Le Corsaire ou comment çà dépote quand les anglais passent à l’abordage

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Tordons le cou aux intellos du ballet classique qui ne jurent que par l’approche freudienne des femmes cygnes et autres créatures ailées !!

le ballet classique c’est aussi ce genre de superproduction hollywoodienne avant l’heure (amusant d’ailleurs de voir que l’épicentre du blockbuster est passé de la Russie à la Californie en passant de la danse au cinéma) … et qu’on ne me dise pas qu’il n’y a pas d’histoire … il y en a une … certes aussi stupide que celle de la Fille du Pharaon (vision prémonitoire du Retour de la Momie) , de Paquita ou de Flammes de Paris mais à avoir eu l’occasion de revoir plusieurs versions de ce ballet en peu de temps j’ai finalement fini par trouver un semblant d’argument. Je sens que vous bouillez d’impatience ooooh novices lecteurs dont le titre de ce ballet évoque déjà pour vous mers du sud, trésors et Jack  Sparrow en collant et vous aussi balletomanes qui avez toujours regardé ce ballet comme une curiosité en vous demandant « mais pourquoi en parle t’on encore de ce ballet idiot ?!! » 

Argument

Conrad le corsaire est amoureux de Médora ; celle ci a été enlevée et traine quelque part en Ottomanie (lointain pays imaginaire) sur un marché aux esclaves dans les griffes du méchant (oh oui qu’il est méchant) Lanquedem. Flanqué de son fidèle Ali (l’équivalent du Robin de Batman …en culotte bouffante et toujours prêt à bondir torse nu) et de sa bande de corsaires dont son pote Birbanto, Conrad est à sa recherche. Il arrive sur le marché et retrouve la trace de sa belle au milieu d’un troupeau d’odalisques. Hélas le pacha arrive et achète tout le monde après que Lanquedem a refusé de « rendre » Médora à son pirate. Une émeute est alors déclenchée pour enlever les esclaves, faire prisonnier le marchand et embarquer tout le monde dans le repaire des corsaires. Seule Gulnare, la « best friend for ever » de Médora n’est pas sauvée et se retrouve prisonnière du sérail du pacha libidineux. Dans la grotte des corsaires, Médora et ses copines sont trop contentes … elle en profite pour demander à son héros de libérer les malheureuses. Il accepte mais Birbanto en bon corsaire ne voit pas cette idée d’un bon oeil ; il décide de fomenter un mutinerie afin de renverser Conrad qu’il juge beaucoup trop coulant sur cette situation.

le_corsaire_2015_2_740x448.jpg__740x448_q85_crop_upscaleA l’aide d’une fleur empoisonnée (oui  là ça devient con on est d’accord mais bon  on est vers 1840 pour l’année de création !), il endort Conrad et s’apprête à lui trancher la gorge quand l’exhibitionniste sur ressorts (Ali) survient et sauve son maitre non sans que Médora pour se défendre entaille le bras du traitre qui agissait masqué … vous sentez venir l’importance du détail , je le vois à vos yeux 100 fois plus vifs que ceux du merlan sortant de son bain d’huile… Cela ne suffira pas, Lanquedem libéré par Birbanto, enlève Médora et la ramène chez le pacha. Celui ci défoncé à l’opium rêve d’un jardin animé de femmes fleurs ondulant pour son plus grand plaisir dans une brise paisible  (on n’insistera jamais assez sur les ravages de la drogue chez les personnes âgées). Quand soudain les corsaires débarquent, nouvelle émeute, Médora reconnait l’entaille sur le bras de Birbanto, le dénonce et bam !

640x450.fitdown-4Conrad le descend d’un coup de flingue. Profitant de l’émeute, Médora, Conrad, Ali et Gulnare s’échappent , embarquent et re bam! tempête , le bateau se brise …. Et comme dans les films catastrophes hollywoodiens deux siècles et demi plus tard le gay (car oui Ali, tout comme Wilfried dans Giselle, Rothbart dans le Lac … EST GAY ! Voyez que ce ballet peut quand même réjouir les psychanalystes en herbe!) et la copine blonde (car Gulnare est quand même l’équivalent de Donna, la bonne copine de Kelly pour ceux qui suivaient Beverly Hills soit une majorité de la tranche d’âge de mon lectorat) passent par dessus bord … Conrad et Médora échouent sains et sauf sur une plage déserte … to be continued … Hollywood aurait fait un Corsaire 2 … Petipa s’est arrêté là
Donc voyez qu’il s’en passe des choses !!

Après Vienne, Londres … à quand Paris ?

L’English National Ballet était donc la compagnie invitée par l’Opéra de Paris pour présenter cette production de 2013, montée par Anna Marie Holmes en 1997. Alors oui bien sur des fâcheux diront que cette production  fait mal aux yeux tellement elle rutile de pierreries, paillettes, dorures, papillotes de papier alu et autres tessons de bouteilles … mais la Belle au Bois Dormant version Noureev n’est elle pas aussi dans son genre d’un bling bling écrasant ? Il faut replacer le truc dans son contexte ; on est en pleine période orientaliste lors de la création de ce ballet au milieu du XIX ÈME siècle , où l’on fantasme l’orient comme on le fera  pour l’Espagne et ses gitans. L’or et les volutes d’opium font partie des succédanés de cette manière « culturelle » de diffuser  la sensualité dans le milieu bourgeois de l’époque. D’autres diront que la musique de ce ballet est lourdingue … alors certes, certains passages déjà un peu pompier, ont franchement été transformés en musique de cirque par l’orchestre Colonne et son tambour major Gavin Sutherland le 24 tout autant que sous celle de Alex Ingram le 25 .. Mais si l’on enlève les rajouts, raccords, et autres rafistolages de Pugni, Minkus, Drigo, Delibes etc etc etc … la partition d’Adam est franchement écoutable … et je vais vous avouer que quand ils sont joués avec intelligence (c’est à dire en maitrisant le pupitre des cuivres) j’adore les rajouts aussi ! de la bonne musique de ballet comme on l’aime : Zim boum boum … et vas-y-que-je-te-marque-les-temps !! rantanplan !!!

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Il faut bien l’avouer entre quelques épisodes de pantomimes un peu trop appuyée et très anglaise dans son côté gaguesque (on est pas loin de Benny Hill par moment avec le pacha), l’essentiel du ballet est un prétexte à enchainer des pas pour enchainer des pas … mais quels pas ! ça saute (haut!!), ça tourne(vite), ça fouette(par deux, par trois voire quatre), ça sautille sur pointes, ça entrechatte, ça fait des manèges, des jetés, des pirouettes(par 8!!!), des piqués, des portés … bref on en prend plain les yeux. Si l’acte 1 est de la pure démonstration de style, l’acte 2 apporte un peu plus de sensualité à travers le célébrissime pas de trois entre Ali, Conrad et Médora (mais peut on m’expliquer ce que vient faire Ali au milieu du couple … c’est carrément malsain !) et par un sublime pas de deux entre Conrad et Médora d’un pur style néo classique évoquant le style de Mc Millan avec des grands sauts de la ballerine dans les bras de son partenaire, des portées renversants … L’acte 3 est une suite de variations féminines de solistes et du corps de ballet  d’une grande délicatesse. Bref de quoi en 2H vous montrer ce que vaut la compagnie. Si les ensembles ne m’ont pas paru tout le temps très raccord notamment les pirates dans l’acte 1, il faut bien avouer que le niveau de cette compagnie est très élevé et que l’on a pas vu de telles démonstrations sur la scène de Garnier depuis longtemps (il faut dire que le répertoire présenté n’aidait pas !)

Les distributions alliant jeunes espoirs et talents confirmés n’ont pas forcement été en faveur des ainés …
Le prodige incontestable de cette tournée est César Corrales ; « seulement » soliste junior (19ans) il a déjà la présence sur scène des plus grands !! Interprétant Ali un rôle finalement assez peu conséquent sur le plan chorégraphique, chacune de ses apparitions aussi furtive soit elle est pourtant électrisante.

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Et quand il commence à faire des sauts et des pirouettes il déclenche l’hystérie du public. Ses tours sont d’une fulgurance que je n’ai jamais vue auparavant, il accélère, ralentit, donne ce qu’en tauromachie on appelle le « temple » (templé à l’espagnole) … il donne une respiration à ses variations .. c’est assez difficile à décrire mais l’effet est saisissant ! je pense que sur une simple variation personne ne m’a jamais bluffé comme çà. Je regrette de ne pas l’avoir vu en Birbanto le lendemain car le rôle présente un style chorégraphique différent encore plus dans les sauts et l’élévation tout à fait adapté à la détente de phénomène. Jintao Zhang, le lendemain fera pâle figure même si son Ali est de belle facture et s’il se sort brillamment de la coriace variation, on ne retrouvera pas le même charisme que celui de Corrales. Conrad parait du coup presque fade le soir du 24 … Et c’est pourtant Isaac Hernandez qu’on avait vu quelques mois auparavant et beaucoup aimé dans la Bayadère. Il semble gêné par la petitesse de la scène largement couverte par un décor abondant et semble se contenir dans son élan ce qui donne une impression de petitesse même si son amplitude reste impressionnante.

640x450.fitdownSon personnage est moins incarné et vivant que le Conrad de Brooklyn Mack que je lui ai préféré car plus rugueux, plus amoureux… plus corsaire en quelque sorte. Tamara Rojo, directrice et doyenne de la compagnie (mais à 42 ans on peut encore faire des choses fabuleuses … n’en déplaise aux blancs becs qui en semblent surpris … humour cher Victor!) était la Médora d’Isaac Hernandez ! Je ne l’avais jamais vu danser et franchement elle assure grave … alors certes il peut y avoir certaines raideurs et une fraicheur moins évidente que dans la Médora de Lauretta Summerscale, mais ce que gagne la plus jeune en innocence et spontanéité, Tamara le rattrape en sensualité. Les variations de l’acte 2 et son intervention dans le jardin enchanté incarne tout l’érotisme sous jacent au propos : nuit d’amour dans la caverne, fantasme du pacha camé ! Sa technique est impressionnante et elle en joue avec humour (« regardez ce que je fais … et oui je reste sur une jambe, et sur pointe, et je tiens, et je replie doucement l’autre jambe … ça vous en bouche un coin hein 😉 )

ENB_Corsaire_2013-1278Du côté des méchants Ken Saruhashi (distribué les deux soirs) à la gueule de l’emploi pour danser Lanquedem dont il franchit les variations avec une aisance déconcertante. Yonah Acosta me convaincra moins dans le rôle de Birbanto mais c’est purement lié à mon gout personnel qui ne va pas facilement vers ce type de danseur cubain trop fessu et tassé … et pourtant sa détente est impressionnante et son engagement indubitable … mais je lui ai préféré Fernando Bufala, physiquement plus mon style.

Gulnare a vu (mais pas le soir où j’étais dans la salle) Shiori Kase élevée au grade de Principal. Sa danse fluide, brillante et musicale apporte une pâte personnelle au rôle de la « bonne copine » qui peut rapidement être palot. Kseniya Ovsyanick a quant à elle proposé un personnage peut être moins coloré mais tout aussi parfait techniquement. Le corps de ballet féminin est homogène et irréprochable notamment dans le mythique Jardin animé qui m’a paru un peut pauvre en guirlandes fleuries comparé à l’excès de détail dans tous les autres accessoires et éléments de décor !!

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Il est donc évident que cette compagnie regorge de belles personnalités et que cette production est importante dans les propositions chorégraphiques classiques de l’Europe occidentale. La proposition du ballet de Vienne par Manuel Legris avait l’avantage d’être plus fournies en variations masculines toujours impressionnantes et attendues dans ce genre de ballet mais la version de l’ENB remporte mon suffrage car elle compile tout ce que j’attends de ce ballet : du clinquant, de la frime (« je t’en mets plein la vue de pas invraisemblables et si je peux j’en rajoute ») , de la bagarre et de la sensualité. Une question à laquelle quelqu’un pourra peut être apporter une réponse : pourquoi Noureev n’a t’il jamais monté un Corsaire à Paris ? et pourquoi la compagnie ne l’a t’elle pas à son répertoire ?

Le Corsaire – English National Ballet – Palais Garnier les 24 et 25 juin 2016

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