Les Voyages de Don Quichotte ou Les Moulins de la Frustration

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La montagne accouche d’un petit pois

L’idée très conceptuelle et se voulant très (trop?) fourre tout ne m’inspira guère quand je la découvris dans le programme dégraissé par des coupes budgétaires de la saison lyrique bordelaise. Il s’agissait de fêter l’anniversaire de Cervantes en prolongeant l’esprit festivalier de l’été  et de fédérer les « forces vives » de la maison (comprenez l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine, le Choeur et le Ballet de l’Opéra National de Bordeaux), dans un évènement sortant des murs de l’Opéra (visibilité et ouverture au peuple oblige) tout en investissant les deux salles disponibles (l’Auditorium et le Grand Théâtre) et une fois n’est pas coutume de faire plaisir au nouveau directeur Marc Minkowski en faisant un clin d’oeil à sa passion pour les chevaux !! Ce patchwork de bonnes (?) intentions finit donc par aboutir à une variation sur le thème de Don Quichotte construite sur des petits bouts de spectacles alliant chanson populaire, mélodie, « ballet », pièce symphonique et opéra représentés dans une même soirée au sein des deux salles, une cavalcade avec chevaux, âne, guitare, calèches et espagnolade venant pimenter la procession ayant lieu à l’entracte entre les deux adresses. Il faut bien avouer que ce « trop plein d’idées » a globalement abouti à « peu d’effet » :

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@ »collection privée »

la déambulation derrière le cheval de Don Quichotte reste une animation qui tourne vite court, une chanson et trois mélodies en guise d’apéritif avant la partie symphonique s’avèrent finalement peu utiles, l’association des morceaux choisis n’a pas vraiment de continuité ni de logique et laisse une impression d’assemblage hétéroclite. Pour parachever le tout on notera que la présence du ballet se résume à celle de deux danseurs cristallisant dans leur brève prestation l’ensemble de la compagnie … qui a pourtant un Don Quichotte à son répertoire … Et toute cette fumée lâchée pour masquer l’intégration compliquée du nouveau directeur, qui pourtant se donne à fond au cours de cette « première » et est sur tous les fronts (Monsieur Loyal, bonimenteur devant la salle, agent de la circulation dans la rue, aiguilleur du « ciel » lors des manoeuvres des calèches et chef d’orchestre dans la fosse du Gd Théatre) et ces ronflements d’intention médiatiquement relayés (y compris par un billet d’humeur de Roselyne Bachelot) auront objectivement un peu l’effet d’un pétard mouillé… et pourtant globalement on quitte cette soirée franchement enthousiaste ! Comment cet assortiment mal fagoté finit il par convaincre ?

Mélodies et Symphonie

C’est à Anna Bonitatibus que revient le privilège de lancer la soirée avec la chanson la Quête (tube interplanétaire si si !!) extraite de la comédie musicale L’Homme de la Mancha. Cette version portée par la voix opératique de la mezzo italienne n’a qu’un seul effet, enfin deux !! nous donner envie de chantonner cet air que vous avez immédiatement reconnu et surtout nous rendre impatient de l’entendre chanter vraiment de l’opéra et pas forcement Dulcinée, rôle auquel elle se collera en fin de soirée … première frustration ! aff_donquichotte2S’en suit un petit numéro au « comique » facile mettant en scène Andrew Foster Williams et Alexandre Duhamel qui seront les deux protagonistes fil rouge (respectivement Don Quichotte et Sancho Pança) servant à relier les divers moments de la soirée … Un épisode de mélodies de Ravel issues de Don Quichotte à Dulcinée nous donne un aperçu du haut niveau vocal de la soirée entre un Andrew Foster Williams précis et empreint d’une certaine nostalgie dans les chansons épiques et romanesques et un Alexandre Duhamel héritant de la chanson à boire surement en raison de son timbre gouleyant. Mais il faut bien avouer que cette partie tombe un peu comme un cheveu sur la soupe, peine à susciter une quelconque émotion et que le spectateur continue de se demander « bon oui … et après » !!
Après donc … , place au symphonique avec un ONBA fourni sur la scène de l’Auditorium et Paul Daniel son chef titulaire pour le poème symphonique éponyme de Richard Strauss. Le chef et l’orchestre maitrisent ce répertoire et font ressortir de cette partition  les quelques curiosités orchestrales avant gardistes enchâssées entre de langoureux et crémeux élans viennois. A l’écoute de cette interprétation (au passage beaucoup plus inspirée que la partie orchestrale des mélodies de Ravel précédentes) nait une seconde frustration : et si cet orchestre à la pâte aussi éminemment straussienne avait été utilisé dans un Rosenkavalier pour débuter la saison ? … Rêve Vicomte, rêve !! Rêve au lieu de te t’agacer à cause de cette impression assez récurrente ces derniers temps que le Programmateur croit le Spectateur dénué d’imagination et de capacité de compréhension … la preuve en est encore donnée par l’illustration du poème symphonique de Strauss par une vidéo de Bertrand Couderc, dépourvue pour le coup de toute imagination puisqu’il s’agit d’une succession de paysages arides espagnols ou de murs de coopératives agricoles (évocation vous l’avez compris de l’errance de DQ dans la Mancha !).

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Bertand Couderc

Tourné de telle sorte que le spectateur a l’impression de regarder défiler ces landscapes (oui l’anglais donne un côté « bobo branchouille » indispensable pour se pâmer devant ce néant visuel) , par la fenêtre d’une voiture, ce film de 45 minutes au mouvement qui ne cesse que dans le salutaire passage « Dialogue entre le chevalier et son écuyer » avant de repartir de plus belle, n’aura pour effet sur moi que de me coller la nausée et un sérieux retournement d’estomac, réminiscence de mal des transports faisant regretter l’absence de distribution de Nautamine au début du spectacle. Et l’on redoute le metteur en scène qui pour nous expliquer qu’il se déroule au cours d’une traversée en mer, nous collera un décor vidéo effet roulis/tangage durant l’heure et demi du premier acte de Tristan et Isolde , avec gilet de sauvetage et  sac à vomi fourni avec le programme de salle ! La musique de Richard Strauss n’est elle pas assez riche pour se passer de tout commentaire visuel ? Le spectateur qui va au concert symphonique a t’il besoin d’utiliser ses yeux dans un temple de l’ouie ? et de façon plus terre à terre a t’on besoin de dépenser des sous pour cette inutile vidéo aux allures pseudo contemporaines quand les caisses du théâtre sont vides ? …
Mi temps annoncée par Marc Minkowski, qui en plus de G.O. survitaminé de la soirée, s’improvise hôte attentionné et offre des bouteilles de grands crus bordelais aux solistes dont l’inspiré violoncelliste Alexis Descharmes et au chef d’orchestre (qui, faut il y voir des anicroches avec son nouveau directeur, donne directement son cadeau au premier violon! waouh … ça clashe au pupitre !). Je n’argumenterai pas sur le défilé derrière le cheval, l’âne et les calèches qui nonobstant la fertilisation de quelques mocassins vernis n’aura d’autre interêt que de fournir un peu de crotin au label « opéra national » que vous pourrez acheter à l’espace jardinerie de la boutique de l’Opéra en petit sac de 3KG. Idéal pour l’anniversaire prochain de votre amie mélomane et passionnée de rosiers anciens ! Trois ruades et deux coups de sabots plus loin, nous voila porté par la guitare du charismatique François Chappey aux marches du Grand Théatre pour la seconde période consacrée à la danse et à l’opéra !

Prima l’opera poi il balletto … mais alors poi poi poi !! 

Encore dubitatif quant à l’intérêt de ce déploiement d’artistes et de savoir faire, il me faut maintenant affronter les Tréteaux de Maitre Pierre de Manuel de Falla qui reprend l’épisode où DQ assistant à un spectacle de marionnettes finit par casser le petit théâtre prenant pour réalité le combat des paladins contre les maures. Si je m’abstiendrai de tout commentaire sur la direction placide et sans relief de Pierre Dumoussaud  et sur la qualité vocale surprenante et remarquable des enfants Samuel Defaut ou Clement Pottier (je ne sais lequel j’ai vu car de loin rien ne ressemble plus à un enfant qu’un autre enfant et que quelque soit l’enfant le son de sa voix reste désagréable à mon oreille), je retiendrai simplement que cette oeuvre n’a pour moi aucun intérêt si ce n’est celui de donner la motivation nécessaire à celui qui hésite de se jeter par dessus le balcon… par chance elle ne dure que 30 minutes péniblement mises en espace par Vincent Huguet détournant le theatre de marionnettes en une projection du film Don Quichotte  de Georg Wilhelm Pabst (1933) et vous l’aurez compris : la vidéo comme substitut de décor ou d’effets spéciaux à l’opéra et au théâtre ça me gonfle ! si je ne vais pas au cinéma c’est pas pour qu’on m’en colle ici !! en l’occurrence  de façon aussi simpliste ! se contenter de plaquer ce film sur la musique n’est pas raccord avec le livret et ces vieilles images en noir et blanc prêtent plus à rire d’ennui qu’à s’y rattacher pour essayer de ne pas voir son electro-encéphalogramme succomber au ralentissement du rythme alpha des ondes cérébrales avec pour corollaire chute des paupières, mouvements lents des globes oculaires et baisse de tension musculaire au niveau de la nuque, prémices encore réversibles du filet de bave sur l’épaule de son voisin et de la phase de sommeil léger.

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Mais que diable allais je faire dans cette galère me disais je alors … ?? d’autant qu’il me restait encore une version « tapas » du Don Quichotte de Jules Massenet découpé en petites bouchées : acte 1 SC1, acte 4 et acte 5 … Et que pour avoir tenté de l’écouter dans une version pourtant de référence cet opéra m’a toujours profondément ennuyé au point que je n’en ai jamais entendu la fin ! et bien non !! figurez vous que ce saucissonnage a purgé l’oeuvre des parties longues, longues, longues comme les cheveux de Mélisande pour n’en garder que des passages sublimes !! car Ouiiiiii c’est ce final de Don Quichotte de Massenet servi par des interprètes de premier plan qui sauve la soirée !! si Anna Bonnitatibus n’est surement pas la plus incontournable des interprètes dans le rôle de Dulcinée elle arrive à coller parfaitement à la vision très « diva américaine » du metteur en scène Vincent Huguet tout en y apportant la fragilité qui la rend vraiment touchante dans le duo de l’acte 4. Andrew Foster Williams voit du fait du sabrage apporté à la partition ses interventions  limitées mais la seule scène de sa mort suffit à faire de sa prestation un franc succès . Alexandre Duhamel a la part belle avec le sublime air de Sancho de l’acte 4. La mise en scène est assez simpliste mais gère plutôt bien l’espace et les mouvements des choeurs et la scénographie fait la part belle au plateau qu’elle dépouille petit à petit, l’opéra se terminant sur la scène vide et ouverte jusqu’au dernier mur du théâtre distillant au passage quelques belles images comme cet autodafé des livres de DQ ou le jeu avec une guirlande lumineuse représentant le collier de Dulcinée ramené par DQ de chez les brigands pour les beaux yeux de sa belle.

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Marc Minkowski dirige l’orchestre en alternant de manière subtile les grands éclats et les scènes intimistes et met en valeur la finesse de l’orchestration de Massenet au point , je n’en reviens toujours pas, de me faire re découvrir la partition et me la faire apprécier. La fête du début de l’acte 1 est le prétexte à insérer de la danse et introduire le Ballet de l’Opéra.  Sara Renda et Oleg Rogachev sont en charge de représenter la compagnie et la chorégraphie est confiée à Blanca Li … Le résultat aurait été sensiblement le même si elle l’avait été à son cousin Kamelwa …Li (oh le piètre jeu de mot !) tant le furtif pas de deux proposé est vide de sens, vide d’émotion, vide d’intérêt … malgré l’enthousiasme et la joie de vivre émanants des deux danseurs. Et l’on pense alors, frustré encore,  que quitte à vouloir faire travailler conjointement les trois éléments (Orchestre, Ballet, Choeur) il aurait été beaucoup plus convaincant de monter un grand opéra français : Robert le Diable ou tout simplement une nouvelle production de Faust plutôt que de juxtaposer ces éléments disparates et pour la plupart aussitôt joués aussitôt oubliés. Ce qui sauve la soirée est le final du Don Quichotte et de belles images de ce joli théâtre, de l’orchestre au complet venant saluer sur la scène nue du Gd Théâtre, cet esprit finalement bon enfant et surtout un plateau vocal de haut vol … mais nullement la saveur individuelle de chaque couche de ce mille feuilles de bonnes intentions qui à vouloir satisfaire tout le monde n’auront vraiment dans leur assemblage pleinement convaincu personne.

LES VOYAGES DE DON QUICHOTTE (Conte musical en deux lieux et cinq tableaux) Opera National de Bordeaux  – Samedi 17 Septembre 2016

CREDIT PHOTO Frédéric Desmesures pour Opera de Bordeaux 
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