(G) Rigoletto … ou la facilité du jeu de mot

Grigolo-Lucic-Rigoletto

Pour cette reprise de la production de Claus Guth (2016), l’Opéra de Paris a fait appel à un trio alléchant sur le papier pour les trois rôles principaux destinés à faire vivre ce décor de carton (au sens strict du terme), ce qui ne sera pas toujours chose facile tant le concept du metteur en scène peut avoir tendance à se saborder lui même. La production, évitant toutefois le piège de la relecture sous LSD ou de  la transposition douteuse, reste plaisante à regarder mais c’est surtout le plateau vocal et l’implication théâtrale des chanteurs qui rend la soirée digne du plus grand interêt.

Rigoletto ou la malédiction, c’est l’histoire de ce bouffon bossu du duc de Mantoue qui elève en secret et loin de la cour sa fille Gilda. Tout pourrait être simple sauf que : les courtisans ont découvert que Rigoletto rejoignait tous les soirs une jeune fille qu’ils pensent être sa maitresse, et que suite à une mauvaise plaisanterie du bouffon qu’ils décident de punir, il vont enlever la belle et la ramener à la cour … et que le duc, coureur de jupon, se fait passer pour un étudiant et courtise Gilda depuis quelques temps. Quand Rigoletto retrouve sa fille, offerte au duc avec d’autant moins de scrupules qu’il ne pensait pas si simplement arriver à ses fins, c’en est trop pour le bouffon qui décide de tuer le libertin. Il passe un pacte avec Sparafucile ; dans sa taverne, sa soeur Maddalena séduira le duc et, dans les brumes de la nuit et de l’alcool, le mercenaire le zigouillera. Mais … Gilda découvre les intentions de son père tandis que celui ci lui met sous le nez la preuve que le duc agit de la même manière avec tous les jupons du duché ; elle ne veut rien entendre et veut sauver son premier amour même s’il s’est moqué d’elle (et en a surement même abusé !). Maddalena, elle aussi tombée sous le charme du duc demande à son frère de l’épargner … celui ci hésite car il a une réputation et ne veut pas l’entâcher en ne respectant pas son contrat. Il finit pas céder en disant que si quelqu’un vient à frapper à l’auberge durant la nuit, il le tuera à la place du duc et donnera son cadavre à Rigoletto qui dans l’ombre n’y verra que du feu (Vu l’orage qui gronde il pense prendre peu de risque de tuer un innocent) … Hélas, malédiction, Gilda vient en pleine tempête frapper à la porte pour sauver son amoureux ; Sparafucile la tue. Quand Rigoletto reçoit le cadavre à jeter dans le fleuve, il entend au loin la voix du duc qui fredonne en quittant l’auberge … il défait le sac et y trouve … le corps de sa fille égorgée.

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La mise en scène est basée sur un flash back, procédé pas très original mais qui peut fonctionner. Durant le prélude, Claus Guth nous présente Rigoletto devenu SDF errant avec sous le bras un carton contenant les souvenirs de sa vie : son habit de bouffon, une robe blanche tachée de sang… puis le décor s’anime : c’est un immense carton d’emballage qui s’ouvre, Rigoletto va revivre son histoire et nous y entrainer. L’idée est excellente et le décor bien qu’unique et un brin mastoc subira quelques variantes dans ses pliages et l’aménagement de son contenu réussissant tant bien que mal à éviter un visuel monotone. Un bon éclairage projette aussi les ombres des personnages sur les faces du cartons lui conférant un peu de profondeur. Si cette scénographie et cette structuration de l’espace est bonne il est cependant regrettable que les couleurs soient souvent moches par manque d’homogénéité (notamment cet affreux rideau bleu canard à la fin de l’acte 2). Ce qui est encore plus dommageable est l’inévitable séquence de projection sur les faces du carton d’images renchérissant sur le texte : et il n’y a rien de plus désagréable qu’un metteur en scène prenant le spectateur pour un couillon qui ne comprend pas ce qui se passe et se mettant en quatre pour lui expliquer à travers des images : une petite fille se maquille (images par ailleurs très malsaines) oui c’est Gilda qui devient femme, un poignard ensanglanté avec des pigeons qui picorent autour ? ben oui l’idée du meurtre (bon pourquoi des pigeons le mystère demeure?!) , une robe blanche tâchée de sang … mais oui Gilda va mourir innocente et pure … je vous donne mon avis franchement : … c’est débile !
D’autres détails de mise en scène sont plus ou moins réussis : très réussies les séquences avec le choeur qui se démarque particulièrement tant vocalement que scéniquement, d’un gout plus douteux les filles du Crazy Horse et le duc qui se fait un rail de coke dans la taverne, passablement inutile le doublage de Rigoletto par un acteur hagard spectateur du drame …

top-left-3Dans le rôle titre, Zeljko Lučić ne met pas beaucoup de temps pour imposer sa présence et rendre secondaire sa doublure théâtrale Henri Bernard Guizirian. Son interprétation est vraiment touchante et il nous représente bien ce pauvre homme qui subit de bout en bout cette terrible histoire sans ne rien pouvoir y faire. La scène dans laquelle il participe les yeux bandés à l’enlèvement de sa fille par les courtisans en est le plus belle preuve. Vocalement sa projection est bonne, ses nuances amenées avec finesse et discernement ; ses airs principaux sont de belle facture même s’il semble s’être permis quelques libertés avec les tonalités … mais on s’en fout un peu, son personnage est l’un des plus touchants Rigoletto sur le marché. Le cas Vittorio Grigolo est toujours aussi intéressant car il séduit autant qu’il agace. On est d’accord que c’est une caricature ambulante de ténor star des années 50, quand en Italie un contre ut pouvait vous faire devenir l’icone de tout un peuple … alors bien sur, sur scène il en joue, il en rajoute et il en fait des tonnes au risque de se laisser déborder et d’accumuler les décalages avec l’orchestre (notamment sur La donna e mobile ce qui est un peu ballot car c’est bien l’air à ne pas rater !) , vocalement ce style « gondolier » n’est pas ce que je préfère chez les ténor mais il faut bien avouer que son engagement, son volume sonore et son timbre « électrique » et ce coté « cabot » servent à merveille le rôle de ce petit salopiaud de duc … tout en permettant de réviser tous les tics de ténor en une soirée !
top-leftNadine Sierra est une Gilda des plus crédibles à voir sur scène et des plus enthousiasmantes à l’écoute. Timbre éclatant et transparent, aigus solidement amenés et tenus, étendue de registre surement parcourue, projection irréprochable, elle est simplement parfaite. Kwangchul Youn est un Sparafucile aux graves profonds comme le fleuve qui attend ses cadavres. La Magdalena d’Elena Maximova est hélas transparente dans les ensembles déséquilibrant totalement le superbe quatuor du dernier acte.

Sous la direction de Daniele Rustioni, l’orchestre est spectaculairement dramatique et vivant. Toutes les aspérités de la partition y sont ciselées, parfois au burin diront certains,  mais l’effet produit est incroyable. Les choeurs ne sont pas non plus étrangers au bon fonctionnement de ce drame grâce à leur belle implication dans la mise en scène notamment dans leurs déplacements évitant tout effet de masse.

Si certains partis pris de mise en scène sont discutables, cette production et ce cast mettent en valeur tout le côté théâtral de l’oeuvre, alors certes parfois au détriment de la musicalité, mais ce qui est important c’est que cette histoire vit, est crédible et captive le spectateur ! pari réussi pour la reprise d’une production qui a sa création n’avait pas paru enthousiasmer grand monde. Idéal pour ceux qui veulent découvrir l’opéra ou le faire découvrir autour d’eux !

Rigoletto – G Verdi – Opéra national de Paris – Opéra Bastille – Samedi 27 Mai 2017

Crédit Photo Charles Duprat Odp  

 

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