Sleeping Beauty : il ne manquait plus qu’un carrosse et trois poneys sur scène

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Péplum à la cour de Versailles

Quand le tandem Petipa/Tchaikovski se lancent dans la création/composition du ballet cultissime La Belle au Bois Dormant, le chorégraphe avait dans l’idée de présenter sur la scène du Théâtre Marinskii le faste de la cour de Versailles et l’apparat de la France du Roi Soleil. Le russe Alexei Ratmanski lorsqu’il décide de reprendre ce même ballet pour les 75 ans de l’American Ballet Theater se lance dans la lourde tâche de proposer une version du chef d’oeuvre assez proche de la version originale en se basant sur le système de notation Stepanov reprenant grosso modo selon des codes a priori assez hermétiques les placements de chaque pas et de chaque personne sur scène.

Tâche ardue car plus personne ne semble pouvoir aujourd’hui à part lui déchiffrer les carnets illustrant ces notes chorégraphiques et car il s’agit surement de l’un des ballets les plus « peuplés » du répertoire… Le prologue construit autour du berceau voit un défilé de fées venant doter la princesse Aurore de tous les dons et qualités de la terre : allant de la douceur et de l’intelligence par la Fée « Candide » à la voix cristalline par la Fée « Canari qui chante » (non je n’invente pas les noms!) en passant par la Fée un peu misogyne « Fleur de Farine » dotant surement la princesse d’un don particulier pour faire la pâte à crêpes (?) ; défilé accompagné de moult pages, héraults, suivantes et chevaliers et rapidement troublé par l’arrivée de Carabosse et de sa hordes de rats et laiderons. 6-9-15-sleeping-beauty-vishnevaL’acte 1 correspondant à l’anniversaire d’Aurore et au drame attendu n’est pas en reste : une armada de demoiselles d’honneur, des princes soupirants, une rangée de pages violonistes et suffisamment de cavaliers pour toutes ces jeunes ingénues sans oublier les guirlandes et arceaux de fleurs des villageois . L’acte 2 voit l’arrivée du prince avec ducs, duchesses, marquis et baronnes qui s’encanaillent dans une partie de chasse avant de laisser le prince seul dans la forêt face à un déploiement de nymphes digne d’un assaut du RAID ! Enfin l’apothéose est atteinte au cours du mariage de l’acte 3 où tout ce beau monde se retrouve accompagné en plus des fées Pierres précieuses, des chats bottés, le Chaperon rouge et le loup, l’Oiseau bleu et Princesse Florine, Barbe Bleue et Ariane, les princesses en porcelaine, Cendrillon, Shéhérazade, Brigitte Lefèvre ré-autorisée à venir pour l’occasion …

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Se basant sur des décors et costumes des Ballets Russes l’ensemble est un peu … envahissant pour l’oeil moderne qui a appris à voir les costumes s’alléger, le tutu se styliser et les détails se fondre dans l’habit. Si vous avez trouvé la version Noureev chargée dans sa scénographie, alors préparez vous à frôler l’indigestion ! Et pourtant l’ensemble est du plus bel effet … et vu les millions de dollars engloutis dans la production on va dire … heureusement !! La reconstitution est parfaite encore que, comme pour la version originale de la Bayadère et son éléphant sur la scène russe, on aurait aimé avoir en plus des animaux, un carrosse, des paons et un lâcher de colombes histoire de rendre moins cheap le final du mariage !! Toute cette perfection dans la reproduction du grand siècle est cependant un peu too much et nuit à la lisibité des lignes de chaque ballerine ou danseur ; ce qui n’est pas incohérent avec la volonté du chorégraphe de restituer une approche de la version de la création.

Du manque de pédagogie du programme de salle

La version de Ratmansky est déconcertante à plus d’un point et je pense que c’est ce qui me l’avait fait trouver ennuyeuse lorsque que je l’avais découverte à New York l’an passé. Déconcertante car elle met en lumière l’évolution de la technique depuis la fin du XIX siècle. Et c’est à ce niveau qu’un « avertissement » du spectateur aurait pu être bénéfique dans le programme car à moins d’avoir lu les diverses interviews du chorégraphe, le spectateur peut être amené à se dire que le niveau de la compagnie est bien piètre en voyant des déboulés sur DEMI pointes, des jambes constamment pliées et des amplitudes de relevé de jambe ne dépassant pas les 45 degrés !

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Le morceau de bravoure de l’adage à la Rose parait simplifié à l’extrême et perd toute sa tension qu’il a acquise au fil des décennies et qui plonge le spectateur dans un suspens angoissant : « combien de temps va t’elle tenir en piqué sur sa pointe ? va t’elle tomber avant que le prince suivant lui donne la main? ». Quant au rôle du prince, oui, conformément  à la tradition XIXÈME il est un faire valoir de la ballerine et passe presque inaperçu malgré son indispensable présence. Tout cela peut donc déconcerter et aurait pu être expliqué dans le programme qui peut être un outil pédagogique intéressant. Mais bon ceux qui voulaient voir du spectacle en ont vu avec la débauche de moyens visuels mise en oeuvre, ceux qui venaient voir de la danse avaient déjà une vague idée  de ce que « ballet originel de Petipa » voulait dire en terme de technique et d’esthétique … donc on va pas pinailler !

Donc oui, les lourds costumes sont cohérents avec l’effet visuel attendu (fastueux) et la ligne chorégraphique souhaitée (peu de virtuosité, de l’expressivité). La narration s’en trouve peut être dynamisée en évitant de proposer une simple succession de pas de deux, de trois, de douze… et ce qui est sûr c’est que les tempi de la partition considérablement accélérés vivifient le ballet qui passe comme un TGV en gare de Boitigny les Colombes, …à toute vitesse ! Il n’empêche qu’aussi didactiques et réellement prenantes que soient la chorégraphie et l’intrigue, et malgré un très intéressant travail sur les jambes et les pieds particulièrement bluffant dans les variations des fées du prologue (Petipa chorégraphe made in école française), je dois avouer que ça n’est pas un style qui me parle et m’interpelle et si je ressors émerveillé par l’histoire et la rutilance de l’emballage je reste un peu frustré de ne pas avoir vu un manège complet de Cory Stearns (Prince Désire) au cours du pas de deux, frustré de ne pas avoir vu Gillian Murphy (Princesse Aurore) devenir femme et objet du désir en équilibre sur une pointe, frustré de ne pas avoir vu voler plus haut Daniil Simkin (l’Oiseau Bleu), frustré de ne pas avoir eu plus d’éclat dans les pierres précieuses de Schevchenko, Williams, Giangeruso et Waski.

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Diana Vishneva (Princess Aurora) and Marcelo Gomes (Prince DŽsirŽ) in Alexei Ratmansky’s The Sleeping Beauty. Photo: Gene Schiavone.

Frustré mais emballé par leur capacité ainsi que celle de Craig Salstein (inquiétante Carabosse) à raconter une histoire  qui dans les versions plus actuelles a tendance à s’amenuiser assimilant ce ballet à une succession de numéros que certains trouvent fastidieux. C’est donc un peu schizophrène que je suis ressorti de ce ballet : impressionné par la grandeur du spectacle, intellectuellement passionné par cette aventure de reconstruction du ballet mais un peu en manque de ce qui me fait normalement vibrer dans ce ballet : la virtuosité.

La Belle au Bois Dormant – American Ballet Theater – Opera Bastille                                                       3 Septembre 2016 

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2 réflexions sur “Sleeping Beauty : il ne manquait plus qu’un carrosse et trois poneys sur scène

  1. Comme j’ai sauté mon tour pour cette Belle (j’ai revendu ma place – pour des raisons d’emploi du tps, indépendantes du ballet et de la compagnie), je vais peut-être faire un tour à la gare de Boitigny lès Colombes pour me faire une idée de la musique – 😉 Merci pour cette singulière explication!

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