anglais est indéniable à la lecture (et je ne suis pas peu fier de m’être fait cette réflexion et d’entendre dans le prologue une référence à Richard III !!), elle est évidente dans le travail proposé par la metteuse en scène allemande, grande connaisseuse de l’oeuvre de Brecht avec laquelle elle a pour raisons familiales grandi. Dans un décor séparé du public par une toile d’araignée tissée sur toute l’ouverture de la scène, sur un plan incliné représentant un plan de Chicago, les acteurs sont de vrais saltimbanques : grimés lors du prologue avec les masques de leurs avatars historiques: Arturo Ui/Hilter, Gobbola/Goebbels, Gori/Göring, Roma/Röhm, Hinsborough/Hinderburg, Dollfoot/Dollfuss puis en caricatures clownesques ils vont jouer, chanter, sauter, escalader et faire tout un tas de numéros de foire. Il n’est absolument pas question de caractérisation  profonde des personnages.

Capture-500x329Ici point de drame psychologique mais au contraire un récit brut, primaire peut être, mais terriblement efficace dans l’analyse de cette ascension au pouvoir et de ce fait tellement édifiant sans jamais être ennuyeux comme je le craignais au seul nom de Brecht. La double distanciation du propos, historique d’abord  (même si le modèle semble se reproduire on parle ici de faits antérieurs à notre époque)   et émotionnelle ensuite (en faisant passer ces personnages pour des pantins, la mise en scène bloque tout transfert émotionnel vers les personnages), fait passer le message mieux que toute théorie rébarbative. Si le décor est simple, il est loin d’être figé Katharina Tolbach exploitant toute la machinerie disponible pour faire bouger sa toile d’araignée, user de trapes sur son plan incliné… : fini les toiles peintes la technique a envahi la Comédie Française.

Arturo Ui a ici toute les caractérisques d’Hitler ; il est présenté tel quel contrairement à une mise en scène récente qui avait fait le choix surement moins pertinent de supprimer le parallèle fiction/réalité et d’ancrer l’action dans l’actualité. Katharina Talbach rend la fable plus « pédagogique » en respectant le propos de l’auteur et ses didascalies (les panneaux décrivant entre les scènes leur correspondance  avec l’histoire nazie demandés par Brecht sont maintenus dans la mise en scène) plutôt que de chercher à actualiser la métaphore sur nos populistes extrémistes contemporains.

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C’est donc avec tous les attributs d’Hitler que Laurent Stocker interprète Ui : sa moustache, sa mèche, ses tics nerveux et plus profondément derrière toute cette façade son manque d’assurance donnant lieu à une scène hilarante où pour améliorer sa diction et son maintien il prend leçon avec un comédien génialement joué par Michel Vuillermoz. Arturo Ui est surement le personnage le plus approfondi sur le plan psychologique : c’est ce qu’apporte le jeu brillant de l’acteur  jeu montrant la faiblesse du personnage, son manque de confiance, son homosexualité latente, sa nervosité chronique qui ont surement motivé son besoin de reconnaissance et d’autorité. L’énergie déployée par Laurent Stocker dans ce rôle est phénoménale : on pense bien sur à Chaplin et à son dictateur que l’acteur a brillamment digéré et remis à son goût. Souvent grand-guignolesque et ridicule dans ses accès de colère, il n’en demeure pas moins glaçant lorsque dans son dernier discours il arrangue les producteurs de choux fleurs de sa nouvelle nation, discours nerveux et colérique, sur lequel se fond petit à petit la bande son d’un vrai discours du dictateur. Dans le rôle de ses sbires, Serge Bagdassarian ne fait que confirmer ce que je pense chaque fois davantage : cet acteur est tout simplement génial. Grimé à outrance, il incarne un Gori aux répartis cinglantes ; son ton plein d’ironie est d’une efficace drôlerie, car oui si le sujet semble sérieux et intello on rit beaucoup durant cette pièce. Thierry Hancisse est Roma, impressionnant  dans la stature qu’il donne vocalement à son personnage et Jeremy Lopez est Gobbola. Après son Romeo complètement atypique, tellement décalé de l’idée reçue de Roméo et pourtant tellement vrai et magnifié, il prouve une nouvelle fois toutes ses géniales ressources et sa capacité à surprendre ce qui est une qualité énorme pour un acteur de théâtre … enfin je crois ! Florence Viala défend deux personnages :  plutôt en retrait dans le rôle de Betty Dollfoot (la seule gentille de la pièce), femme influente de la ville voisine de Chicago, elle surprend et s’impose mieux dans le rôle de Dockdaisy, pin up blonde, fille de cabaret à deux neurones. Avec une belle facilité elle saisit la vulgarité de la fille sans en faire des tonnes et sa principale scène au tribunal comme témoin est d’une grande finesse d’humour … voyez on rit encore même si on rit jaune face à ses pantins dont on saisit l’horreur. Bakary Sangaré est le bonimenteur qui introduit et conclut cette fable. Ce type de rôle lui va toujours aussi bien (il faisait le choeur dans Roméo et Juliette) et sa présence sur scène, sa déclamation donnent envie de le voir dans un autre registre. Et tout le reste de la distribution est à la hauteur de mes coups de coeur

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L’idée de faire entrer ce texte au répertoire de la Comédie Française la même année que les Damnés est un bel acte de courage et d’engagement d’une part mais aussi un magnifique cadeau qui est fait au spectateur permettant d’appréhender sous deux formes radicalement opposées les risques et les enjeux auxquels nous, citoyens, sommes confrontés face à nos politiques. Si les Damnés faisaient appel à de l’ultra-émotionnel, ce spectacle finalement vidé de toute émotion de part la désincarnation des personnages, a un effet de révélateur de ce qui se joue autour de nous peut être moins violent mais surement plu efficace. Eric Ruf semble ainsi vouloir ancrer la Comédie Française dans son époque ; souhaitons que par ses actes courageux il fasse oublier l’image poussiéreuse du théâtre que peuvent avoir certains réfractaires.

La Résistible Ascension d’Arturo Ui – B. Brecht – Comédie Française – salle Richelieu – Samedi 1ER Avril 2017

Crédit Photo Comédie Française Christophe Raynaud de Lage
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