Un café avec … Paul Marque

Ce fut une évidence lorsqu’à peine engagé dans la compagnie, il me donna une claque magistrale dans Aunis de Jacques Garnier, au cours de la soirée d’adieux de Brigitte Lefevre en 2014. Son parcours fulgurant confirma qu’il deviendrait rapidement incontournable sur la scène de l’Opéra de Paris. Ses prises de rôles exemplaires dans Onéguine (Lenski), Don Quichotte (Basilio), La Fille mal gardée (Colas) ou Le Lac de Cygnes (Siegfried) rendirent la chose inévitable. Paul Marque, aujourd’hui âgé de 23 ans, est de ces danseurs qui ont ce « truc » en plus, cette aptitude innée à donner vie au mouvement pour l’amener au delà du simple effet décoratif. Il a été nommé Etoile du Ballet de l’Opéra National de Paris dans des conditions un peu singulières (à l’issue d’une représentation à huis clos diffusée en streaming) le 13 décembre 2020. Quelques jours après cet évènement, et toujours dans cette ambiance très 2020, c’est à distance qu’il nous reçoit, son chat sur les genoux, pour un « café virtuel » ; l’occasion de constater une nouvelle fois le côté « force tranquille » de ce jeune homme à la tête froide, véritable maitre en matière de prendre les choses comme elles viennent.

A l’écouter parler tout est simple et facile, tout se fait quand cela doit se faire et chacun doit chercher en lui même de quoi nourrir sa passion et se permettre de la transformer en projet de vie. Paul Marque ne fait pas partie de ces enfants qui ont rencontré la danse pour canaliser leur énergie physique débordante ou les épuiser en les faisant bondir ailleurs que dans le salon familial, mais bien par une révélation. Sa soeur ainée fait de la danse et le tout jeune garçon avoue être immédiatement « resté scotché quand il allait la chercher au cours de danse avec sa mère, ébahi, et des étoiles plein les yeux ». Il leur annonce donc tout simplement que « c’est ce (qu’il) veut faire » . Cette activité devient immédiatement une passion et la vie de Paul se remplit de danse : conservatoire de musique et de danse à Dax, stages de danse à Biarritz durant les vacances d’été où Nicole Cavallin, professeur à l’Ecole de Danse de l’Opéra de Paris le repère à 7/8 ans et insiste chaque année auprès de ses parents pour qu’il passe le concours d’entrée.C’est ainsi qu’il rentre dans la prestigieuse école à l’âge de 10 ans… avec tout ce que cela comporte notamment de quitter le cocon familial pour se plonger dans un univers tourné vers un seul objectif : intégrer la prestigieuse compagnie du Ballet de l’Opéra National de Paris. Face à la dureté de l’apprentissage, dont les documentaires soulignent régulièrement l’aspect trop sévère et plus ou moins enclin à briser les enfants pour ne garder que les plus résistants, Paul Marque se montre beaucoup plus pondéré. Partant du principe qu’il s’agit d’une « école d’élite et d’une école très dure » il lui parait logique qu’il y règne une certaine rigueur dans le travail et un niveau d’exigence élevé. La chose la plus dure fut « d’être séparé de ma famille … peut être même que ça a été encore plus dur pour mes parents car être séparé de son fils de 10 ans et l’entendre pleurer au téléphone n’est pas ce que l’on peut souhaiter de mieux quand on est parent » avoue t’il avant de confirmer qu’en dehors de ces épisodes malheureux, il était « très heureux le reste du temps » qu’il passait là bas dans une ambiance certes de concurrence liée au classement de fin d’année mais toujours saine, bienveillante et amicale que ce soit envers ceux qui finissent premiers ou ceux qui ne sont pas reçus. « C’est le type d’école qui ne convient pas à tout le monde, mais quand ça vous convient ça se passe vraiment très bien … et j’ai eu la chance que cela me convienne vraiment donc je ne me suis jamais trop posé de questions. C’est sûr que c’est très dur, que c’est beaucoup de travail surtout quand on est jeune mais j’en garde un très bon souvenir » conclue t-il en souriant. Pour finir de tordre le cou aux idées reçues sur les danseurs classiques (ce que fait admirablement bien la nouvelle génération surement moins enlisée dans la tendance à l’auto-flagellation que les mythes et les médias ont trop souvent voulu graver dans l’inconscient collectif), Paul balaye d’un revers de manche la notion de sacrifice à faire pour arriver à ce niveau exceptionnel « J’ai fait zéro sacrifice ! non, sérieusement, je n’ai vraiment jamais fait de sacrifice de ma vie ! » martèle t-il. « Un sacrifice a une connotation ultra-péjorative : il y a des choses que j’ai dues aménager dans ma vie, des choses que je fais, des choses que je ne fais plus mais ce ne sont pas des sacrifices. Je ne m’oblige pas à faire ou ne pas faire des choses par rapport à la danse, parce que je veux réussir dans la danse, parce que c’est ma passion. Je pense au contraire que c’est quand on commence à s’interdire de faire des choses que l’on voudrait vraiment faire que l’on se rend compte que l’on n’est pas si passionné que çà. Je trouve malsain de faire des sacrifices » développe t-il. Je fais tout cela naturellement parce que ce que je vis sur scène à l’Opéra passe bien avant le plaisir que je vais avoir à passer une soirée en boite avec des potes donc non zéro, zéro sacrifices » explique t-il avant de poursuivre sa démonstration « en revanche mes parents ont sûrement fait d’énormes sacrifices, comme laisser partir leur enfant à 10 ans loin de la maison, ce qui ne doit pas être ce qu’ils se souhaitaient vis à vis de moi par exemple, même s’ils me soutiennent à 100% et ne le regrettent pas. »

Son fatalisme n’a surement d’égal que la fluidité de son ascension sans accroc au sein de la hiérarchie quand on évoque le concours interne qui rythme la vie de la compagnie, permettant aux danseurs de gravir les échelons vers le statut de Premier Danseur, antichambre de la constellation tant convoitée. « Les danseurs de l’Opéra de Paris font partie de la fonction publique et dans la fonction publique il y a des concours, c’est comme çà ! » lâche t-il d’emblée sans manquer d’avouer qu’il n’est « pourtant pas un grand défenseur du concours, mais je ne comprends pas pourquoi mes collègues le vivent souvent aussi mal » . Quant à l’organisation de la compagnie, divisée en grades auxquels sont rattachés des emplois (danse d’ensemble, solistes, accès aux rôles principaux), récemment et régulièrement remise en question, Paul souligne qu’elle est « surement archaïque si on veut monter une start-up sur ce modèle aujourd’hui, mais elle est le fruit d’une longue histoire qu’il est difficile de balayer du jour au lendemain. De nombreuses réflexions sur le sujet ont été entreprises à différentes époques pour réformer ce modèle ; c’est une organisation qui a marché pendant 350 ans, qui n’est pas parfaite mais qui fonctionne. S’il y a une meilleure solution on sera tous preneurs je pense ; mais il faut prendre du temps, réfléchir en tenant compte de notre histoire, de ces 350 ans d’histoire qui sont une véritable chance pour l’Opéra. »

Revenant sur sa nomination, le jeune danseur est toujours sur son petit nuage. Passée la surprise de la nomination liée aux conditions de la représentation (sans public) et du rôle qu’il dansait dans cette Bayadère (il ne tenait pas un rôle principal), il a encore du mal à assimiler cette promotion. « C’est que du bonheur, de la joie énormément, … et un choc aussi dont je ne suis pas encore remis. Cette nomination est quelque chose dont je rêve depuis tellement longtemps ! me dire que c’est arrivé, c’est encore trop gros pour l’accepter et pour complètement le réaliser. Je prends mon temps doucement et c’est une très belle sensation » . Etre étoile selon Paul est se trouver dans « une position où on a assez prouvé de choses. Etre nommé étoile c’est une reconnaissance de tout ce travail mais il y a aussi un côté : il faut assumer son titre et on a plus le droit de foirer » ce qui en soi ne va pas changer la ligne de conduite que s’est fixée le danseur depuis qu’il est entré dans le ballet et, notamment, depuis qu’il a été nommé Premier Danseur (grade qui permet d’accéder aux rôles principaux) : « travailler comme un taré, apprendre le plus possible et continuer à progresser le plus possible, toucher à plein de rôles et plein de styles différents … ». Ces objectifs sont inhérents aux étoiles nommées en tout début de carrière. Le danseur, serein et les pieds sur terre quand il ne bondit pas sur scène, est conscient de sa grande inexpérience et de tout ce qu’il lui reste à apprendre tout en « continuant à s’éclater sur scène et dans le studio pour faire en sorte que tout cela reste avant tout du plaisir malgré une (petite) pression en plus. »

Le travail est une notion essentielle dans la préparation à la scène. Pour ses prises de rôles, Paul s’emploie à faire des recherches sur le ballet, le rôle, le chorégraphe, le contexte de création du ballet qui est une notion très importante pour comprendre ce que veut dire l’oeuvre notamment (« si on devait créer la Bayadère aujourd’hui on ne le ferait surement plus de la même manière« ). Relire les livrets et les oeuvres dont ils dérivent (comme relire Pouchkine avant Onéguine), regarder énormément de vidéos « pour voir ce qui a déjà été fait, picorer des astuces techniques … » finit de l’aider à créer son personnage à lui « tout en restant fidèle à son histoire et ses émotions » explique t-il. Mais cette construction en amont, « même prévue au millimètre près va forcément évoluer en studio, parce que je ne danse pas tout seul, parce qu’on a la chance d’avoir des répétiteurs qui ont créé le rôle ou qui ont travaillé avec le chorégraphe par exemple ou que justement on travaille directement avec le chorégraphe ; tout cela permet de nourrir mon personnage et de le faire évoluer. » Toute l’expérience acquise au cours des années passées dans le corps de ballet permet d’avoir un niveau technique qui doit permettre de « tout faire » quand s’adapter à une nouvelle partenaire ou remplacer au pied levé restent malgré tout un réel challenge. Paul, toujours aussi flegmatique, avoue que « cela se fait facilement » illustrant ses propos d’exemples tirés des dernières répétitions de la Bayadère au cours desquelles, remplaçant sur le rôle de Solor (le héros du ballet qu’il n’a jamais dansé auparavant), il danse pour la première fois avec Ludmila Pagliero « on faisait un premier essai avant chaque acte pour quelques gestes techniques : pirouettes, portés .. pour voir comment l’autre prenait le pas, comment il fonctionnait … et puis la deuxième fois : ça marchait ! Tout ça se fait très instinctivement et très facilement » . Pour être adapté au fonctionnement de la compagnie il faut savoir se positionner aussi bien comme un danseur instinctif que comme un pur technicien. Parfois, il faut travailler dans l’urgence raconte le danseur « des fois on n’a pas le temps de travailler avant. J’ai fait beaucoup de remplacements au pied levé et là, tu as 6 heures de répétition avant la première d’un ballet que tu n’as jamais dansé : il s’agit alors de pouvoir avaler le plus de chorégraphie possible pour la connaitre sur le bout des doigts … dans c’est cas là, ça n’est que de l’instant , tu n’as pas le temps de réfléchir ! « . D’autres fois « on travaille sur des ballets sans histoire : il faut alors chercher le mouvement le plus parfait possible tel qu’il existe dans l’imaginaire du chorégraphe. » Dans le ballet classique, narratif, qui a les faveurs de la nouvelle étoile (bien qu’il reconnaisse que sa très faible expérience contemporaine oriente surement ses préférences), Paul explique qu’il est essentiel « de se servir de la technique pour nourrir la part artistique et inversement de s’appuyer sur l’artistique pour assurer la technique car chaque pas a un sens et chaque mouvement doit raconter quelque chose. »

Toujours aussi philosophe, le danseur aborde son peu d’expérience liée à la fulgurance de son ascension. Cela pourrait actuellement être son point faible mais « les danseurs de l’Opéra de Paris de manière générale sont capables techniquement de plus ou moins tout faire. Il y a surement des choses que l’on a jamais faites dans un ballet mais on est tous à un moment de notre parcours où on sait qu’on peut le faire à condition de travailler pour. Je suis encore dans cette phase : il y a énormément de choses que je n’ai jamais faites et je vais me retrouver en studio à devoir travailler davantage sur ces points, que cela concerne le partenariat ou la danse en elle même. Re-danser des ballets permet d’avoir un train d’avance au moment des répétitions. Danser avec des partenaires comme Dorothée Gilbert ou Myriam Ould Braham qui ont déjà énormément d’expérience aide aussi beaucoup car elles ont vu à ma place des danseurs expérimentés ou ceux qui ont créé les rôles; elles me transmettent des conseils sur le partenariat mais aussi sur la technique ou la manière d’aborder les variations. » Mais tout cela ne fait pas peur au jeune danseur, « c’est normal, ça arrive au fur et à mesure et tous les jeunes danseurs sont passés par là ; toutes ces premières fois qui m’attendent n’en seront plus par la suite donc j’emmagasine au maximum ce bagage d’expérience. »

C’est toujours avec autant de calme que Paul Marque parle de son rapport à la scène et au public. S’il se souvient qu’en rentrant dans le corps de ballet il était un « gros stressé » , il surprend une nouvelle fois par son aplomb au moment de rentrer en scène. Certains petits rituels (comme deux ou trois respirations profondes dans une loge de changement rapide, sans personne autour ou l’attention portée sur l’ordre dans lequel il enfile ses chaussons) font qu’il élimine très rapidement le stress, ne conserve que ce qu’il faut d’adrénaline et exaltent son envie de bondir sur la scène. L’entrée en scène se fait donc loin d’un excès de stress « qui est une mauvaise chose et l’assurance que tout va mal se passer » et dans un état où le danseur est « le plus calme possible, ultra conscient de tout ce qu'(il) fait et de tout ce qui se passe autour, pour ressentir la moindre particule de (son) corps » . Ensuite tout se déroule tout aussi simplement : « notre corps va faire les choses car on a tellement répété les pas que tout se passe automatiquement sans que l’on ait besoin d’être focalisé sur la technique ou à se dire alors là, mon petit doigt doit être comme çà … cela permet aussi de se concentrer sur l’artistique« . Le danseur aime ensuite ressentir le public « même si on ne le voit pas, on sent les milliers de personnes, on sent s’ils s’ennuient ou si au contraire ils sont pris dans le spectacle ; même sans les voir, on arrive à savoir quand les spectateurs sourient par exemple : c’est une étrange énergie que la présence de ces personnes qui sont venues pour nous regarder. On a alors envie de montrer de belles choses, de plonger ce public dans l’histoire qu’on leur raconte ; c’est alors un énorme bonheur ! c’est génial quand on arrive à leur faire ressentir tout çà  » raconte t-il les yeux brillants de passion. Puis viennent les saluts qui sont « le temps de ré-adaptation à la vie normale. On est pas bipolaires non plus ! on ne se prend pas pour le personnage mais j’ai besoin d’un moment pour évacuer cette immense émotion. Par exemple, après avoir interprété Lenski qui meurt sur scène, j’ai eu besoin d’avoir un moment à moi, dans une loge, seul quelques minutes. Parce que le personnage meurt sur scène, il n’ y a pas de salut, pas d’applause, le rideau tombe et il n’y a pas de transition (car le ballet n’est pas fini !) … mais sinon je fais très attention à séparer ma vie privée et ma vie publique ; quand je sors de l’Opéra je laisse Siegfried, Lenski et les autres : ils ne prennent pas le métro avec moi et je ne les ramène pas chez moi. » Avoir une vie en dehors de l’Opéra est une question d’organisation « mais c’est génial et même très sain de sortir de cette bulle ; notre métier est très prenant et très intense physiquement et émotionnellement, je pense que c’est important d’avoir un côté où l’on sort de ce monde pour rencontrer des personnes très différentes. J’y fais très attention. Quand je suis rentré dans le corps de ballet, j’étais très dans ma bulle, je débarquais à Paris, je venais de l’internat et je me suis très vite rendu compte que j’avais besoin d’une vie complètement extérieure à l’Opéra » confesse le jeune homme avant de vanter l’importance de ses amis extérieurs au monde la danse, au milieu artistique avec qui il peut faire ce que font tous les garçons de son âge.

Déjà au sommet mais toujours d’une simplicité déconcertante, vibrant exemple de l’adage selon lequel chacun peut devenir celui qu’il veut être à condition de s’en donner les moyens, Paul Marque illustre parfaitement ce qu’est un danseur au XXI siècle et vient enrichir la jeune constellation d’Etoiles du Ballet de l’Opéra de Paris. Il n’espère qu’une chose : « pouvoir danser le plus possible ! »

Entretien autours d'un "café virtuel" 
du 26 décembre 2020
Crédit photos : Julien Benhamou/Svetlana Loboff