Britannicus :géniale autopsie d’une névrose

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Britannicus est l’une des pièces de Racine les plus représentées parait-il …

Cela faisait pourtant plus de 10 ans que la pièce n’avait pas été donnée à la Comédie Française et je doute que cela soit la plus connue mais bon les statistiques le disent alors ne les contredisons pas. Ce que je compte contredire ce sont tous ces mécontents qui ont reproché à cette nouvelle production sa froideur et son côté « clinique » arguant qu’ils n’avaient pas trouvé la passion racinienne dans cette mise en scène !! « Bécasses » aurait crié la monumentale Maité …Britannicus n’est pas une pièce où il est question de passion amoureuse … les personnages principaux, hormis le rôle titre, sont au contraire des personnes en manque d’amour et tout leur combat dans la pièce est la recherche de cette reconnaissance qu’ils espèrent obtenir en gagnant (ou pour gagner) le pouvoir. On est bien loin des déchirements de Phèdre ou d’Andromaque, ou même du questionnement sur la primauté de la raison d’état sur le sentiment amoureux superbement traduit dans Bérénice … dans Britannicus il est question d’aller chercher de force cet amour qui fait défaut, cette reconnaissance de l’autre nécessaire à la pleine jouissance du pouvoir.

Et cet arrachement se produisant au moyen d’un enlèvement et de sombres complots muris dans l’ombre des appartements officiels de l’empereur il n’est pas sacrilège de proposer comme le fait ici Stéphane Braunshweig une mise en scène épuré, précise, mathématique et mécanique. Tout est question de stratégie … pour donner envie au non théâtraux, c’est une sorte de Koh Lantha au sommet de l’empire romain. Et clairement, Racine en débordant sur ce thème de politique romaine avait surement envie de défier Corneille qui s’était fait de ce champ de bataille un terreau de tragédies à succès.

Aux portes du pouvoir …

Quelle intelligence donc de placer l’action dans un lieu qui n’évoque pas le faste du pouvoir et ses lieux d’apparat mais bien l’arrière boutique faite de salles de réunion et de portes secrètes dont certaines ne s’ouvriront jamais traduisant à merveille toutes les intrigues, les manigances et les écoutes par les sbires de Néron.

Avant d’aller plus loin, petit rappel de l’intrigue. Néron est sur le trône depuis 2 ans suite à la mort de l’empereur Claudius, son beau père. Agrippine, sa mère a en effet intrigué pour que son rejeton issu d’un premier mariage obtienne le trône aux détriments du premier fils de l’empereur : Britannicus. Pour assoir la légitimité de Néron sur le trône elle lui a en plus fait épouser Octavie, soeur de Britannicus et fille « légitime » de l’empereur Claudius. La pièce commence quand Néron fait en pleine nuit enlever Junie, sous prétexte d’un amour dévorant pour elle ; or, celle ci est amoureuse et aimée de Britannicus. Non content de prendre ses libertés en enlevant la jeune fille, Néron, poussé par son conseiller Burrhus commence à vouloir s’affirmer et relègue sa mère au second plan. Celle si sentant que son influence sur la politique du pays s’effrite va tout faire pour reconquérir les faveurs de Néron tout en préparant un coup d’état en rassemblant les partisans de Britannicus et en l’incitant à affronter son demi frère sur sa légitimité au trône. Traîtreusement conseillé par Narcisse qui joue un double jeu, Britannicus finira empoisonné par Néron ; de désespoir Junie rentre chez les vestales non sans avoir assisté à la lapidation de Narcisse par le peuple et le sort d’Agrippine ne lui prédit que la mort des mains même de ce fils qu’elle avait placé sur le trône.

Dans l’approche de Stéphane Braunshweig, point d’Agrippine hystérique ; point de Néron amoureux de Junie … Agrippine est ici une femme de pouvoir qui voit son statut de femme décisionnaire se déliter alors que depuis toujours elle a manipulé sa famille (mari, fils, belle fille) pour rester dans la lumière du trône et un Néron qui commence à déraper parce qu’il ne supporte pas de n’être pas aimé de tous et que d’autres (Britannicus) soient aimés à sa place … et le rôle de Narcisse pour attiser ce sentiment (« Commandez qu’on vous aime et vous serez aimé ») et s’en assurer quelque place au ministère est superbement traduite par le machiavélique Benjamin Lavernhe.

Là où Néron hésite, son confident attise ses plus noires pulsions et la dernière scène de l’acte IV est le sommet de cette manipulation : Narcisse en arrière plan joue le rôle de la « maléfique » conscience en incitant le jeune empereur à ordonner l’empoisonnement du demi frère, à assoir son autorité et à faire ses propres choix et non ceux qu’on lui impose. Benjamin Lavernhe incarne ce personnage ambigu en lui donnant une noirceur qui évite la facilité de la simple fourberie et en y apportant de la « profondeur » dans la traîtrise. Il fait littéralement froid dans le dos quand on le voit jouer l’ami de Britannicus et la scène d’après le vendre à son rival … et l’on se dit que notre monde politique actuel est peuplé de lascars de ce genre. Ce mauvais génie finira par faire basculer Néron du côté obscur de la force et céder à ses désirs brutaux de régner en imposant la crainte et précipitera Britannicus vers sa perte. Face à lui Burrhus parait être l’homme d’état presque idéal. Le bras mort et sa prothèse de main (?) font croire à un vaillant combattant et assoient sa légitimité aux portes des puissants. Il a aussi pour lui l’utopique mission d’agir pour son pays en s’affranchissant des contingences annexes et notamment personnelles. Hervé Pierre lui donne un côté à la fois inflexible, parfois dur mais au final émouvant quand il finit à genou devant Néron, rendant les armes dans son plaidoyer pour la grâce de Britannicus. Magistral !!

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Néron aurait dans ce cadre pu passer pour un enfant capricieux ; cela aurait été négliger l’engagement de Laurent Stocker dans le rôle. Loin de jouer les monarques tonitruants absolus et lunatiques, il est réellement confronté à un moment crucial de son règne : celui où il doit choisir comment régner.  Et d’emblée la fragilité du personnage apparait même si sa première entrée sur scène, le pas décidé, corseté dans son costume trois pièces donne l’impression d’un dirigeant au sommet de sa confiance en lui, rapidement le vernis s’effrite et Laurent Stocker nous dévoile la faille du personnage :  c’est sa faiblesse et son manque affectif qui feront de lui un tyran. Ce qui lui plait dans le pouvoir c’est d’être aimé ; le bien de son pays passe clairement au second plan.

Il veut être le seul dans la lumière en étant lui même la lumière et ne plus être le reflet d’Agrippine ni rayonner à travers les décisions de ses conseillers (et Burrhus, désavoué à l’issue de la pièce en fera le premier les frais, Narcisse aurait surement mal fini s’il n’avait été tué par le peuple). Et pour se faire aimer il veut se faire craindre pour détourner un vers de l’acte I. Junie, issue de la branche de l’empereur Auguste s’est exilée des magouilles politiques (« combien tout ce qu’on dit est loin de ce qu’on pense , que la bouche et le coeur sont peu d’intelligence ») ; elle est d’une part une menace politique pour Néron et ce d’autant plus qu’elle a choisi l’exil loin du cercle de soumission qu’est la cour et d’autre part il s’avère qu’elle en aime un autre, lui aussi source de danger puisque prétendant au trône. Elle fuit sa lumière ; il ne la désirera que plus ! Tout va donc basculer quand Néron se met en tête d’obtenir Junie de force en la faisant enlever… et l’on devine déjà dans la façon dont Laurent Stocker raconte cet enlèvement que le côté animal pervers et féroce de Néron n’est plus qu’à un pas de prendre le contrôle de l’enfant roi téléguidé.

Britannicus - Racine - Braunschweig - Comedie-Francaise
Stephane Varupenne : Britannicus, Dominique Blanc : Agrippine © Brigitte Enguerand

Agrippine y voit un nouvel acte offensif à l’égard de ce qu’elle avait prévu pour assurer sa place. Elle n’en est pas irritée, elle en est détruite. C’est la qu’intervient la sublime Dominique Blanc, nouvellement accueillie dans la troupe du Français. La pièce commence devant une grande porte fermée devant les appartements de Néron au petit matin : elle attend que son fils sorte. Simplement assise sur une chaise et dès ses premiers mots elle nous fait comprendre que l’on va assister à une grande soirée. Sa diction est claire, son phrasé fait couler les alexandrins, sans emphase, en les décortiquant parfois, rompant leur régulière métrique pour mieux mettre en relief un mot, une articulation et le sens de la phrase. Si certains passages sont assez abscons à la lecture, tout ici devient clair.  Et cette mère qui se rend finalement compte qu’elle a complètement raté sa relation avec son fils est particulièrement touchante durant toute la pièce et culmine dans le face à face Néron Agrippine de l’acte V où le metteur en scène fait terminer le dialogue par une accolade entre le fils et la mère qui résume en un geste maladroit et pataud tout le ratage de leur relation affective, sacrifiée au profit de la relation politique et stratégique. Agrippine veut conserver le pouvoir ; elle va donc prendre le prétexte de l’enlèvement de Junie pour tenter de réhabiliter Britannicus : Dominique Blanc utilise la parole et manie les vers comme d’autres des poignards … sans jamais tomber dans l’exagération ou le cliché de la femme manipulatrice doublée d’une mère abusive elle porte son rôle avec conviction conférant à son Agrippine une émouvante fragilité dans l’autorité qu’elle veut conserver mais qu’elle n’a déjà plus et dans l’acharnement de son combat pour obtenir le respect de son fils. Elle attend en quelque sorte de lui ce que lui attend du peuple et cette mise en abime du besoin d’amour et de reconnaissance de la famille et du peuple s’étalant d’une génération à l’autre est un trait de génie de Racine, psychanalyste avant l’heure.

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@ AFP Francois Guillot

Entre les deux assoiffés de pouvoir, Britannicus, incarné par Stéphane Varupenne apparait loin de ces contingences même si le trône ne le laisserait pas indifférent. Son rapport à tout cela parait plus pur et solaire surement à cause de sa naïveté et d’une certaine pureté d’âme. L’innocence de son personnage aurait pu être agaçante ou comique (car oui curieusement on rit pas mal dans cette mise en scène et c’est d’ailleurs un peu déstabilisant) , il n’en est rien : Stéphane Varupenne s’attache à donner à son personnage une grande dignité dans son malheur et évite d’en faire le pleurnicheur un peu fade que décrit le texte. Georgia Scalliet est au dessus de tout çà. Sa Junie est l’innocente victime d’un monde qu’elle a choisi de fuir et qui la rattrape. Son timbre de voix la distingue aussitôt des enjeux des autres personnages et font d’elle un être à part ; cela ne surprendra personne qu’elle opte pour un retrait du monde encore plus catégorique après avoir perdu son amant. Sa voix et son corps expriment cette souffrance et cette haine viscérale de ce pouvoir pourri. Eblouissante !!
La mise en scène dépouillée mas d’une efficacité redoutable fait vivre les deux heures de la pièce comme un réel thriller politique, illustrant certains non dit, prolongeant la caractérisation psychologique des personnages et finissant par montrer dans la scène finale ce que l’on ne voit d’ordinaire pas, ce que l’on cache d’ordinaire derrière des portes closes : les cadavres dans l’antichambres des puissants.

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A la fin du spectacle, toute menue et emmitouflée dans un imperméable, une dame se faufile sous la colonnade, toute discrète  : Dominique Blanc. Un rapide échange : on parle de Phèdre et d’Agrippine …  et cette impression troublante face à sa discrétion, son humilité, son sincère bonheur de recevoir un compliment … et déjà elle traverse la foule qui sort du théâtre et qui ne le remarque même pas … j’observe de loin la scène un joli souvenir entre les mains

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Britannicus de J Racine – Comédie Française Salle Richelieu Samedi 25 Juin 2016

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