Don Quichotte … version Noureev

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Dernière soirée de cette longue série de Don Quichotte à l’Opéra National de Paris et l’occasion de dédier cet épilogue riche en changements de distribution à Rudolf Noureev disparu il y a tout juste 25 ans. L’occasion de rappeler dans le bref avis déclamé en début de spectacle que l’ancien directeur du ballet restait bien présent dans le répertoire et le coeur de la compagnie… on verra ça dans la programmation de la prochaine saison (qui compterait déjà son ballet Cendrillon). Dernière soirée et un invité tout autant « de marque » que « de dernière minute » en la personne d’Isaac Hernandez, appelé un peu en catastrophe pour remplacer Josuah Hoffalt... dernière soirée et le retour d’Alice Renavand dans un grand et vrai ballet classique ! Ca sentait le beau cadeau sur le papier … et la promesse fut tenue.

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Revoir l’opulente version Noureev après avoir tout récemment vu celle de son disciple Charles Jude à Bordeaux est assez intéressant et il est bien tentant de comparer les deux approches assez opposées tant l’une est lunaire, très conventionnelle dans ses intentions dramatiques et son emballage et l’autre solaire, ouvrant sans (toutefois aller au bout du délire) une porte un peu plus surréaliste via le personnage de Don Quichotte, le tout dans une scénographie certes plus dépouillée et stylisée, mais en tout cas plus chaleureuse. A la revoir, la version de Noureev est effectivement aussi sombre que dans mon souvenir et même un peu terne à certains égards. Le prologue nous plonge en effet dans une pénombre digne des catacombes, se montre peu bavard et n’a pas grand intérêt si ce n’est de nous montrer un Don Quichotte au bout du rouleau en proie à des cauchemars, servant de prétexte à faire resurgir ces monstres géants si chers à la culture russe (Casse noisette, les créatures des scènes de foule de Petrouchka…) qui rappellent aussi la gravure « El sueño de la razon produce monstruos » de Goya justifiant ainsi l’allure « goyesca » des somptueux costumes d’Elena Rivkina.

p2rxgejvkey7wjbs9tm7Sans revenir sur le traditionnel résumé de l’intrigue passablement le même dans les deux versions (que vous pourrez trouver ici), l’acte 1 propose de belles scènes de foule avec un corps de ballet plein d’entrain, de conviction et de vitalité. On est sur la grand place du village, ça vit, les gars se bagarrent et les filles roulent de l’éventail avec passion. Si l’impression globale peut paraître lisse et sans trop d’esbroufe (on comprend ici que les émissaires parisiens venus à Bordeaux ait trouvé la pantomime trop appuyée !), des personnalités se distinguent dans le groupe (on pense notamment à Pablo Legasa qu’on aurait préféré voir en Espada qu’en pêcheur) par le charisme qu’ils donnent à leur personnage anonyme ; techniquement, les ensembles restent homogènes notamment dans  chez les toreros qui s’avèrent de fiers et valeureux combattants. Leur chef (l’Espada) interprété par Arthus Raveau est galbé à souhait, avec ce qu’il faut d’arrogance et de sexisme. Il torée littéralement la fille des rues à la fois séduite et séductrice, sous les traits d’une Valentine Colasante, étoilée de la veille, qui se montre dans ce court rôle à la hauteur de sa récente promotion et même peut être encore habitée par sa Kitri de la veille ; ce qui lui fait donner à sa « fille » une insolente audace en plus de son charme envoutant. Tout ce beau monde évolue toutefois, dans cet acte comme dans les actes qui suivront, dans des décors assez massifs, à la mine un peu vieillotte ; certains y trouveront un certain charme suranné pensant se plonger dans une gravure illustrant une édition ancienne de Cervantès, et cette idée est plutôt compatible avec certains interprètes sages et respectueux qui ont défilé durant la série mais Don Quichotte ce soir aurait mérité un écrin plus rutilant. Alice Renavand est cette lumière qui manque et ne perd pas une seconde pour entrer dans le rôle ; dès sa première variation, elle fait comprendre que si les pas seront classiques son interprétation sera bien celle d’une femme moderne. Sa Kitri est débordante d’énergie et si ses pointes piquettent le sol comme les talons d’une danseuse flamenca martèlent son podium, elle n’en délaisse pas l’élasticité de ses sauts, et jouit d’un ballon toujours aussi appréciable. Malicieuse sans être capricieuse, femme de caractère sans être déjà une marâtre, elle incarne la jeunesse et toute sa fougue, sa folie et son envie de croquer la vie. Maniant avec autant de maitrise les castagnettes que l’éventail, l’étoile impressionne par ses sissones cambrées et son bas de jambe aussi subtil que sûr … on adore ! Isaac Hernandez, qui dansait pour la seconde fois cette version et avait répété 5 heures en tout et pour tout avec sa partenaire, bénéficie d’un charisme et d’un physique d’emblée favorables au rôle. Son style léché, ses amortis d’un hallucinant moelleux, la classe de ses coups de pieds et de ses ronds de jambe séduisent dès sa première variation. Il se sort avec adresse des pas les plus retors (et Dieu sait combien ce brave Rudolf aime à truffer ses ballets de pas alambiqués). Le seul bémol apposé par un balletomane enfiévré par les difficultés techniques de cet acte 1 qui recèle à lui seul tout ce qui peut se penser de pire en matière de combinaisons de pas, sera sur les deux portés à une main, qui auraient mérités d’être plus tenus et qui ont été abrégés afin de permettre à Melle Renavand de ne pas finir par terre ce qui, à tout prendre, était l’option la plus confortable pour tout le monde ! Isaac est donc pardonné.

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L’acte gitan replonge dans un noir plus dense. Les immenses moulins aux petites ailes paraissent comme des fantômes aux petites mains dans la pénombre et l’on ne sait plus trop qui est qui. Rajout du maitre à la chorégraphie originale, un superbe pas de deux débute l’acte sur un extrait de la Bayadère. Les deux amants jouent et s’enlacent dans un grand châle prétexte à divers entrelacs. Alice Renavand et Isaac Hernandez se montrent délicieusement complices dans ce seul vrai moment d’émotion amoureuse et érotique que connaissent les deux amoureux. Après cette nuit d’amour, le plateau est envahit par une frénétique troupe de gitans littéralement envoutés, délicieux mélange de sensualité andalouse et de fièvre tzigane (cette « bohemian rhapsody » fantasmée annonçant subtilement la transition vers le monde du rêve) avant que le malheureux Don Quichotte, non sans avoir démonté à coup de sabre le petit théâtre de marionnettes des gitans ne finissent par se fracasser le crâne en tombant du moulin. Cet « accident » toujours aussi difficile à mettre en scène, est alors le prétexte à un acte blanc dans lequel le vieillard, ensorcelé par Cupidon, croit voir sa Dulcinée au pays des dryades. Toujours aussi spectaculaire son apparition se fait sur fond noir dans une série de portés par un partenaire invisible (Yannick Bettencourt) donnant l’impression que la belle vole au dessus du sol. Charline Giezendanner est un luxueux  Cupidon qui virevolte sur ses pointes ; souriante et légère avec une technique irréprochable, c’est de l’amour en barre ! Hannah O’Neill,  sublime en reine de dryades se joue de la chorégraphie avec aisance et délicatesse, et rend en comparaison Alice Renavand un peu trop « concrète » et trop raide pour un rêve. Un vent de panique souffle en revanche chez les dryades côté cour : un pied par ci, un bras par là … Rudolf en aurait jeté son thermos dans les rangs !

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Le dernier acte est brillant. Il est l’occasion de revoir l’Espada réaliser de beaux portés dans un brillant pas de 5 sur une musique aux tempi ralentis pour pouvoir y caser tous les pas prévus par le chorégraphe. Dans le rôle des deux amies de Kitri, Lydie Vareilhes se montre définitivement plus convaincante que Caroline Robert, plus en retrait et semblant moins sûre d’elle. La scène du faux suicide de Basilio est expédiée sans grande cérémonie et pêche un peu par le manque d’investissement comique notamment des rôles de caractère. Le mariage débute par un fandango dont la musique (Eduard Nápravník) échappant à la partition de Minkus a des accents de l’Espagne de Manuel de Falla et crée un moment intense dans lequel Arthus Raveau et Valentine Colasante jouent avec style la carte de l’espagnolade. Héloise Bourdon est une ravissante première demoiselle d’Honneur et propose une belle variation ; on regrette un peu ces tutus archi classiques qui tombent un peu comme un cheveu sur la soupe et créent un effet mariage de la belle au bois dormant dans cet hyper structuré pas d’ensemble.

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Le couple star arrive enfin, amoureux, souriant . Alice Renavand retrouve avec bonheur la Kitri bien réelle et peut à nouveau se montrer sous son meilleur jour : agile, rapide, sensuelle et piquante dans sa variation à l’éventail, elle passe hélas sans trop s’y éterniser sur les périlleux piqués arabesque de l’adage mais offre des retirés bien rythmés et des fouettés bien envoyés. Isaac Hernandez s’avère (sans surprise) être un partenaire de confiance. Ses variations pleines de puissance contrastent avec l’interprétation de l’école française par leur mordant, des attaques incisives et une énergie tourbillonnante tout à fait adéquats dans ce rôle. Ce pas de deux avec ces deux là a vraiment de la gueule, est plein de vie et sort sans difficulté de l’effet « gala de danse » dans lequel il est trop souvent confiné.

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En comparaison de l’interprétation bordelaise, il faut bien avouer que les quatre rôles de caractère : Don Quichotte (Julien Meyzindi), Lorenzo (Samuel Murez), Sancho (Erwan Leroux) et Gamache (Adrien Bodet) paraissent transparents. On a même tendance à les perdre dans la foule. Ceci contribue surement à l’effet très « conventionnel » que rend  cette version du ballet dans sa globalité après avoir vu la version beaucoup plus théâtrale de Charles Jude. Choquant aussi , les tempi pris au ralenti par Valery Ovsyanikov (selon la volonté du chorégraphe notamment sur le passage des retirés de la variation de Kitri) font perdre de l’entrain aux scènes de groupe et ont tendance à donner envie de donner un coup d’accélérateur au métronome.

 

 

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Comme quoi le balletomane n’est jamais content : trop lent à Paris, trop rapide à Bordeaux … Quoiqu’il en soit de ces réserves, cette dernière de Don Quichotte fut une belle soirée, l’occasion de revoir Isaac Hernandez qu’il aurait été moins discourtois d’inviter d’emblée sur la série !!

Don Quichotte (Minkus – Noureev) – Opéra de Paris – Bastille – Samedi 6 Janvier 2018

Crédit Photo Svetlana Loboff / OnP
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