La Sylphide … des étoiles montantes

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En parallèle de l’entrée au répertoire d’une nouvelle pièce contemporaine d’ATK, l’opéra de Paris propose une alternative classique avec la reprise de la Sylphide, ballet romantique emblématique du répertoire remonté à l’identique de la version de 1832 par Pierre Lacotte. Longtemps tombé dans l’oubli ce ballet ayant élevé « LA » Taglioni au rang d’icône, renait en effet dans les années 1970 et retrouve la place qui lui est dûe comme en témoigne les reprises régulières sur la scène du Palais Garnier. Construit sur le modèle très en vogue au milieu du XIX ème siècle (un acte concret dans le monde réel et un acte dit blanc dans un monde féerique ou surnaturel) la Sylphide de Pierre Lacotte réjouit toujours le balletomane avec ses effets spéciaux, ses créatures ailées et tout son exotisme, l’action se déroulant en … Ecosse ! 

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Comme souvent plusieurs niveaux de lecture sont possibles dans ce genre de ballet. Le premier se contente d’une histoire au parfum de bleuette : James, jeune écossais rêve d’une créature ailée qui lui tourne autour pendant son sommeil.  Cette créature finit par se matérialiser : c’est la Sylphide ! James, jeune écossais, doit aussi épouser Effie, une bonne fille du village et tous leurs amis sont réunis dans sa chaumière pour fêter leurs fiançailles … mais James a la tête ailleurs et quand une sorcière passant devant la chaumière commence à prédire qu’il n’épousera pas Effie, il la met dehors traitant de sornettes toutes ses prédictions. Remontée comme un coucou, la mégère promet sa vengeance. Mais déjà la Sylphide apparait, dérobe l’anneau de James et s’enfuit avec. James, jeune écossais décidément bien inconstant court à sa poursuite laissant sa promise dépitée et son rival Gurn bien disposé à se déclarer. L’acte 2 commence par une nuit de sabbat chez les sorcières. Elles préparent une écharpe magique. Pendant ce temps James déboule dans la clairière où ne tarde pas à affluer une nuée de Sylphides et parmi elles la sienne qui reste insaisissable si bien que quand le garçon tombe sur la sorcière il lui demande de l’aide pour fixer sa fille de l’air ! Elle lui propose l’écharpe enchantée qui permettra de transformer Sylphide en humaine .. James, jeune écossais décidément bien naif accepte le « cadeau » … il en ceinture sa bien aimée qui voit ses ailes tomber, son teint devenir plus blanc que blanc avant de s’affaler, raide morte. James ne peut qu’assister mortifié au spectacle sous le rire moqueur de la sorcière enfin vengée.

n9lmsbjsnqsqezvd01egSi l’on peut se satisfaire de ce niveau simpliste de lecture on doit au bout de plusieurs soirées se questionner sur le mythe de  cette créature, femme idéale et idéalisée, insaisissable, esprit impalpable et fantasmé par un homme refusant les réalités et les limites de la vie pour se réfugier dans l’illusion d’un autre monde, éloigné de toutes les contingences et de la matérialité du monde réel. James illustre parfaitement le sentiment de ces jeunes hommes romantiques de la littérature du milieu du XIX ème siècle. Il personnifie cette soif de paranormal (la création du ballet fait suite à l’intermède dansé de l’opéra Robert le diable, montrant les spectres des bonnes soeurs se livrer à une bacchanale dans un cimetière), il est imprégné de cette déferlante de romantisme noir et frénétique magnifiée par de Nerval, Gautier (le « père » de Giselle autre créature ailée)  … liée à un désir d’absolu doublé de la conscience de son inaccessibilité. Le personnage de la Sylphide correspond à cet idéal auquel aspire le jeune homme, à cette autre vie rêvée, loin du concret d’un monde qui se théorise, se rationalise, s’industrialise devenant de plus en plus matériel. Sa mort est bel et bien le constat de l’injustice de la vie qui ne permet pas de choisir son « monde » et par la même de son absurdité. Cette mort illustre aussi comment la folie d’un jeune homme trop rêveur peut ruiner sa vie… que devient le malheureux James après avoir perdu toutes ses illusions sur la possibilité d’une vie ailleurs et après avoir vu son Effie convoler dans les bras d’un autre (Gurn) plus raisonnable ?

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De manière surprenante les plus fraiches étoiles programmées sur cette série semblent avoir cherché (volontairement ou non) à retranscrire au mieux cette vision plus profonde du livret. Germain Louvet et Léonore Baulac sont en effet des deux distributions que j’ai pu suivre ceux qui ont le moins été dans un récit pur et dur.  Chacun a proposé une interprétation relevant plus d’une vision archétypale de leurs personnages que d’une incarnation physique et psychologique. Ainsi le James de Germain Louvet évoque l’aspiration d’un jeune homme romantique et rêveur à autre chose que la vie au village avec Effie, évoque aussi un besoin de spiritualité supérieur à la façon de penser terrienne de ses camarades de bal. On est, dans son interprétation,  bien loin d’une basique hésitation entre deux filles. Cette envie d’un monde plus fantaisiste est parfaitement illustré par la manière dont il se détache de l’ambiance qui règne dans la chaumière pourtant rapidement surpeuplées d’écossais rouges et bleus. Jamais durant le premier acte, on ne sentira une once d’amour pour cet être surnaturel qui volète sur scène et pourtant c’est vers son univers que chacune des apparitions impromptues de la Sylphide le conduisent. Pour un nombre de soirées restreintes durant cette série, il faut donc reconnaitre à la jeune étoile une appropriation si ce n’est complète et aboutie, du moins une proposition intéressante et loin d’être simpliste ou mimétique avec ce qu’ont fait avant lui d’autres membres de la voie lactée parisienne. Cela augure de belles choses sur le plan artistique pour ce beau danseur qui laisse encore sentir sur le plan de l’exécution quelque nervosité à travers des réceptions un peu fébriles, à travers quelques tremblements dans les pas de deux et quelques portés un peu désaxés. Mais sa batterie est éblouissante durant tout le spectacle, ses sauts plus qu’honorables et sa nonchalante classe des plus agréables à regarder. Entrechats, cabrioles et manèges tarabiscotés montrent en tout cas sa maitrise incontestable du style français. Son partenariat avec PO_Sylphide_0953Léonore Baulac fonctionne parfaitement et leur duo dégage une belle impression de complicité (magnifiquement palpable dans le long pas de deux du second acte) justement parce qu’elle propose aussi de son côté un « concept » plus qu’un personnage concret. Léonore Baulac incarne avec facilité cette créature mystérieuse qui semble avoir jeté son dévolu sur James sans trop savoir pourquoi lui plus qu’un autre. Son personnage est d’autant plus taquin et insouciant que la jeune étoile se montre rieuse et mutine à chacune de ses apparitions. Elle propose ainsi une Sylphide fraiche et éloignée de tous les a priori du rôle. Tout semble naturel et facile des ses bras ondulants à ses amortis, ses demi-pliés et ses piétinés qui la font apparaitre comme suspendue en l’air. Espiègle et insistante, elle incarne idéalement la tentation d’une autre vie. Son acte 2 aura tout le loisir de murir et de la voir s’affranchir de certaines poses un peu maniérées inhérentes au rôle que certains ont pu lui reprocher ; il n’en demeure pas moins que sa proposition artistique est d’une belle maturité pour une si jeune étoile. A côté de ce couple un peu perché, Valentine Colasante est une Effie comme on en souhaite encore et encore. Son personnage est la parfaite « bonne fille » souriante , entière et bien ancrée dans une réalité pleine de joie et d’espérances concrètes. Son interaction constante avec le corps de ballet (ses ami(e)s) sert à merveille son interprétation. Le pas de 3 du premier acte matérialisant l’oscillation de James entre Effie et Sylphide permet une confrontation des deux personnalités féminines qui bien que débordant parfois un peu le garçon, reste une pure merveille pour le spectateur.

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Le pas de deux des écossais fait aussi partie des grands moments attendus du ballet presque au même titre que la disparition de la Sylphide par la cheminée (oui j’adore ce moment et je l’assume pleinement!), le vol de Sylphide dans les branches d’arbres restant le clou du spectacle. Brillant et virtuose, ce grand pas à permis de confirmer qu’il faudra conter avec Pablo Legasa la saison prochaine après une saison très prometteuse. S’il transparaît un léger « effet brouillon » sur le début de sa variation il se re-saisit rapidement pour finir avec panache. Plus à l’aise seul que (plutôt mal?) accompagné, il manque de ce fait de ferveur dans son partenariat avec Sylvia Saint Martin sans que l’on puisse dire si ce déséquilibre vient de sa partenaire qui propose néanmoins une variation propre ou d’une faiblesse de sa part en tant que « cavalier ». Le corps de ballet est aussi un personnage important du ballet. Que ce soit dans les danses de caractère des tribus d’écossais rouges ou bleus dans l’acte 1 ou dans les multiples envols (au sens propre comme au sens figuré) de la nuée de Sylphides dans l’acte 2, les danseurs de la compagnie montrent qu’ils ont rattrapé sur cette série tout ce qu’ils avaient pu perdre par manque de pratique classique dans les productions précédentes. Tout est aligné, précis et dans le style. Les filles, superbes de légèreté, parfaitement rangées se verront simplement reprocher un léger désaccord sur la position des mains lors de leurs simulacre d’envol : poignet cassé pour certaines et droit pour d’autres … rien de bien méchant : une attelle  pour les unes ou une prise de catch pour les autres permettront au maitre de ballet qui voudra prendre une décision sur la position adéquate de corriger ce léger défaut. Enfin Julien Guillemard et ses sbires sont des sorcières comme on les aime : effrayantes et grimaçantes.

Du côté de l’orchestre, la direction mollassonne et sans relief de Ermanno Florio, pourtant routinier de ce genre de répertoire, surprend. Toute la partition de Jean Madeleine Schneitzhoeffer semble ici monocorde, alors qu’elle regorge d’effets évocateurs successivement langoureux, terrifiants, légers et dramatiques. La justesse des vents reste encore optionnelle on ne le déplorera jamais assez.

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Pour passer après Ganio/Dupond et Pagliero/Magnenet mes derniers couples de Sylphide en 2003 et 2013, Germain Louvet et Léonore Baulac séduisent  et prennent des marques plus que plaisantes et prometteuses dans deux rôles plutôt « casse gueule ». Ils tiennent avec assurance sur toute la durée de cet éprouvant (pour eux!) ballet ; il en ressort bonheur et émerveillement. Prise de rôle réussie !

La Sylphide – Jean Madeleine Schneitzhoeffer/Lacotte -Opéra National de Paris – Palais Garnier – Samedi 15 juillet 2017

Crédit photo Christian Leiber / Svetlana Loboff
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