La Tempête … dans un verre d’eau

20161106-latempete-by-carlos-furman

Le Ballet de l’Opéra de Bordeaux fait sa rentrée avec la Tempête de Maurizio Wainrot. ce ballet créé en 2006 à Buenos Aires a fait un petit tour dans le grand sud ouest en 2012 via le Ballet  du Capitole de Toulouse et vient échouer 10 ans plus tard sur la scène du Grand Théâtre. Un fait récurent dans ce début de saison de la maison bordelaise est que la direction artistique se semble obligée de justifier ses choix avec des arguments toujours aussi passionnants que ceux déployés pour vanter la charlottade qui avait inauguré la saison lyrique (cf les voyages de Don Quichotte). Pourquoi la Tempête ? d’abord parce que nous fêtons les 400 ans de la mort de Shakespeare, ce « gars dont qu’on sait même pas s’il  a existé (je cite un voisin pré ado rebelle devant se farcir Hamlet contre son gré à la Comédie Française particulièrement remonté contre ledit « bouffon » et sa vraisemblable imposture théâtrale !) , alors certes il y a déjà Roméo et Juliette dans la saison mais pour vraiment fêter le génial poète il fallait surement une deuxième couche de cirage … et puis les ballets issus de l’oeuvre de Willy sont nombreux mais peu semblaient adaptés à la situation (c’est con çà !) : Othello de Kilian mobilisait trop peu de monde (exit du coup la Pavane du Maure de Limon qui en plus ne dure pas assez longtemps), la Tempête de Noureev nécessite un effectif trop important (et on allait pas embaucher des supplémentaires dès le mois de novembre!)  donc la version Wainrot était le Shakespeare au bon format ! Avec des arguments comptables de ce genre on construit de belles saisons …

Les conséquences d’un choix hasardeux

La pièce de Shakespeare est à la base compliquée et n’abonde pas en actions purement théâtrales même si elle est quasi impossible à raconter. Pour tenter de faire simple, Prospero, duc de Milan est un humaniste, de ceux qui passent leur temps dans les vieux grimoires de la Renaissance, plutôt qu’un homme de terrain. Il délaisse donc un peu l’administration de son duché au profit de son frère, Antonio qui finit par s’approprier le pouvoir avec l’aide du roi de Naples : ils exilent Prospero et sa famille sur une ile déserte. Le duc déchu, ayant acquis des pouvoirs magiques dompte  un esprit de l’air, Ariel, et une créature monstrueuse, Caliban. Il provoque une tempête qui fait échouer sur son île les usurpateurs, le fils du roi, Ferdinand et leur suite, Trinculo le bouffon et Stefano un sommelier alcoolique. Prospèro les sépare et leur fait subir des épreuves initiatiques dont l’issue sera le pardon, le mariage du prince Ferdinand avec Miranda, la fille de Prospero et le retour de ce dernier à Milan, après renoncement à l’île et à ses pouvoirs … Le thème du pardon a séduit le chorégraphe qui en fait son cheval de bataille pour expliquer son ballet … il n’en demeure pas moins que pour un ballet narratif il n’y a hélas aucune réelle action et que celui qui ne connait pas un minimum la trame de l’intrigue est complètement paumé … je prends à témoin une proche voisine retournant son programme dans tous les sens pour essayer de retrouver à partir des photos de la distribution qui est qui, qui fait quoi et qu’est-ce qu’il se passe. Difficile donc en temps que spectateur de réussir à suivre une action confuse, partiellement remise à la sauce argentine et somme toute assez maigre en terme de progression dramatique. La plupart des scènes tombent comme des cheveux de teigneux dans un fade bouillon. Car pour s’enfoncer un peu plus dans le néant dramatique, M Wainrot a eu la (mauvaise) idée de choisir la musique de Philip Glass qui d’une part est tellement devenue la tarte à la crème du ballet néoclassique et « contemporain » que dès le premier acte on n’en peut déjà plus de cette musique ultra exploitée par tous les filons et qui d’autre part possède par son essence de musique répétitive la faculté de gommer toute impulsion dramatique et de freiner tout élan émotionnel. Là où la tempête devrait faire rage on s’enlise dans un doux zéphyr. Enfin un décor réduit au strict minimum ne pimente pas davantage la sauce : trois ventilateurs géants qui serviront de support à la projection d’images hautement explicatives (oui c’est la tempête donc je projette des flots agités … oui Prospero est intelligent donc je projette des lettres grecques et des symboles …. et autres illustrations aussi simplistes). Quelques intentions sont excellentes au milieu d’un flot chorégraphique qui a du mal à se renouveler et qui engloutit assez vite le spectateur dans quelque chose qui se regarde agréablement, facilement comme une émission préparant le soumis spectateur au prime time d’une chaine de la TNT… On retiendra la vague finale, la gestuelle spécifique de Caliban, mi homme mi bête évoquant parfois le Quasimodo de Roland Petit, la démultiplication du personnage d’Ariel (une fille apportant la légèreté et la malice et trois garçons amenant virtuosité et facétieuse insolence … encore que l’abondance de jetés pour signifier « je vole » est un peu saoulante).

Des personnages heureusement bien concrets

Le paradoxe dans ce magma de gestes et de musique (dont l’effet aurait pu être sur moi le même que celui de l’écoute de l’ouverture de l’Or du Rhin … c’est à dire me donner envie de saisir le siège de devant et de le secouer vigoureusement en hurlant) est que même si l’on peine à suivre leur histoire les personnages sont bien construits et captivants et c’est je pense la force de l’interprétation qui fait que ce ballet évite le naufrage. Oleg Rogachev, valeur sûre de la compagnie est un Prospero qui en impose, dont la gestuelle précise et la prestance naturelle font que l’on ressent un personnage puissant, humain mais aussi dans son monde (ses interactions hormis avec sa femme et sa fille étant réduites au scène de combat contre ses détracteurs ou de jeu avec Ariel). Claire Teisseyre prête ses lignes sublimement étirées (hélas trop furtives dans ce ballet) à Susana, l’épouse de Prospero. Oksana Kucheruk est Miranda, la fille. Ses pas de deux avec son père sont d’une délicate douceur mais ses scènes les plus intenses sont le « pas de deux/combat » avec Caliban, sorte de remake de la Belle et la Bête beaucoup plus pernicieux car les intentions de la bête ne sont pas ici très bonnes et le pas de deux avec Ferdinand où la naissance d’un amour induit par un sortilège  de Prospero est d’une délicate innocence et d’une grande fraicheur d’interprétation qui évite toute affectation. Ses partenaires dans ces deux moments particulièrement séduisant du ballet sont Marc Emmanuel Zanoli et Pierre Devaux. Marc Emmanuel Zanoli s’impose une nouvelle fois sans mal dans un rôle de caractère taillé sur mesure et intelligemment construit et habité. Dans un style totalement en rupture du reste de la chorégraphie, Caliban est un personnage inquiétant, malfaisant mais au final touchant et la force de l’interprète est de ne pas se contenter d’en faire un personnage « simplement » sombre et mauvais. Pierre Devaux est mis en avant dans le rôle de Ferdinand qui tombe amoureux de Miranda sous l’emprise d’un sort lancé par Prospéro ; son éveil à l’amour est d’une belle sensibilité et sa ligne à la fois juvénile et altière donne à son personnage une très belle classe. Kase Craig et Ashley Whittle se partagent les rôles de méchant : ils y sont particulièrement à leur aise avec leur danse virile et une présence scénique forte et marquante. Le duo Alexandre Gontcharouck / Guillaume Debut fonctionne une nouvelle fois à merveille dans des rôles de caractère qu’ils savent à chaque fois rendre débordants d’humour par leur grand sens théâtral sans jamais le faire au dépends de la danse ni tomber dans la facilité. Leurs bouffons sont irrésistibles. Le quatuor des Ariel est avec Caliban mon personnage préféré : Sara Renda, Austin Lui, Jeremy Neveu et Neven Ritmanic alliant leurs atouts et leurs charmes pour rendre l’ensemble des traits du personnage. La légèreté s’allie à la virtuosité, la sensualité se mêle à l’insolence, la fluidité se teinte de force … plastiquement d’une somptueuse beauté et techniquement d’une parfaite maitrise ils sont une réelle bonne pioche pour dynamiser l’excellente idée de faire interpréter ce personnage aux multiples visages par un groupe de danseurs ! Stéphanie Roublot et Pascaline di Fazio ménent chacune leur Cour et leur groupe de sorcières  et tout un corps de ballet inspiré et toujours très impliqué dès qu’il s’agit de gouter un nouveau matériau chorégraphique. La générosité des danseurs sauve ainsi une Tempête bien sage et sans relief et parait tel un rayon de soleil à travers un brouillard qu’il n’était à mon gout pas forcement nécessaire de faire entrer à l’Opéra de Bordeaux !

La Tempête – Ballet de l’Opéra de bordeaux- Gd Théatre Vendredi 4 Novembre 2016

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