Hippolyte … la revanche sur Phèdre

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@ Caroline Frachet

Parti pour traduire la Phèdre de Sénèque, Robert Garnier l’enrichit des questionnements de son époque (1573) sur le rapport entre le corps et l’âme, la Nature et la Religion, les pulsions et la morale … il livre un texte méconnu, parfois archaïque mais souvent ponctué de fulgurances d’une modernité étonnante, …en tout cas sublime. Partie pour présenter une pièce qui servirait de fil conducteur à l’année passée à la Comédie Française par de jeunes acteurs (trices) et metteuses en scène/Scénographe, l’Académie encadrée par Didier Sandre, sociétaire de la maison depuis 2013, livre un pur bijou de théâtre et un condensé (de deux heures quand même !) d’émotion. Il n’y eu que trois représentations au Studio Théâtre de la CF mais on espère que cette magnifique production , que le format minimaliste permet de faire voyager simplement, aura une autre vie après la fin de l’année de la promotion 2016-2017 de l’Académie.

Du côté de l’histoire le fond reste celui de la grande soeur écrite par Racine et pourtant le rendu est radicalement différent. On ne s’attardera pas sur la différence de style que cent ans séparent et qui dans la pureté du langage ouvre une voie royale au triomphe de Racine mais, si certaines (frequentes) répliques sont écrites sur une forme incitant plus à la déclamation poétique qu’à l’incarnation théâtrale, force est d’avouer que le rapport au tréfonds des personnages est beaucoup plus brûlant et organique dans le texte de Garnier. Les contours de l’intrigue, recentrée sur un nombre moins important de personnages, peuvent parfois paraître taillés à la serpe en comparaison de la superbement construite version de Racine (je sens que j’ai de plus en plus de mal à rester objectif !) mais ils servent le jeu de l’acteur et rendent les sentiments des personnages et l’intensité des scènes surement plus directement perceptibles. Il n’en demeure pas moins que mis à part le point de départ qui est que Phèdre, épouse de Thésée porté disparu, est amoureuse de son beau fils, Hippolyte et que l’aveu de cet amour contre nature déclenche le cataclysme final tout oppose les deux textes. Chez Garnier, Hippolyte, décrochant le titre de l’oeuvre est surement plus « mâlement » construit ; Phèdre, plus organiquement et impudiquement dévorée par cet amour obscène et la Nourrice (devenue Oenone chez Racine) plus perfide encore. Point d’Aricie amoureuse et aimée d’Hippolyte pour contre-balancer la passion coupable de Phèdre et rendre Hippolyte un peu plus faible (Aricie étant la fille d’un ennemi … oh sacrilège!), point de circonvolutions autour du retour de Thésée … Garnier, tel un attaquant de l’OM, va « droit au but ». Jusqu’à donner les manettes du drame à la Nourrice qui après avoir enjoint Hippolyte de se livrer au plaisir de l’Amour plutôt que de passer son temps à courir les bois son arc à la main ou faire des tours de char dans le quartier, va l’accuser d’avoir tenté de violenter sa belle mère… hâtant la malédiction jetée par son père et sa mort horrible par le monstre vengeur envoyé par Neptune. Au détour de quelques formules alambiquées (le texte pèse parfois bien ses 450 ans), cette pièce, bien qu’en vers, possède de nombreuses phrases qui sonnent étonnamment contemporaines et les rôles des femmes y sont abordés de manière tellement plus « moderne » que chez Racine. Cette Phèdre possédée par un mal immoral mais qui ne cherche finalement pas à le cacher ou à s’en sortir, contrairement à sa jumelle racinienne qui en veut que mourir pour le fuir, cette Phèdre qui avoue directement son amour à celui qui la tourmente  ne  cherche pas à se cacher derrière une morale bien pensante, mais se livre totalement à la pulsion dévastatrice de ses sentiments et exprime en effet une soif de liberté  sonnant  de manière très contemporaine.

La mise en scène de Didier Sandre proposée sur la petite scène du Studio Théâtre est d’une lucide sobriété et propose à travers des dispositifs scéniques minimalistes (Caroline Frachet) des images particulièrement belles, subtilement soulignées par des jeux de lumières d’une belle finesse. L’extirpation fréquente d’Hippolyte hors du plateau se justifie pleinement par cette fuite (inconsciente ?) permanente du personnage hors du cercle familial et permet de sortir l’oeil du spectateur du cadre un peu étriqué de la scène. Le seul bémol concerne le rôle du choeur hérité de la tragédie de Sénèque, qui est lu par Tristan Cottin et Ji Su Jeong depuis un pupitre à l’avant scène. Il semble que finalement lire le texte les mettent plus en difficulté qu’autre chose, peut être plus Ji Su Jeong d’ailleurs, son interprétation du prologue (dans lequel elle incarne le fantôme d’Egée venant prévenir Thésée de la mort de son fils) étant par contre très réussie, son accent donnant une touche plus étrange encore à son personnage fantomatique. Tristan Cottin joue en plus et avec  discrétion le rôle du messager et hérite du récit de la mort d’Hippolyte attaqué par un monstre furiiiieux qu’il sait rendre vivant et effrayant. Le trio Phèdre, Nourrice,Hippolyte est servi par des acteurs immenses. Axel Mandron du haut de ses 2 mètres 50 donne à son Hippolyte une stature d’emblée imposante, brutale mais toujours touchante derrière ce refus des choses de l’Amour, cette méfiance de la perfidie des femmes. Il apporte fougueusement à son personnage une personnalité marquante, une impression de rébellion qui pimente le rôle comparé à celui de Racine. Il incarne à merveille cette chair, cet Eros qui crée la rupture de la convention, du « bien penser » et de la morale qui ravage Phèdre. Amaranta Kun y succombe sans retenue aucune. Elle crie sa douleur, se tord, rampe, vomit son amour aux pied du superbe géant. Toute son interprétation est physique, organique et surtout bouleversante. Si certaines tirades pourraient surement paraitre longues à la lecture, sa déclamation pleine de vie sert magnifiquement le texte et emporte le spectateur. Au point que curieusement, ce personnage qui par son impudeur a du choquer à certaines époques finit aujourd’hui par toucher dans sa detresse. Tirant les ficelles du drame après avoir reçu l’aveu de sa maitresse, la Nourrice de Marina Cappe mêle quelques touches d’humour  (car oui on sourit dans cette tragédie), bon sens et perspicace malfaisance. Superbe de bout en bout, elle est tour à tour confidente, thérapeute de sa maitresse, intercède pour elle tout en se payant le luxe de draguer l’air de rien le bel Hippo avant de l’accuser de viol sur sa maitresse. Elle passe à travers tous ces états avec une justesse de jeu bluffante et apporte spontanéité et vie au milieu de ce champs de bataille dévasté. Pierre Ostoya Magnin fait plus pâle figure dans le rôle de Thésée, revenant chez lui après maints périples maritimes et trouvant son foyer ravagé. Son jeu parait plus conventionnel que celui de ces camarades et le comédien semble parfois perdu dans le rôle du patriarche. Ainsi sa dernière scène où Thésée hésite entre se donner la mort ou vivre aurait pu être plus touchante.

Portée par une débordante énergie et la vitalité communicative des comédiens , cette pièce méconnue semble soudain devenir un incontournable du répertoire. Mission accomplie pour l’Académie qui fait découvrir au travers d’un spectacle particulièrement soigné des comédiens que l’on a déjà envie de revoir, un texte d’une richesse insoupçonnée et rend soudain indispensable de voir la Phèdre de Sénèque, l’autre ancêtre du chef d’oeuvre absolu de Racine proposée dans cette même salle la saison prochaine.

Hippolyte – Robert Garnier – Comédie Française – studio théatre – Samedi 7 Juillet 2017

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