ROMEO ET JULIETTE … l’avenir est à construire

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Le hasard fait parfois bien les choses : en programmant son Romeo et Juliette créé en 2009, Charles Jude, directeur du Ballet de l’Opéra de Bordeaux depuis plus de 20 ans n’imaginait sûrement pas que ce serait avec le plus personnel de ses ballets montés pour la compagnie que se terminerait son mandat passionné. Poliment conduit vers une retraite anticipée par une direction générale dont les intentions envers la danse semblent aussi franches qu’une accolade de Tartuffe, ses fonctions se sont en effet arrêtées lors de la première de cette belle série. Le hasard fait souvent bien les choses … cette série a permis de montrer comment après une période un peu bancale suite aux départs de certains piliers il y a quelques années, la compagnie sous l’impulsion de son directeur a su retrouver des solistes et un corps de ballet capables de défendre dignement son rang parmi les rares compagnies à pouvoir proposer ce genre de répertoire dans des productions de qualité. 

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Lorgnant sur le Romeo et Juliette de Rudolf Noureev, son grand ami, Charles Jude ose (enfin! pourrait on dire) se dégager des pas de son mentor (audace qu’il lui aura manquée dans ses versions du Lac des cygnes, de Don Quichotte et de la Belle au bois dormant) et proposer une vision si ce n’est totalement différente tout du moins personnelle en changeant certains point de vue, en diversifiant le style et en apportant une touche cinématographique dans la construction des scènes de groupe. Ce groupe reste le point commun entre les deux versions même si leur traitement est différent  : le corps de ballet est ici le personnage principal et l’on assiste plus à l’histoire mortifère de la lutte entre les deux familles qu’à l’intrigue amoureuse entre leurs rejetons . Cette importance est d’évidence liée au nombre, le corps de ballet étant abondamment fourni et copieusement mis à contributions dans forces scènes de combat ou de liesse villageoise doublées de performances de saltimbanques, plus ou moins à propos pour ne pas dire aussi délétères à la concentration visuelle du spectateur qu’inutiles sur un plateau déjà plus que bien occupé. Si toute cette « agitation » sur scène est parfaitement réglée et passionnante à suivre (précision dans les scènes de combat, saisissant effet de ralenti très graphique lors du combat Romeo/Tybalt, scènes de foule d’un naturel confondant là où trop souvent on assiste à des scènes surjouées et fausses) elle n’en demeure pas moins très présente dans l’avancée de l’intrigue enlevant du relief aux scènes intimistes. Ce qui est difficile dans cette production est de trouver un équilibre entre l’exubérance et l’opulence des scènes de groupe et la finesse des scènes de confrontation plus directe de personnage à personnage. Ainsi, les pas de deux, véritables pépites pris isolément, ont du mal à ressortir dans cet écrin trop luxuriant et se trouvent en quelque sorte facilement ternis par l’éclat du coffret si les interprètes n’ont pas une personnalité suffisante pour s’imposer. Les décors, toujours aussi laids, n’arrangent pas les choses en créant cette impression d’étouffement (voulue mais contre-productive visuellement et nuisible à la dramaturgie). En effet, dans ce sinistre et imposant décor, le corps de ballet manque de place et se voit contraint de contenir son « explosivité » tandis que les scènes plus intimistes s’écrasent sur ces vertigineuses et sobres façades. Une autre explication à cette difficile atteinte d’un équilibre entre le groupe et l’intime pourrait s’expliquer par le fait que chez Noureev, la masse populaire se voit dotée d’une aura expressément sexuelle comme pour mettre en exergue le rapport entre Eros et Thanatos. Charles Jude supprime toutes ces allusions au sexe ou les rend plus subtiles ce gommant la force émotionnelle des scènes d’amour face à la bestialité du peuple. Il n’en demeure pas moins que le corps de ballet du Ballet de Bordeaux s’empare de ce rôle en or et s’impose magistralement faisant vivre cette place de Vérone, (imitant Rhodes) et la guerre ouverte entre les deux clans. Dans ses placements précis, et à travers ses justes intentions théâtrales, toute la compagnie se montre sous son plus beau jour et arrive à faire (chose difficile sur la partition saucissonnée de Prokofiev) un lien entre les différentes scènes réussissant, là où la musique pêche un peu, à traduire une narration fluide et continue.

De ces deux tribus peuplant la scène émergent trois personnages : Tybalt, le froid Capulet, Mercutio, l’apatride ami de Roméo et Benvolio, le cousin Montaigu. Alvaro Rodriguez Piñera est un Tybalt félin, élancé et incisif comme l’était Charles Jude. Il semble avoir retrouvé toute sa détente et une meilleure confiance en ses moyens physiques après une saison hésitante et livre une exécution impressionnante et efficace tant elle efface toute la difficulté physique du rôle. Son interprétation reste cependant en marge : créateur du rôle en 2009, on aurait attendu une vision du personnage plus aboutie. Son Tybalt a ainsi du mal à s’imposer : il est glacial mais n’a pas l’autoritaire charisme qu’on lui souhaiterait ; le rapport trouble avec Lady Capulet, la mère de Juliette, parait éludé par le danseur alors qu’il est habilement souligné par le chorégraphe qui choisit de la faire, elle, se déchirer sur le corps mort de son neveu (?), là où habituellement on voit Juliette. Sa méchanceté et sa félonie ne sont traduites que par des roulements d’yeux (dont il usaient déjà dans le rôle de Rothbart – le Lac des Cygnes) ; cela ne suffit pas à incarner un méchant sauf à seulement vouloir effrayer les enfants. Son Tybalt, bien que vaillant, semble de ce fait n’avoir de cesse que de courir après les Capulet (je l’aurai, un jour je l’aurai …!) sans réellement faire frémir de peur toute la cité à chaque apparition. Il en est tout autrement de Neven Ritmanic qui retrouve avec Mercutio toutes les qualités qu’on lui aimait depuis longtemps mais qu’il semblait avoir un peu perdues ces derniers temps au profit d’un souci permanent de vouloir faire état de ses aptitudes (plus que certaines !) pour les exercices pyrotechniques (insidieusement incité en cela par certains chorégraphes dont Carlson elle même – Pneuma). Lâchant cette volonté assumée d’en mettre ouvertement plein la vue au spectateur, il construit avec une belle maturité le personnage de Mercutio, lui assurant à travers une danse toujours aussi vigoureuse, solaire et racée un coté tour à tour fanfaron au grand coeur, bagarreur insolent et insouciant épicurien… Cela fait de son Mercutio le personnage le plus humain et attachant du ballet. Sa mort en duel contre Tybalt est un vrai moment de théâtre dansé et c’est un réel plaisir de retrouver chez ce danseur un tel charisme et une  belle faculté d’interprétation. Entre les deux Alexandre Gontcharouk parait bien sage et posé. Dans les nombreux pas de trois, son Benvolio tempère la frivolité de Mercutio et ramène sur terre un Romeo un peu trop évaporé. Il prouve une nouvelle fois son excellent sens théâtral réussissant à donner une belle place à un personnage trop souvent effacé dans le trio des trois amis.

Roman Mikhalev et Sara Renda subissent le « double tranchant » de la forte personnalité du corps de ballet. Si on ne peut rien leur reprocher individuellement, leur partenariat peine à rivaliser avec l’intensité des scènes de foule et leurs pas de deux pourtant d’une belle intensité ne dégagent pas le lyrisme qu’ils devraient. Sara Renda interprète le rôle pour la première fois et bâtit sa Juliette avec justesse et déjà tous les éléments auxquels on ne s’attendait pas forcément chez une jeune étoile. Loin de se contenter d’être la jeune fille-enfant écervelée qui découvre l’amour, elle propose un personnage dont la psychologie évolue avec intelligence au fil du ballet. Elle arrive à insuffler à Juliette cette force qui fait qu’elle est le vrai moteur de la tragédie, bien plus que Roméo. Sa scène du coup de foudre est touchante mais c’est surtout dans le pas de deux du troisième acte, après leur nuit d’amour, qu’elle montre sa parfaite compréhension de la mue de Juliette en une femme moderne capable de choisir sa voie avec une solide détermination et un lyrisme débordant, même si inconsciemment elle sait déjà que cela conduira à la mort. Face à elle, Roman Mikhalev est un Romeo un peu en retrait. S’il ne joue ni le Romeo princier et artificiellement juvénile, il ne pêche pas non plus dans l’excès contraire qui serait de jouer un Romeo malheureux, trop pensif et qui sonnerait faux avec son solide physique. Plutôt mesuré dans ses sentiments, sincère bien que peu démonstratif, il se montre en revanche un partenaire dévoué dans les pas de deux assurant avec force et délicate virilité les portés les plus alambiqués permettant une parfaite fusion des corps à défaut de laisser transparaître une réelle fusion des coeurs.

Autre rôles très attendu : le redoutable père Capulet avec lequel Marc Emmanuel Zanoli réussit une nouvelle fois à raconter plus que ce que dit l’intrigue. C’est une qualité de ce danseur de pouvoir développer autour des seconds rôles qu’on lui confit régulièrement un univers qui va bien au delà de la simple fonction du personnage dans l’intrigue. Il insinue à travers sa façon de toucher Juliette, par la manière dont il pousse toujours Lady Capulet dans les bras Tybalt, un ambiguïté par rapport au sexe féminin. Attirance incestueuse refoulée pour sa fille ? totale soumission face à sa femme qu’il cède au plus jeune mâle de la tribu et dont il se décharge sur sa fille par une autorité allant jusqu’ à la violence quand il finit par exploser lorsque Juliette refuse ouvertement d’épouser Paris ? autant de pistes que sa danse noble et subtile (imposante dans le bal des Capulet) souligne négligemment. Kase Craig est un bien pâle Paris dont on comprend pourquoi la pétillante Juliette ne veut pas ! Certes le rôle est ingrat mais on a déjà eu plusieurs occasions,ici ou ailleurs, de voir qu’il peut être payant si l’on veut bien faire plus que ses pas. Dans le cas présent sa rigidité cadavérique contraste avec la joviale vivacité de Juliette qui ne doit voir à travers lui qu’une entrave à sa soif de liberté et un nouveau carcan dans lequel se trouver enfermée…car au fond, plus que l’Amour, Juliette ne cherche t’elle pas la Liberté ? Diane le Floch amène à Rosalinde sa vitalité et ses lignes harmonieuses. Laure Lavisse nonobstant un début de fou rire dans la scène du bal des Capulet, est une impériale Lady Capulet (après avoir été une truculente nourrice dans les   reprises précédentes).

Signalons enfin la belle interprétation de la partition par le jeune chef Pierre Dumoussaud à la tête de l’ONBA ; ce tandem fait sonner la riche orchestration de Prokofiev apportant toutes les nuances nécessaires à un bon équilibre entre la fosse et le plateau.

Avec cette ultime série Charles Jude montre qu’il laisse une compagnie provisoirement apaisée par l’annonce de la reconduction des CDD promis mais sans direction artistique annoncée. Souhaitons que le choix se porte rapidement sur quelqu’un capable de cultiver efficacement le talent de chacun des éléments du Ballet de l’Opéra de Bordeaux et de profiter de l’homogénéité que son précédent directeur aura su construire. C’est à travers cette cohésion et grâce aux personnalités variées des solistes et étoiles peu à peu renouvelés que la compagnie a atteint ce beau niveau artistique et est capable de proposer des ballets de la force de ce Romeo et Juliette. Une belle histoire serait donc à poursuivre … souhaitons qu’il n’y ait pas de sabotage prévu.

Romeo et Juliette – Serge Prokofiev – Opéra National de Bordeaux/ Ballet de l’Opéra – Grand Théatre le vendredi 7 juillet 2017

crédit Photo S Colomyes pour OdB
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