Un café avec … Eric Ruf, de la Comédie Française

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A quelques volées de marches empourprées du sol des mortels, parcours ponctué d’illustres portraits, se trouve, semblant flotter dans les branches des platanes de la place Colette, une sorte de Wallalah … c’est dans son bureau, en toute décontraction et avec une aptitude déconcertante à vous mettre l’aise de son ton posé et bienveillant, que je retrouve Eric Ruf, administrateur général de la Comédie Française (entre autres activités dont il ne sera malheureusement pas directement question ici). Nommé à ce poste en 2014, il connait la maison comme sa poche et va nous expliquer son rôle de capitaine à la tête de cet immense vaisseau. 

 

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Le poste d’administrateur général du « Français » est lié à un choix du président de la République sur proposition du Ministre de la Culture ; il est attribué pour 5 ans renouvelables 2 fois par période de 3 ans et dans le cas présent cette nomination fut une suite d’épisodes à rebondissements et ayant un peu plus défrayés la chronique que les précédentes au point que François Hollande a reçu personnellement les deux candidats restants pour finaliser son choix (en lien un résumé assez  clair de la situation publié par Télérama). Le poste échoit au fil d’une alternance plus ou moins régulière à des membres du sérail ou à des personnalités du théâtre extérieures à la prestigieuse maison. Pourtant, à écouter Eric Ruf, l’appartenance à la compagnie aurait tendance à apparaitre comme un avantage non négligeable. Accueilli dans la maison comme pensionnaire en 1993, ses études de théâtre à peine finies, il est promu sociétaire 5 ans plus tard et le restera jusqu’en 2016 où il devient sociétaire honoraire : vous comprenez à travers ce parcours que comme dans le ballet de l’Opéra de Paris l’évolution des comédiens est très codifiée dans la troupe sans pour autant assurer comme trop souvent le pense confort et stabilité. Nommé après plus de 20 ans passés dans les moindres recoins de la salle Richelieu, Eric Ruf avait surement le profil de l’administrateur dès son entrée dans la maison de Molière … il explique comment à l’arrivée d’un nouveau pensionnaire le « sport national » est de détecter le potentiel de futur administrateur dudit bizut. Ce qui a fait mouche chez lui est surement qu’Eric Ruf connait la maison comme acteur bien sur mais aussi sous des angles plus techniques de par son activité de metteur en scène et scénographe. Tout au long de cet entretien, on sentira bien comment cet esprit de troupe pour lui s’étend bien au delà du cercle de comédiens. Rapidement membre du conseil d’administration, il acquiert en plus une vision comptable et gestionnaire qui peut manquer à celui qui n’aurait qu’une vision artistique de la situation. Or, et le piège peut être là, l’administrateur général a aussi des responsabilités de véritable chef d’entreprise.  Il doit rendre des comptes à son ministère de tutelle mais reste selon Eric Ruf très indépendant dans ses choix de programmation et de gestion.

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Ce qui frappe en écoutant parler Eric Ruf est l’esprit de la Troupe. Point de monarque absolu, de Cour et de manigances autour du pouvoir dans sa façon de construire ses saisons et ses distributions. Le postulat premier est que tous les comédiens de la troupe doivent être « nourris » durant chaque saison ; qu’il faut les faire évoluer, les faire grandir. En ce sens, se complaire dans des productions basées sur des relations de « pote de loge » n’aurait aucun intérêt et scléroserait rapidement le talent des bêtes de scène dont il dispose, car évoluer dans l’univers parcouru maintes fois de celui qui ne vous surprend plus n’est pas du genre à faire évoluer un comédien. Alors bien sûr pour des raisons d’équilibre budgétaire, il explique qu’il doit alterner des productions « maison » avec un budget forcément mieux maitrisable et des productions plus couteuses faisant appel à d’importants metteurs en scène extérieurs. Exploiter les talents multiples des personnalités qui peuplent ce théâtre est une nécessité : ouvrir un comédien aux autres métiers du théâtre est une manière de servir son épanouissement (et il serait frustrant pour le spectateur de ne pas en profiter ! à en juger par les réussites antérieures de Denis Podalydes qui s’attaquera la saison prochaine aux Fourberies de Scapin ou Clément Hervieu Léger qui continuera d’explorer avec l’Eveil du Printemps sa « carte du tendre », voyage débuté avec le Misanthrope et poursuivi du Petit Maitre Corrigé) mais la Troupe ne peut ni ne doit se contenter de vivre en vase clos et c’est une volonté clairement revendiquée de l’administrateur que de faire entrer au Répertoire des productions de grands noms de la mise en scène (Ivo Van Hove – les Damnés-, Lilo Baur – Après la pluie–  ou Robert Carsen – la Tempête-) mais aussi d’ouvrir les portes à des talents nouveaux capables de proposer une vision immédiatement  « contemporaine » de la chose théâtrale comme avec Louise Vigneau (Phèdre) par exemple. Ainsi la construction de la saison qui débute environ deux ans avant est faite de rencontres plus que d’idées préconçues. Eric Ruf va beaucoup au théâtre (outre le fait que ses journées commencent tôt quel est son secret pour arriver à trouver le temps d’être sur tous les fronts comme il le fait ?!) et de là naissent des envies de travailler avec un tel ou une telle ; les saisons se contruisent ainsi au fils de rencontres et de discussion sur ce que le metteur en scène approché voudrait monter, de quelle manière … Une trame se dessine alors pour les saisons à venir. L’idée est aussi d’apporter une évolution technique  dans la représentation théâtrale encore difficile dans la salle Richelieu mais amenée à être plus gérable par la suite avec la Cité du Théâtre du coté des ateliers Berthier : l’utilisation de la vidéo, de cameras embarquées … initiée avec les Damnés la saison passée. Et l’on sent ici la passion de l’administrateur pour l’approche technique et manuelle de la représentation, lui qui connait aussi bien les textes que les décors des pièces qu’il joue, qui reste un fidèle des séances quotidiennes de montage et démontage des décors dans la salle Richelieu au fil de l’alternance.

Au cours de ces ébauches des saisons à venir, l’administrateur s’astreint à un certain principe d’équité qu’il reconnait comme impossible à atteindre mais qu’il ne faut néanmoins jamais perdre de vue pour ne pas créer de tension au sein de la famille. Plus tard, une fois les titres arrêtés commence donc le casse tête des distributions ou du moins ce qui vu de l’extérieur semble en être un pour placer tous les « musiciens » dont les portraits sont est épinglés sur les hauts murs face au bureau du boss. Voir avec le metteur en scène quel type de personnage il envisage et de là, proposer des noms, pas toujours les mêmes, voir qui pourraient correspondre à son angle d’approche , ou proposer des comédiens qui, justement, en étant mis en dehors de leur zone de confort pourraient trouver un terreau favorable pour faire de grandes choses ; il faut aussi trouver des comédiens disponibles aux dates prévues car la particularité la Comédie Française est de pratiquer l’alternance c’est à dire que sur une même période il peut y avoir entre les 3 salles jusqu’à 7 pièces différentes avec parfois des acteurs jouant dans plusieurs …, prévoir aussi les congés de chacun puisque les comédiens peuvent demander un congés pour aller jouer ailleurs par exemple … bref, trouver les bonnes personnes, les personnes disponibles et donner de quoi jouer à chacun … il y a à ce jour 56 comédiens !! Et pourtant ce nombre importants de comédiens à distribuer et l’alternance sont encore vus sous un angle positif par Eric Ruf qui est décidément la zénitude incarnée !! Il cite en exemple les récentes modifications des distributions de Lucrèce Borgia pour une tournée suite à l’absence d’un comédien, au départ d’un autre etc etc  … j’y vois surtout la preuve du talent immense de chacun des membres de cette maison capable de s’adapter, d’apprendre un rôle et de le jouer en un temps record !
La présence d’une troupe à demeure a un autre avantage souligne Eric Ruf dans ses objectifs d’ouverture du public à un répertoire plus large que celui que le grand public colle dans son inconscient collectif au « Français ». Il envisage ainsi d’attirer les spectateurs avec des titres « porteurs » que sont les grands classiques et de jouer sur l’affect que le public peut avoir développé avec les acteurs de la distribution pour pouvoir leur dire en quelque sorte « vous les avez aimés ? venez les retrouver dans cette pièce que vous ne connaissez pas mais qu’ils vous restitueront avec tout autant de talent ».  En tirant ainsi sur l’élastique, il attire un public peut être frileux vers des pièces moins abordables en tout cas plus rarement choisies par le spectateur. Certes il s’en perd en route mais cela fonctionne plutôt bien. La représentation par cette troupe de prestige de pièces oubliées est aussi un moyen d’élargir le champ visuel du spectateur et cela fonctionne là encore très bien à en juger par le formidable accueil et le superbe succès populaire qu’à eu le Petit Maître Corrigé de Marivaux cette saison, d’ailleurs repris dans la prochaine.

Questionné sur la teinte politique de sa prochaine saison avec la reprise de pièces fortes faisant directement référence aux heures sombres du nazisme et à la montée des extrêmes, (les Damnés et la Résistible Ascension d’Arturo Ui), une pièce relatant les premières années du socialisme durant les années 80 en France (Les Ondes Magnétiques), Eric Ruf explique que ses choix ne sont pas calculés par un quelconque militantisme même si cette saison programmer Arturo Ui en période pré-électorale n’était pas innocent. Pour lui, la « chose » politique est surtout beaucoup plus présente aujourd’hui dans l’esprit des gens, d’où des résonances plus politiques ou sociales des textes en général. Toute pièce est quelque part politique et présenter Georges Dandin de Molière dans un pays du Magreb peut par exemple en souligner, à travers le regard d’une autre culture, toute la dimension sociale si ce n’est politique qui échappe finalement au spectateur occidental.

Restant fidèle aux trois piliers de l’institution : la Troupe, le Répertoire et l’Alternance Eric Ruf propose pour 2017-2018 une saison qui confirme la volonté de transformer l’image de la Comédie Française en élargissant son répertoire à des auteurs contemporains, en alliant des  procédés scénographiques plus innovants à des façons de travailler conventionnelles. Cette évolution nécessaire a deux buts essentiels : faire vivre et évoluer « sa » troupe afin d’en garantir son niveau d’excellence et interpeler le spectateur et si possible le « nouveau » spectateur qu’il est plus difficile d’approcher. « Il ne faut pas comprendre mon pauvre monsieur, il faut perdre connaissance » (Paul Claudel) est la conclusion de son introduction à sa nouvelle saison durant laquelle l’administrateur devenu sociétaire honoraire n’a pas voulu se programmer en tant qu’acteur afin de ne pas prendre la place de quelque comédien de la troupe.

Citation à méditer en attendant de vivre la palpitante aventure qui nous attend entre la salle Richelieu, le Vieux Colombier et le Studio Théatre.

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Comédie Française – Bureau de l’ADMINISTRATEUR GENERAL – Vendredi 30 Juin 2017  

Crédit photo Brigitte Enguerand (CF)
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