Giselle … version cubaine

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@ Nancy Reyes

Le Ballet National de Cuba en tournée en Europe fait escale à la salle Pleyel, désormais salle « polyvalente » et modulable… et cette venue est un petit évènement pour le balletomane en manque de ballet classique. Au menu : un gala accumulant toutes les passages obligés de ce genre de programme (Corsaire, Cygne, Acteon et son fameux slip en peau de léopard, …), et deux ballets « intégral » : Giselle et Don Quichotte. N’ayant pas eu de Giselle cette année et m’apprêtant à voir au moins deux Don Quichotte (Paris Bordeaux … non a priori pas le Mans) la saison prochaine, l’appel du tulle vaporeux a été le plus fort et c’est donc vers la Willi que mon choix s’est porté en ce joyeux week end de juillet. Si foncièrement la chorégraphie d’Alicia Alonso qui a excellé dans ce rôle en tant que prima ballerina ne révolutionne pas la version traditionnelle de Corrali et Perrot, il faut cependant accepter pour apprécier cette production une vision très décalée de notre interprétation européenne 

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Inutile de revenir en détail sur l’intrigue abondamment détaillée lors des chroniques parisiennes et bordelaises de 2016 : dans un bled paumé au fin fond de la Silésie (un pays fait de montagnes et de forets profondes), Giselle, paysanne fragile vit avec sa mère et ses compagnons de village. Hilarion, le garde chasse la courtise et se verrait bien épousailler cette Miss Vendanges de l’année. C’est sans compter Albrecht, jeune noble enjôleur, qui rôde, déguisé en paysan, dans les parages, accompagné de son page Wilfried. Il a lui aussi repéré la fraiche Giselle. A force de drague à deux balles et de grands serments il finira par conquérir son coeur méfiant. Mais Hilarion est perspicace et comprend la duperie du noblion. A la faveur d’une partie de chasse où toute la ducale famille déboule dans la clairière et va se faire offrir un gorgeon chez la mère de Giselle, le jaloux ameute la troupe : Bathilde, la fiancée officielle d’Albrecht s’étonne de le trouver ainsi déguisé dans ce village, Giselle lui annonce que c’est son futur mari … et là, … tout s’enchaine : Albrecht est forcé d’avouer sa noble extraction ; Bathilde et toute la clique quittent le village et Giselle sombre dans la folie avant de tomber raide sur le carreau. Jeune fille morte avant d’avoir été mariée, la voici condamnée à devenir une Willi, créature de la nuit qui conduit à la mort par épuisement tout homme qui vient à croiser son chemin au crépuscule. Hilarion en fera les frais en venant se recueillir un soir sur la tombe de Giselle ; cueilli par Myrtha, la chef d’escadron, il est obligé de sauter et bondir jusqu’à en mourir. Par chance, Albrecht débarque au cimetière perdu au fond des bois après l’intronisation de Giselle dans la tribu des Willis. Repéré par ces dernières, il est voué à la mort mais Giselle va l’aider à danser jusqu’au son des cloches du matin et sauver son amour malheureux. Au dernier coup des matines, elle s’enfonce dans sa tombe laissant le pauvre garçon seul et désespéré devant sa brassée de lys.

19850539_10155523034494337_13123328_oL’histoire semble cucu dragée, difficile de ne pas en convenir, mais la scène de la folie peut être absolument bouleversante et l’acte 2 est un incontournable du ballet classique qui peut toucher au sublime si toutes les conditions sont réunies. Dès les premières notes, on sait avec cette production qu’il va y avoir un point critique : la musique enregistrée semble dater des années 50 avec ce qu’il faut de craquements du disque et de violons aussi grinçants que des crincrins de bal musette. Cela peut avoir un certain charme, parfois, mais pas toujours ! Le lever du rideau achève le tableau musical : un décor de carton pâte semblant lui aussi sortir des années 50 ; la maison de Giselle n’est qu’une façade à peine dissimulée, de même pour la cabane d’Albrecht qui ressemble à une vieille tranche de pain d’épice racornie de la maison d’Hansel et Gretel .. Cela peut avoir un certain charme, parfois … d’ailleurs pour être honnête dans l’acte 2 cette foret transparente est plutôt un atout qui évite toute lourdeur figurative nuisible à la pureté de ce qui se passe sur scène. La tombe de Giselle est cependant à peine visible tellement sa croix est modeste et malheureusement il n’y a pas de trappe pour y faire disparaitre la Willi au lever du soleil ce qui oblige à caler la sépulture presque dans la coulisse pour ménager une échappée discrète de la morte. Le style mariachi (oui, Cuba, le Mexique c’est une grande famille!) des paysans, habillés de couleurs criardes fait encore monter le niveau de kitch de la production … il va falloir décidément faire abstraction de beaucoup de choses pour y trouver son compte.

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D’emblée on comprend que la Giselle made in Cuba se veut narrative et concrète et n’est pas la délicate et vaporeuse meringue que nous avons l’habitude de voir. L’histoire est racontée, de manière un peu caricaturale il faut bien l’avouer, mais bel et bien racontée : de ce point de vue, la pantomime qui plombe souvent  l’acte 1 passe ici comme une lettre à la poste. Rien de subtil toutefois , mais de l’efficacité. Le traditionnel pas de deux « des vendangeurs » qui coupe l’acte sans grand autre intérêt que celui de faire étalage de la  panoplie saltatoire du danseur est, par exemple, remplacé par un pas de 8 qui s’intègre beaucoup mieux dans la fête au village. Mais si cette intention théâtrale assumée revigore l’acte 1, L’acte 2 en pâtit : les willis sont ici réellement des tueuses et pas ces frêles créatures diaphanes papillonnant dans les bois brumeux … d’ailleurs pas fumée sur scène … sacrilège !! Myrtha apparait en se tapant toute une longueur de scène sur pointes, sans fumée (brouillard, neige carbonique … appelez ça comme vous voudrez) autant dire qu’elle a intérêt à assurer !! et que l’effet féérique et gothico – romantique est beaucoup moins flagrant. La féérie de l’acte blanc est aussi en partie dézinguée par les éclairages au teintes vert fluo qui pour souligner le feuillage de cette épaisse foret n’en donnent pas moins aux tutus des Willis des couleurs psychédéliques évoquant plus les danseurs zombifiés d’une rave dans le sous bois que des ombres fantomatiques. Si l’apparition de Giselle sous son voile qui s’envole dès que Myrtha déclenche la « transformation » de l’héroïne et la variation qui s’en suit restent vaporeuses on est en revanche loin de l’ambiance éthérée de nos productions. Le ballet n’en est que plus recentré sur la narration me direz vous que sur le fantasme de la ballerine insaisissable courant d’air en vogue en ce milieu de XIX siècle. 20132864_10155523034449337_160114404_o

Yolanda Correa est Giselle, une Giselle blondinette (ce qui relance mon grand débat intérieur … Giselle peut elle être blonde ?) ; par chance elle a du tempérament ce qui évite tout surplus de mièvrerie et d’affectation dans l’acte 1. Son interprétation ne révolutionne ni ne transcende le rôle. Sa fameuse diagonale de penché relevé arabesque est propre ; ses ballonnés le sont aussi mais on peine à sentir une Giselle jeune, fraiche et bien vivante (enfin avant qu’elle ne soit morte vous me suivez ?!). Son acte 2 faisant appel à moins de composition théâtrale se montre de ce point de vue mieux conduit sans toutefois nous transporter bien plus loin d’une danseuse qui danse Giselle. Ses variations sont, bien sur, fermement exécutées mais sans cet amorti des bras qui sublime le rôle, sans ce moelleux des réceptions au sol … Tout le jeu de jambe est en revanche irréprochable … mais cela ne suffit pas à faire une Giselle qui marque durablement. Son partenaire est lui aussi solide ; Yoel Carreño est un prince aux intentions assez troubles d’autant qu’on ne peut lui trouver aucune excuse à vouloir voir autre chose que le joli museau  de sa Bathilde (Ginett Moncho). Un brin désinvolte dans le pas de deux de l’acte 1, il incarne sincèrement le repentir et le souhait de prolonger ses retrouvailles nocturnes avec celle qu’il imagine pouvoir garder à l’issue de cette dernière nuit. Tout est là encore très propre et maitrisé même si l’on déplore que la série d’incomptables entrechats six (il y en a 32 règlementaires en fait !) soit escamotée au profit d’un semi manège de jetés entrecoupé de pantomime (!!). Il est un partenaire parfait dans les pas de deux assurant avec solidité les portés destinés à rendre poids plume sa Willi. Claudia Garcia incarne, dès sa magistrale arrivée, une Myrtha que l’on sent aussitôt inflexible. Pointes solidement ancrées dans le sol, ballon fort louable et sauts puissants,  elle convainc totalement dans ce rôle d’implacable chef des Willi. Ernesto Diaz rend Hilarion totalement effrayant. Son amour excessif, sa jalousie déplacée et la violence qui en résulte à chaque fois que Giselle repousse son amour pourraient facilement le faire virer psychopathe. Alors bien sur on est dans le sur jeu et dans l’exubérance cubaine mais au moins le personnage existe et son acte de vengeance envers Albrecht se comprend d’autant plus aisément en regard de sa psychologie instable. Sa venue sur la tombe de Giselle le rend par la suite beaucoup plus touchant. Enfin le corps de ballet, personnage essentiel de ce drame est un bloc uniforme et uni, bien cadré dont l’effet évanescent est hélas amoindri par les éclairages assassins déjà cités.

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Cette production cubaine a surement pour le balletomane l’inconvénient de désacraliser le mythe de la ballerine à la légèreté absolue ; elle a, pour le public moins fanatique ou néophyte, l’avantage d’être plus directement en lien avec l’intrigue. Plus physique que cérébrale, cette version est de ce fait recommandable pour aborder l’oeuvre, elle laisse sur sa faim celui qui veut voir dans ce ballet et dans la Willi la personnification d’un Idéal et tout le symbole d’un courant artistique et idéologique profondément romantique. Le public en sort conquis, Moi beaucoup plus partagé !

Remerciement Agathe Poupeney dont le site photoscene.fr sera mis à jour cet été

Giselle – Adam/Alonso – Ballet National de Cuba – Salle Pleyel – Samedi 8 Juillet 2017

crédit photo Agathe Poupeney/Nancy Reyes (BNC)/Eric Berg
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