Un demi citron avec … Christophe Montenez

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C’est à la sortie du Petit-Maitre Corrigé de Marivaux que je cueille Christophe Montenez, jeune pensionnaire de la Comédie Française (depuis l’été 2014), bonnet bien calé sur la tête, d’un abord simple et convivial et au discours sans détour malgré sa « timidité » avouée. Cela ne surprendra donc pas qu’avec cet abord naturel et sympathique un mot plusieurs fois utilisé durant notre entretien soit « CONFIANCE ». De confiance, il est en déjà question quand il évoque son premier « maitre »,  Francis Azema qui lui a « tout » appris du plateau à Toulouse où le jeune homme fait ses vrais premiers pas dans le théâtre. On sent à la fièvre encore palpable quand il en parle que cette immersion dans ses premiers rôles fut totale et sans retenue (dans Anouilh … comme moi et presque au même âge .. toute ressemblance  avec un personnage existant et au pseudonyme nobiliaire s’arrête là !). De la confiance il en a aussi eu de la part de ses parents, pas forcément familiers de ces métiers de la scène, qui l’ont, ses diplômes de lettres modernes en poche , laissé explorer cette passion ou plus exactement cette « vocation », cet appel mystique. Car curieusement quand on essaie de retrouver un déclencheur à cette idée étrange de « faire du théâtre » pour un garçon qui n’a pas été plongé dans cette culture là de manière plus imprégnante qu’un autre, rien que le touchant « je pense que je n’aurais rien su faire d’autre » ne semble vouloir venir… si ce n’est une envie d’avoir plusieurs vies, envie contrebalançant une inquiétude constante face à la fragilité de la vie, face à la mort aussi plus ou moins consciemment.

Alors qu’il finit ses études de théâtre à la jeune et dynamique école du TBNA à Bordeaux, il joue dans Liliom de Ferenc Molnar mise en scène par Galin Stoev et là encore, la confiance se manifeste. Le metteur en scène qui monte Tartuffe de Molière à la Comédie Française propose à la directrice un jeune comédien pour remplacer un acteur sur la production. Christophe Montenez doit alors choisir en une journée de laisser tomber tout ce qu’il a en cours pour intégrer la maison. Il est alors en Normandie, sur d’autres projets, dans un autre univers : il questionne sa copine et ses potes  du collectif « les Batards dorés » ; dans un bel élan d’amitié, ces derniers lui disent de foncer pour saisir SA chance…ils ont confiance en lui et dans sa nouvelle aventure. Il connait peu la maison et sa programmation (qui pourrait bien être selon l’inconscient collectif celle d’un musée poussiéreux) mais a bien conscience que c’est l’occasion à ne pas manquer. Il sera un Damis décapant dans le Tartuffe en ouverture de saison 2014-2015.

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Les Damnés (avec Elsa Lepoivre et Guillaume Gallienne)

Mais c’est avec les Damnés, adaptation du film de Visconti par le génial Ivo van Hove, qu’il explose littéralement non sans donner une énorme claque aux spectateurs de la Cour des Papes au Festival d’Avignon puis de la salle Richelieu où le spectacle est repris en ouverture de saison durant 3 mois. Sa prestation est époustouflante, son personnage bouleversant même si quelques idiots ne retiendront dans leurs articles que des détails anecdotiques dans cette interprétation viscérale de Martin, héritier brimé et manipulé d’une riche famille d’industriels allemands en pleine montée du nazisme. Dans cette aventure de plusieurs mois, parfois déstructurante (le comédien évoque des phases de troubles psychologiques inquiétants au bout de quelques semaines de vie commune avec le névrotique héros de la pièce… et on le comprend quand on voit comment on ressort d’une seule soirée avec lui), la confiance en ses partenaires, la confiance du metteur en scène qui s’est instaurée au travers d’une direction d’acteurs s’affranchissant finalement de mots et d’explications concrètes, mais passant plus par une sorte de télépathie alchimique,  semblent déterminantes.

La relation de confiance avec le public est aussi très importante pour lui : le comédien doit réussir à intégrer ce qu’il perçoit de la salle, la sensation intérieure de ce qu’il joue et une vision extérieure de ce qu’il renvoie. Ca n’est qu’en croisant ces trois axes d’une sorte de géométrie artistique que son interprétation du rôle peut être juste et sincère. Et la sincérité est avec la confiance une notion très importante dans la vie du comédien. Pour devenir son personnage, il doit arriver à entrer dans sa psychologie, à comprendre son fonctionnement et en même temps à le regarder du dehors, comme un être vivant : le choyer, le plaindre dans ses déboires , le condamner dans ses excès … alors certes cela fait forcement remonter des choses personnelles et il comprend (joue) le personnage selon son vécu (de la même manière que l’Art provoque l’émotion en confrontant à un moment précis l’intention de l’artiste et le passé du spectateur), mais quand Christophe Montenez parle de son processus d’appropriation d’un rôle il semble que c’est davantage lui qui se laisse envahir par le personnage plus qu’il n’essaie de l’adapter à son moule. Il n’a d’ailleurs pas de personnage pour lequel il serait prêt à tout pour décrocher le rôle : un Hamlet peut être tant qu’il a encore l’âge (laisse moi rire !!) , un Alceste aussi mais le plus important pour lui c’est :  AVEC QUI! Car si la confiance est un maitre mot, il en découle que « ensemble » est nécessaire. Faire du théâtre pour soi, pour être regardé, pour se faire plaisir … non !  ça n’est pas son credo même s’il conçoit la tendance narcissique inconsciente de l’artiste : une pièce n’existe que par un groupe, une troupe, une team qui la joue ensemble ; pour jouer juste, le comédien (contrairement  au vicomte) ne peut se contenter de regarder son nombril, il doit se positionner dans l’espace mais aussi dans l’émotion par rapport aux autres acteurs ; qu’un partenaire perde la flamme, perde le fil et toute la magie peut s’écrouler. Une pièce n’existe pas sans public non plus et c’est pour donner du plaisir aux spectateurs qui sont là, peut être pas pour « changer leur vie » mais en tout cas pour leur ouvrir une porte que le jeu du comédien est important. De là à parler de la « responsabilité » du comédien quand il monte sur scène il n’y a qu’un pas … que Christophe fait dès les premiers mots que nous échangeons (et j’avoue que je suis heureux de l’avoir entendu dire çà). Son intérêt pour la diffusion du théâtre et de la culture au delà de « ceux qui vont au théâtre » est engagé, viscéral dévoilant à quel point le rôle du comédien et le rôle du théâtre sont importants pour lui dans la construction d’une société équilibrée.

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LE PETIT MAITRE CORRIGE (avec Adeline d’Hermy)

Le développement d’autres moyens d’ouverture à ceux qui n’ont pas spontanément la curiosité, la possibilité ou l’opportunité de savoir ce qu’est le théâtre, une décentralisation des moyens de financements pour les théâtres sont des points sur lesquels il se questionne. Et une intéraction plus personnelle avec des « nouveaux publics » ferait partie de ses envies s’il avait plus de temps. Car à la Comédie française, l’alternance impose un rythme de fou à ses comédiens : en fin d’année 2016, Martin des Damnés en cours, il alterne déjà en représentation avec le rôle de Frontin, le valet du Petit-maitre corrigé et répète en même temps Acaste du Misanthrope et il n’est pas rare pour ne pas dire fréquent qu’il soit un soir l’un, l’autre le lendemain et répète le troisième la journée… Qui a dit que les acteurs étaient oisifs et que les pensionnaires de la maison de Molière avaient la vie tranquille ? Ouverts aux avis portés sur des bases saines et au contenu constructif, il trouve important le retour du public à travers des témoignages de spectateurs, des critiques honnêtes et pas teintées de vengeance personnelle ou les échos moins médiatiques de bloggers passionnés (interview très sympa à retrouver sur le blog  pianopanier) .

580112_4Ce que je trouve important moi, c’est que pétri d’un talent aussi insolent qu’éblouissant,    Christophe Montenez est humble notamment quand il parle des événements où ses qualités de comédiens ont été en partie responsables de ce qu’il appelle un « coup de chance » ou dans la manière de parler de lui avec fatalité et de sa carrière  avec simplicité, profondément passionné et impliqué dans sa responsabilité de comédien allant jusqu’à parler de manière quasi mystique de sa relation au plateau, et profondément ancré dans la réalité à travers une relation intense et structurante avec les autres membres de la troupe (imaginez pourtant le défi et le carnage que pourrait être la cohabitation de tant d’égos d’artistes!) et grâce au lien avec son collectif les Batards dorés qui continue de le placer dans la vie  concrète des artistes de théatre non subventionnés. Un jeune et passionnant artiste à suivre d’autant que sa saison prochaine à la Comédie Française lui plait beaucoup … mais il restera à ce sujet muet comme une tombe !!

Christophe Montenez joue actuellement dans Le Petit Maitre corrigé de Marivaux et dans Le Misanthrope de Molière à la Comédie Française. 

Café Le Nemours, Paris  – Samedi 21 Janvier 2017

Crédit Photo Vincent Pontet – Ch Raynaud de Lage Coll Comédie Française
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