ELIOGABALO ou le « barocker » sage

 

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Le gros coup de l’Opéra de Paris

Il était audacieux de programmer en début de saison un opéra de Cavalli quasiment jamais joué (il a fallu attendre plus de 300 ans après sa création en 1668 pour voir l’opéra présenté à un public à la fin des années 90 , la création initiale de l’oeuvre ayant rapidement été suivie de son interdiction en raison du caractère un peu subversif du personnage preuve que tout n’est pas permis durant le carnaval de Venise). Il était aussi très audacieux, mais tentant il faut bien l’avouer, de faire appel à Thomas Jolly, médiatiquement révélé par son décapage des épopées shakespeariennes (Henry VI et ses 18h de théâtre au festival d’Avignon puis Richard III d’une durée plus modeste de 4H30 au Théâtre de l’Odéon) pour mettre en scène cet opéra basé sur  la fin  de règne d’un empereur romain « ado », mégalomane, à l’appétit bisexuel insatiable (mais a t’on idée de nommer empereur un garçon en pleine poussée hormonale). De ses premiers pas dans la mise en scène d’opéra et du potentiel de débordement que lui autorisait la personnalité plus que borderline du tyrannique anti-héros érotomane, il était donc légitime d’attendre un spectacle des plus baroques et rock’n’roll.

Il faut bien avouer que le résultat attendu n’a pas vraiment été au rendez vous et qu’au bout des presque 4 heures d’Eliogabalo le public n’exultait pas comme nous avions pu le faire à la fin du déjanté Richard III par exemple. ob_3b2641_5Pour aller droit au but, le metteur en scène se montre paradoxalement très conventionnel par rapport à son style habituel, la faute à un livret, qui, bien que traitant d’un personnage à l’aura sulfureuse, ne peut qu’être accusé d’une fadeur sans nom

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Une mise en scène bien sage

Thomas Jolly est metteur en scène mais avant tout il est acteur (et brillant qui plus est). Son approche est de ce fait (et c’est surement ce qui est « frais » dans sa mise en scène), une approche globale qui puise dans chaque personnage tout son potentiel théâtral et dramatique. Et si la mise en scène au sens strict s’avère un peu faiblarde ou du moins décevante comparée à la débauche d’effets dont il nous avait gratifié dans Shakespeare, la direction d’acteur est en revanche l’une des plus fouillées que l’on ait pu voir ces derniers  temps a fortiori pour un opéra baroque, genre souvent affadi par un ennuyeux statisme.57da8bc60000000000000002_medium Il est en cela aidé par la construction de cet opera qui est finalement très proche de celle d’une pièce de théâtre : un cheminement continu de l’action pas encore matraqué par le diktat de l’alternance imposée « récitatif / aria da capo »  et un livret consistant (bien qu’alambiqué et rapidement soporifique) évitant les répétitions d’une même phrase durant tout un air. L’espace scénique est curieusement sombre pour parler d’un empereur lié au soleil mais c’est pour mieux permettre au metteur en scène de briller dans ce qu’il maitrise le mieux : la création d’espaces par un éclairage très étudié et l’utilisation de projecteurs high tech. Grâce à ses faisceaux lumineux taillés au cordeau, il sculpte son décor déployant ici un cachot, là une alcôve, plus loin une colonnade et du sombre néant du plateau entraine l’imaginaire du spectateur de lieu en lieu. La scène est en effet, comme à l’habitude du jeune rouennais, assez peu encombrée : un praticable noir fait d’escaliers coulissants, bougeant à vue et escamotable par des techniciens présents sur scène ; un échafaudage et rien d’autre ! on retrouve donc là ce qui semble vouloir être la signature de Thomas Jolly. Mais pourquoi une telle économie de moyens visuels à l’opéra pour quelqu’un qui a su apporter baroque et démesure au théâtre qui a pourtant fait deuil depuis longtemps de toute cette exhubérance ? Nous aurions aimé lui poser la question mais le metteur en scène n’a pas répondu à notre invitation … (oeil de chien battu, lèvre tressautante, paupière humide du vicomte déçu). Comme à son habitude, dans ce décor à la netteté chirurgicale et aux éléments familiers à ses fidèles , xl_eliogabalo_paris_200916__5le travail sur les interactions entre les personnages et leur caractérisation est abouti et évite l’écueil de la caricature. Le metteur en scène va même donner un peu de consistance à la noirceur et à l’esprit décadent de l’empereur décidément gommée du livret en scénarisant en « off » de l’action tout ce qui a fait sa légende : l’homosexualité (par des caresses régulières à son confident et la présence d’éphèbes alanguis autour de lui), appétit charnel exacerbé (par l’omniprésence des corps esthétiquement dénudés), culte de l’or (dans une superbe scène de bain dans une eau surchargée de paillettes). Sans esbroufe, Thomas Jolly fait bien son job mais sans créer de surprise par rapport à ses précédentes mises en scène (peut être pour ne pas choquer le public ? c’était aussi une question sur une éventuelle retenue politiquement correcte …) ; il arrive à dépasser un mauvais choix de livret pour des débuts à l’opéra. Il tente en ce sens sans y arriver pleinement de rendre consistant un Eliogabalo, apparenté à Henry VI ou Richard III (mégalo, hystero, nympho,narcisso, perverso…) sur le papier et dans l’Histoire mais qui dans le livret de cet opéra se montre beaucoup plus policé.

Un livret qui l’est encore plus

Car le problème majeur qui freine le succès de cette production est bien le livret qui, si on le résume de manière succincte, tient plus de la comédie que de l’opéra seria et fait plus passer Eliogabalo pour un looser que pour un tyran. Il est principalement question pour lui (qui vient de violer la douce Eritea, éprise de Giulianno) de conquérir de force Gemmera que lui demande en mariage Alessandro…Il usera avec ses sbires (Lenia et Zotico) de plans certes diaboliques mais tombant à l’eau à la fin de chaque acte !! En parallèle les complaintes d’Atilia qui aime sans retour Alessandro, qui croit sa Gemmera infidèle en la voyant minauder après de l’empereur , elle même  le croyant infidèle en voyant Atilia lui tourner autour tandis qu’Alessandro et Eritea se désespèrent de concert : lui de voir sa fiancée réclamer à l’empereur de l’épouser pour laver son offense et elle de devoir se résoudre à quitter celui qu’elle aime et contrainte d’épouser son agresseur… ob_9cc3c2_6Si on rajoute que Gemmera est la soeur de Giuliano et que celui ci se voit aussi contraint de sauver l’honneur de sa famille en évitant que l’empereur ne chope sa soeur … que Eliogabalo veut aussi empoissoner son rival Alessandro pour atteindre plus facilement sa proie … on comprend vite que … l’on ne comprend plus rien !! Mais siiiiii !! grâce à Thomas Jolly tout est limpide et clair !!!!
Chacun pour sauver son amoureux ou son amoureuse joue un double jeu et de quiproquo en quiproquo on en arrive au troisième acte à une interminable répétition de « ah tu ne m’aimes donc pas vu que tu es avec une autre »  » non mais c’est pour te sauver que je faisais cela mais tu ne m’aimes donc pas non plus vu comment tu me crois infidèle » … et bla et bla et bla.. L’alternance de scènes nobles avec de scènes de farce ramène cet opéra aux formes contemporaines du théâtre de l’époque et vient pimenter le tout : mais il fait bien avouer que le premier acte est chiant à mourir et que le troisième n’en finit pas de finir …ob_30e6a4_3

Sur une musique idéale pour une séance au spa Clarins

Eliogabalo est intéressant d’un point de vue pédagogique : il est une sorte de lien entre le chanté parlé de Monteverdi et l’opéra seria dans ses formes abouties chez Handel par exemple. Mais selon moi son intérêt se résume à cela car sur les heures de musique qui s’enchaînent il est difficile de retenir beaucoup plus de choses qu’un superbe lamento à l’acte 2, le reste étant en majorité du parlé chanté frémissant parfois de quelques vocalises. Si Léonardo García Alarcón mène d’une main experte (passé un premier acte un peu timide) son orchestre Capella Mediterranea, le son de ce dernier même renforcé pr rapport à sa composition de base et placé dans une fosse rehaussée pour l’occasion peine à remplir la salle nécessitant un effort de concentration un peu difficile a tenir sur toute la soirée. ob_a6e722_2Les nuances sont subtiles  , peut être trop d’autant que côté voix on trouvera aussi quelques écueils. Valer Sabadus (Giulianno) a un joli timbre de contre ténor mais n’arrive pas à passer la rampe ce qui rend son personnage de gentil vraiment fade alors qu’il devrait être héroïque. Paul Groves (Alessandro) campe un militaire plus vaillant et plus viril mais sa voix a une facheuse tendance à la fêlure dans les aigus, ce registre n’étant peut être pas le plus adapté pour lui. Emiliano Gonzalez Toro (Lenia), Matthew Newlin (Zotico) et Scott Conner (Nerbulone) sont les trois hommes « drôles » de l’opéra ; enfin homme .. le premier interprète la débridée et perfide Lenia avec un panache ébourrifant mais une voix inégale , les deux autres plus solides sont le confident et l’homme de main de l’empereur. Les filles se montrent plus à l’aise. Nadine Sierra (Gemmera) fait étalage de sa maitrise vocale dans de subtiles nuances sans perdre en puissance et va jusqu’a s’autoriser un aigu tout à fait gratuit mais qui fait son effet déclenchant les premiers applaudissements. Elin Rombo (Eritea) est superbe en victime de l’empereur et déploie une ligne de chant inspirée et sans affectation. Mariana Flores (Atilia) nous livre un air superbe à l’acte 2. Enfin dans le rôle titre, Franco Fagioli nous laisse deviner ses possibilités vocales de contre ténor à la puissance surement limitée (et si son récent album Rossini est séduisant je ne pense pas qu’il ait le volume de voix suffisant pour toute une représentation dans une grande salle) mais suffisante dans ce registre. Son timbre et l’étendue de sa tessiture sont superbement exploités ici alliant aigus fulgurants (parfois un peu criés et vrillés toutefois) et graves poitrinés d’un assez bel effet. Dommage qu’il soit affublé de costumes totalement psychédéliques (normal c’est le costumier de Lady Gaga qui a fait sa garde robe !!)

En conclusion, les débuts de Thomas Jolly a l’opéra auraient mérité un personnage plus « fort » mais il se serait alors surement heurté à un livret moins « théâtral »… c’est néanmoins à mon gout un pari réussi et une nouvelle approche de la mise en scène opératique … l’arrivée de Cavalli à l’Opéra de Paris ne fera surement pas partie du fond de roulement régulièrement repris dans les saisons futures … en tout cas je l’ai vu une fois , je ne le verrai pas deux !! même si globalement on ne passe pas une mauvaise soirée, on reste un peu sur sa fin malgré tout … l’opéra baroque peut finalement être très politiquement correct !

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ELIOGABALO – Opéra National de Paris – Palais Garnier Samedi 15 OCTOBRE 2016 (12ème et dernière représentation)

crédit photo A Poupeney (OdP)

 

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