La Cenerentola … ne renaitra pas de ces cendres là

La Cenerentola (Saison 2016-2017)

Grosse déception que cette nouvelle production de la Cenerentola de Rossini que propose l’Opéra de Paris ; on ne va pas tourner autour du pot pour ménager l’un ou l’autre, mais si l’arrivée de la « vieille » production de JP Ponelle (1968) pour succéder à celle de Jerome Savary (1998) jouée jusqu’en 2002, avait suscité de vives critiques lors des sessions de 2011 puis 2013, cette nouvelle version, tapis rouge déroulé par Stephane Lissner (directeur de l’OdP ndlr)  pour Guillaume Gallienne, risque bien de ne pas survivre aussi longtemps que ses ainées dans les cartons de la grande boutique. Et pour cause ! l’effet pétard détrempé aura été d’autant plus réussi qu’en l’absence de star dans les rangs des interprètes tout l’intérêt de cette série reposait sur LE metteur en scène et cela a priori avec légitimité quand on connait le talent de cet homme de théâtre. Hélas cent fois, mille fois hélas, loin de sublimer cet opéra buffa (dramma giocosa pour être précis) , créé à Rome pour la période de Carnaval et débordant d’une joyeuse théâtralité, Guillaume Gallienne, parfaitement secondé par un plateau poussif et une direction aussi molle qu’une limace sous neuroleptique, a conduit ce petit bijou de bel canto à devenir un pensum aussi sinistre que Pélléas et Mélisande.   

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Rossini écrit (rapidement d’ailleurs) une version plus « rationnelle » du destin de la souillon martyrisée par une marâtre et ses demi-soeurs. Angelina est ici la belle-fille de don Magnifico, baron ruiné, veuf et père de deux odieuses harpies, Clorinda et Tisbea. Elle est tombée à l’état de bonne à tout faire de sa belle famille. Un beau matin, un mendiant se présente dans leur masure et demande aumône. Chassé par les deux méchantes filles, il obtient d’Angelina un morceau de pain et un peu d’eau : on est toutefois bien loin du savoureux chocolat chaud prodigué par une autre « Angelina » plus contemporaine !! Peu de temps après arrive la suite du prince annonçant que celui ci cherche une femme et épousera celle qui saura toucher son coeur. L’intrigue est ensuite basée sur un quiproquo ; pour mieux étudier sa future femme, Ramiro, le prince a pris les habits de Dandini son valet et lui a octroyé ses fonctions. Le mendiant qui n’était autre le précepteur du prince, Alidoro, a repéré la bonté d’âme de « Cendrillon » (Angelina) et compte bien faire triompher sa bonté. Ramiro rentre dans la maison des trois soeurs et tombe sous le charme de la misérable qui elle aussi se trouble en voyant celui qu’elle croit être un valet. Toutes excitées à l’idée d’être princesses les soeurs houspillent la malheureuse pour les préparatifs du bal donné à la cour ; La Cenerentola (Saison 2016-2017)Angelina se désole de ne pas pouvoir y aller mais Alidoro arrive et lui donne robe, carrosse et produits La Prairie (je ne touche aucun droit pour citer la marque !) pour nettoyer son noir museau. Alors que pour se moquer de lui, Dandini, prince d »un jour a nommé don Magnifico grand cantinier responsable des caves royales et qu’il subit les assauts et le rentre dedans des deux soeurs, Ramiro ne cesse de penser à Angelina… et quand une inconnue arrive à la cour c’est le branle bas de combat… d’autant qu’elle ressemble à s’y méprendre à une version décrassée de la souillon ! Courtisée par Dandini elle lui avoue que les appâts d’un prince ne la tente pas et qu’elle en aime un autre… son valet ! Définitivement touché, Ramiro déclare qu’il veut l’épouser… elle lui demande alors de la retrouver, lui laisse un de ses deux bracelets et fuit le bal. Ramiro parcourt donc la ville à sa recherche et se retrouve à nouveau dans la maison des Magnifico ; après la scène de la reconnaissance d’Angelina comme la superbe créature du bal, il avoue qu’il est le prince et que son valet a joué son rôle. Il veut alors punir la famille pour leur mauvais comportement mais Angelina demande à ce que la bonté triomphe : elle pardonne en étant couronnée.

Sous prétexte que l’intrigue est dépourvue de merveilleux, Guillaume Gallienne prend le parti pris d’une mise en scène écartant toute féérie made in Walt Disney et ne retient que la noirceur de la cendre et de la dure condition de Cendrillon. Il situe l’action à Naples et décide , sur la base de l »éruption d’un volcan » auquel est comparée dans le texte l’arrivée d’Angelina au bal à la fin de l’acte 1, que la scène se déroule dans une maison dévastée par une coulée de lave, la plongeant pour le coup plus que dans les cendres d’un âtre mal entretenu ! L’association d’idée est futée et c’est ce que l’on attend d’un metteur en scène mais hélas il plonge tout le déroulement de l’intrigue dans une profonde humeur maussade d’une part en gommant tout effet comique du livret comme si le burlesque d’un théâtre de rue napolitain était une grossièreté sous les ors de l’Opéra et en alourdissant sa direction d’acteur d’une scénographie confiée à Eric Ruf, (son administrateur à la Comédie Française) superbe, raccord avec le parti pris (un palais délabré à Naples figé dans la lave du Vésuve) mais curieusement à côté de la plaque. En effet le fastueux palais décati rouge sang proposé aurait été mieux venu pour un lourd et sanglant opéra politique de Verdi que pour cette solaire légèreté rossinienne.

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L’ambiance générale reste sombre jusqu’à la scène du bal pour laquelle la façade laisse sa place à tout le plateau, immensité toujours couverte de lave (on dirait une coulée de boue)  et encadrée des mêmes murs rouge sang plongés dans la pénombre. Si certaines « trouvailles » où l’on retrouve l’homme de théâtre, pimentent le déroulement de la pièce de manière « inédite » par rapport à une certaine tradition (notamment à travers l’ajout de figurants pour scénariser la scène de l’orage par exemple, les filles en robe de mariées qui poursuivent l’aéropage princier, l’attention portée sur les mouvements du choeur durant le bal …), il faut bien avouer que l’impression globale est une mise en scène un peu précieuse et alambiquée , faite de loin ou de manière trop intellectuelle sans vouloir se plonger dans la chair de cet opéra et accepter qu’il soit léger. Si l’on prolonge le parti pris napolitain, on pourrait dire que cette mise en scène est celle d’un parisien qui a voulu préparer la sauce des gnocchis della mamma sans vouloir tacher sa chemise blanche …  Même si la direction d’acteur est impeccablement réglée on retrouve en outre des clichés d’une autre époque (notamment faire chanter les interprètes plantés à l’avant scène) et quelques effets simplistes et sans justification : les courtisans en mafiosi, les coups de ceinture et Magnifico qui se retrouve en slip, la prostituée qui sort de la chambre de don Magnifico dans sa première scène,  … (?). Bref, à avoir trop réfléchi son travail, le petit prodige se casse le nez et produit un spectacle qui rapidement nous casse les …
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Il est pour cela bien aidé par un chef d’orchestre qui aurait pu sauver la production en créant un déséquilibre entre le visuel et l’auditif ; il n’en est rien. Dès l’ouverture jouée sans relief et avec des semelles de plomb, Ottavio Dantone, qui semble plus rompu au répertoire baroque à en lire sa biographie, s’enlise dans une partition dont il semble ne pas avoir compris l’allant et la bonne humeur. Ce dernier opera buffa de Rossini déborde de vocalises et d’ornements; toute la musique y est une vaste invitation à se dandiner (et dieu sait que les metteurs en scène en mal d’inspiration se laisse tenter par le syndrome « danse des canards » dans les finale rossiniens) … et le chef nous propose trois heures d’opéra sur des tempi incohérents, aussi peu enthousiasmants que des exercices de trigonométrie et n’arrive à aucun moment notamment dans l’explosif final de l’acte 1 à dégrafer sa chemise et se décoincer un peu. On passera sur les récitatifs à la harpe, autre lubie du metteur en scène, qui passe finalement inaperçue : on s’ennuie déjà pendant les arias alors pensez donc que les récitatifs on y prête même pas attention.

Passer après les derniers casts proposés dans les productions précédentes de ce même opéra était un peu compliqué il faut bien l’avouer. Si Maxime Mironov entendu en 2012/13 avait été séduisant, le duo DiDonato/Flores en 2002 secondé par des pointures comme Corbelli, Alaimo … reste inégalés à ce jour dans mes live rossiniens. On est en bien loin ici avec un plateau vocal qui en vient à faire écouter les voix des choeur avec plus de délectation. LA CENERENTOLA -Le choeur est une nouvelle fois particulièrement en forme dans cette production et notamment dans le pupitre des ténors avec une voix qui se détache nettement. Qui es tu modeste inconnu ?

Guillaume Gallienne a choisi de faire du prince une sorte d’handicapé physique (il a une espèces d’appareillage à la jambe qui par ailleurs ne le gène absolument pas pour marcher : contradiction de mise en scène) pour faire résonance avec le handicap émotionnel d’Angelina … adaptation à son rôle ou faiblesse naturelle, Juan José de Leon y perd aussi sa voix, donnant un filet ténu et tendu, souvent à la limite de la faute et en tout cas toujours en manque de légèreté, d’inspiration et d’ornement en dehors des grands airs du rôle dont il se sort avec une relative aisance malgré un certain flottement excluant toute idée de pyrotechnie superflue. Teresa Iervelino n’éclaire pas davantage la distribution. Profonde contralto son registre reste opulent et rond dans les graves dont elle a tendance à abuser, contribuant aussi à estomper la légèreté et la jovialité de sa partition (car si Cendrillon est maltraitée elle reste joyeuse et optimiste tout le temps) ; elle déçoit en revanche dans son manque d’agilité vocale qui est un pré-requis obligatoire pour ce rôle et dans l’étendue de sa tessiture qui la pousse à des aigus peu agréables et un peu criés. En parlant de cri, si leur jeu est assez bien réglé, les deux soeurs Chiara Skerath (Clorinda) et Isabelle Druet (Tisbea), n’apportent pas grand chose musicalement. En particulier la première dont les aigus devraient être le zeste de yuzu venant dynamiter les ensembles, qui manque à ce devoir de condiment musical faisant perdre à ses numéros tout le piquant attendu.

XVMf960cf74-57ee-11e7-a55a-1181ae6a8cf3Maurizio Muraro est un don Magnifico dont on ne peut nier la bonne volonté. Il s’implique pleinement (pas forcement avec charisme mais il y met du sien) dans la mise en scène et défend son personnage bouffon avec ce que la mise en scène lui a laissé de drôle … Vocalement on lui reprochera un manque de souffle certain et un vibrato parfois agaçant venant ternir une ligne de chant beaucoup plus musicale que la plupart de ces camarades. Alessio Arduini s’en sort bien car c’est finalement son personnage qui est le plus épargné par la vague d’austérité apposée à l’oeuvre. Ses airs sont payants et sa bonne humeur communicative dans ce flot maussade. Timbre séduisant (je n’ai pas dit envoûtant !), souffle fluide et enlevé bien que parfois approximatif, font de ses apparitions d’agréables bouffées d’air frais. Robert Tagliavani sculpte le seul air (hélas) d’Alidoro dans un pur style bel canto, sans en faire des tonnes mais avec une profondeur et une précision notables. Son timbre rappelle plaisamment les grandes basses s’étant illustrées dans Rossini. Il est incontestablement la plus belle voix de la soirée.

En voulant s’affranchir de ce qui fait la musique de Rossini, Guillaume Gallienne a clairement raté sa première mise en scène d’opéra. Cette Cenerentola est longue comme un jour sans pain (aurais je pensé écrire çà de cette délirante partition !), les spectateurs n’ont d’ailleurs pas demandé leur reste la salle ayant arrêté d’applaudir alors qu’en régie on continuait à vouloir propulser les solistes devant le rideau pour un ultime salut transformé en flop !

La Cenerentola – G Rossini – Opéra National de Paris – Opéra Garnier – Samedi 17 Juin 2017

Crédit Photo Vincent Pontet (OdP)
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