Un Break à Mozart : furtif mais sublime abandon

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Le pari était osé : faire cohabiter 11 danseurs de hip hop de la compagnie Accrorap et 10 musiciens classiques de l’Orchestre des Champs Elysées alors en résidence au CCN La Rochelle. Et pour corser le tout Kader Attou, l’un des chantres français du style à choisi de s’imposer la musique de Mozart … et pas n’importe laquelle (car il faut bien avouer que chez l' »aimé des dieux  » on peut trouver des morceaux bien coulants de musique au kilomètre) … non ici, il s’agit de se frotter à Don Giovanni et au Requiem en format réduit pour orchestre à cordes (par Kuffner pour le premier et Lichtenthal pour les second). Entre les deux, le quintette à cordes K 515 et le quatuor K 421 venant détendre l’atmosphère de ces deux pièces majeures du répertoire mozartien. On ne va pas tourner autour du pot la confrontation de ces deux mondes que tout oppose restera le plus souvent une cohabitation forcée plus qu’une fusion : la rudesse virile des 11 danseurs, leurs corps qui se brisent, leur sueur qui ruisselle et éclabousse, la violence de leurs sauts et l’absence totale de retenue quand ils se jettent et glissent sur le sol  restent  très éloignés de l’ambiance compassée d’un orchestre à cordes. L’ouverture de Don Giovanni jouée seule par l’orchestre perché au dessus de l’espace de danse ouvre (c’est quelque part son rôle !) le spectacle et l’on regrette un peu que ce morceau portant le drame dès la première note ait été d’une part joué un peu platement (mais bon Don Giovanni pour moi c’est sacré donc avant de trouver les tempi, les accents et les intentions qui me vont .. il faudrait presque me donner la baguette ! surtout après avoir entendu cette version par exemple !) et surtout n’ait pas été dansé car il véhicule en lui un souffle plus porteur que les quatuor et quintette suivants.

bamLa compagnie envahit alors la scène par salves successives sur le quintette en ut majeur ; chacun réalise son petit numéro et repart en marchant vers la coulisse version défilé de mode … on dirait presque du Justin Peck .. ou du Millepied dans la façon de quitter négligemment la scène, l’air de rien ! Passés les clichés du genre toujours très impressionnants et parfaitement maitrisés par le groupe : « je tourne sur la tête », « je rebondis sur le dos » (ces figures de style ont surement un nom mais je ne suis hélas pas très familier de ce langage … je suis beaucoup plus proche du quatuor à cordes !!), il se dégage une impression forte de cette chorégraphie. Une impression de masse humaine, de magma de chair, de muscles et de sueur. L’absence de filles dans la distribution contribue surement à cette impression et c’est finalement ce qui est séduisant dans ce spectacle : non pas qu’il n’y ait pas de fille, je ne suis pas misogyne! mais ce travail, surement conscient,  de Kader Attou sur la notion de l’individu qui se fond dans le groupe, des individualités qui fusionnent pour former un bloc, soudé, unique, massif et solide qui essaie lui même de s’extirper des préjugés, des galères …et de se créer un chemin vers une sorte d’eldorado (l’union ferait elle la force ?). Il y a dans cette chorégraphie beaucoup d’humanité, une sorte de quête où l’individu se transcende en abandonnant son individualité pour créer quelquechose au delà de lui, avec les autres. Les passages les plus beaux et ceux où se rencontrent enfin les deux mondes (la « grande » musique et ces hommes « de la rue ») sont en effet les rares où chaque danseur cesse son numéro en solo démuliplié et où les distances se resserrent, où les corps interagissent entre eux, se collent et se superposent créant des  images dignes des grands tableaux romantiques du XIX ème, (certains passages me font penser au Radeau de la Méduse dans leur esthétique)

theodore_gericault_-_le_radeau_de_la_meduse_esquisse_salon_de_1819Un autre moment très réussi est le final de la scène du commandeur de Don Giovanni où, en adéquation avec la musique et ce qu’elle raconte (Don Giovanni emporté par les furies dans les entrailles de la terre)  les danseurs captent bien le côté à la fois terrifiant et halluciné de la partition de Mozart. Ce qui est le plus beau reste pour moi les « ports de bras » ; ils atteignent le sublime au début du quatuor quand chaque danseur se glisse au milieu des autres pour se retrouver devant le groupe, dans un effet de mouvement perpétuel. Puis les bras se croisent, s’enlacent, s’enroulent avec toute la sensualité que même le Requiem, oeuvre pourtant religieuse, laisse transparaître  (le Mozart voluptueux n’étant jamais bien loin). Et c’est ici un point de rencontre intéressant avec la musique classique qui fait que ce qui pourrait parfois avoir un coté « érotisme de vestiaire » ou de « calendrier des dieux du stade » est sublimé par la profondeur des compositions de Mozart.

bam5Quelques roulades par terre et quelques tourniquets sur la tête sont le passage tape à l’œil obligé du genre et qui a ses fans dans la salle à en juger par les wouououh entendus) mais on reprochera quelques ensembles où les regards en coin pour rester calé sur le voisin sont trop visibles, où le comptage des pas semble trop perceptible et où le mouvement manque de spontanéité malgré toute sa vigueur et son énergie qui émaillent et distendent malgré tout les trop rares moments de grâce où le bloc des 11 gars transpirants et l’orchestre entrent en résonnance. Au milieu du « groupe » un individu se détache parfois, soit de manière voulue par le chorégraphe dans sa composition   (1 côté jardin versus 10 côté cour, 1 qui semble  habité par la danse de St Guy versus les autres immobiles et contaminés par cette folie du mouvement lorsque l’agité les touche …), soit le plus souvent par sa simple façon de bouger qui a un petit quelque chose en plus qui fait que le regard s’attarde (Kevin Mischel bien sur : sa belle gueule il faut l’avouer et sa fluidité totalement hypnotique ; Babacar Cissé « Bouba » et sa gestuelle impressionnante et imposante ; Sim’hamed Benhalima à la ligne longue et souple aussi envoutante que Kaa du livre de la jungle).

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D’un projet qui aurait pu paraître digne de Jack Lang (appâter un nouveau public en adoucissant une danse de « bas quartier » avec de la musique bourgeoise) , Kader Attou et les brillants et généreux danseurs de la compagnie Accrorap font un spectacle coup de poing ; et si l’intention initiale n’est pas vraiment atteinte sur toute la durée du ballet, quelques furtives minutes de connexion entre la lumière et l’humanité portées par la musique de Mozart et la quête d’un ailleurs lumineux et poétique de 11 danseurs taillés dans le roc suffisent pour qu’un mouvement de bras devienne sublime.

Un break à Mozart – Théatre Olympia / Festival Cadences Arcachon – Jeudi 22 Septembre 2016 

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