Eugène Onéguine … un écrin pour Anna

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Evénement phare de la saison de l’Opéra de Paris, Eugène Onéguine de P.I. Tchaikovski avec dans le rôle de Tatiana LA prima donna assoluta : Anna Netrebko. Majoration du prix des places les soirs où la diva est censée se produire (avec le traditionnel mécontentement des spectateurs ayant craché au bassinet quand l’indomptable russe décide de quitter Paris un jour plus tôt pour raisons personnelles !), coup de plumeau sur la vieille (mais sublime) production de Willy Decker (1995) pourtant renouvelée depuis par celle, beaucoup plus controversée, de Dmitri Tcherniakov, programmation juste après la série triomphale donnée au « Met » de New York, tout était fait pour faire monter l’excitation du lyricomaniaque netrebkophile et il faut bien avouer que le résultat fut à la hauteur des attentes !

top-left.jpg-2On ne va pas se mentir Anna Netrebko n’est pas intrinsèquement Tatiana ; la soprano russe est du genre qui broie tout sur son passage, une sorte de bulldozer dont l’interprétation est basée sur l’immédiateté, sur l’efficacité du jeu plus que sur une approche psychologique fine et intériorisée du personnage. Dire qu’elle touche le spectateur dans la fameuse scène de la lettre où la jeune fille qui vient de rencontrer le ténébreux Onéguine, se laisse emporter par son tempérament romanesque et lui écrit une longue lettre enflammée, serait idéaliser sa prestation. Point ici de premier orgasme épistolaire, le personnage est mis entre parenthèse durant ce morceau de bravoure qui devient un gala Netrebko. Le fait que la chanteuse prenne le dessus sur le personnage aurait été critiquable avec une voix banale : ici difficile de ne pas se laisser totalement convaincre et emporter sur ce chemin de traverse tant l’air atteint des sommets de perfection. Un phrasé et une musicalité évidents, un volume sonore qui fait passer l’immense paquebot qu’est la salle de Bastille pour la salle des fêtes de Bervelec sur Orge et une présence scénique impressionnante font qu’il est de suite évident que l’on est face à l’une des voix les plus marquantes du XX/XXI ème siècle. On ne croit pas trop à sa douleur quand Onéguine la refoule en lui rendant sa lettre ; elle a beau se tordre et se frotter contre les murs on comprend bien à l’inverse de ce que dit le personnage que Tatania/Anna n’est pas fondamentalement abattue par ce revers de manche. Par bonheur, la musique de Tchaikovsky rattrape le défaut de jeu et fait passer l’émotion.

top-left-4Pour finir de résumer le livret pour ceux qui ne connaissent pas l’oeuvre et veulent la découvrir : suivra un duel entre Onéguine et Lenski, son ami, qui va mal prendre qu’Onéguine pour se moquer de Tatiana, aille flirter ostensiblement avec sa soeur Olga et petit amie du jeune homme. Lenski y laisse la vie et Onéguine fuit. Il revient quelques années plus tard, solitaire, rongé et névrosé et tombe au cours d’une soirée chez le Prince Grémine sur Tatiana qui a épousé ce dernier. Il lui avoue son amour ; elle le rejettera, fidèle à son mari. Au récit de l’intrigue on comprend vite qu’Anna Netrebko est beaucoup plus à l’aise scéniquement dans le 3ème acte pour camper la femme établie, riche et forte qui répudie le misérable Onéguine repenti. Et bien sur leur dernier duo atteint des sphères célestes comme on en vit peu dans une vie de spectateur d’opera !

Pour être totalement partial, il faut ici reconnaitre que ce triomphe d‘Anna Netrebko n’aurait peut être pas été si absolu sans le magistral Onéguine de Peter Mattei qui contrebalance le tempérament de feu du char d’assaut soviétique.

Guergana_Damianova___OnP-Eugene-Oneguine-16.17-Guergana-Damianova-OnP-22-1600-682x1024Son personnage est au contraire parfaitement pensé en amont (du moins c’est l’impression ressentie) et est interprété avec profondeur. Sur le plan vocal, les qualités du baryton suédois ne sont plus à démontrer et sa voix solide évite qu’il ne soit emporté dans le tourbillon de vodka déversé par sa partenaire. Leur confrontation, car pour une fois aucun duo d’amour avoué (notons d’ailleurs que l’on oppose dans ce couple une soprano et un baryton : déjà ça sent mauvais pour leur histoire rien que dans le choix des tessitures !) est affirmée mais complice et équilibrée.

L’autre point qui permet à la sauce russe de prendre est bel et bien la mise en scène. Willy Decker remballe tout le folklore dont on affuble souvent cette oeuvre en livrant dans des décors d’une sobriété spartiate mais plantant en une couleur l’ambiance de l’acte, une vision acérée de l’action. Point de superflu, (les scènes de fête champêtre ou la grande scène de bal passent d’ailleurs comme une lettre à la poste sans paraitre couper la progression de l’action), on va direct aux éléments du drame. Alors certes on pourra trouver simpliste la direction d’acteur qui consiste à faire progresser les personnages souvent collés au mur (n’est ça pas tout simplement lié au fait que le sol n’est constitué que de périlleux plans inclinés !!) mais tout est tellement dit dans la musique que finalement a t’on besoin d’un déballage d’éléments concrets sur scène ? … ça n’était en tout cas pas l’idée de Tchaikovski qui voulait quelquechose de simple. Seule concession au faste, l’immense lustre suspendu comme l’épée de Damocles au dessus des personnages durant l’acte 3.

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Les autres chanteurs sont tous de haut niveau évitant tout déséquilibre entre les solistes principaux et les autres. Elena Zaremba est une jolie Madame Larine (mère de Tatiana et Olga). Varduhi Abrahamyan incarne une Olga capable de solidement exister face à sa tornade blanche de soeur. Pavel Černoch est un Lenski émouvant ; sa voix a quelques faiblesses surement mais ses intentions scéniques sont tellement crédibles que son air du duel est particulièrement émouvant. Alexander Tsymbalyuk a tout de la basse russe que l’on attend dans le rôle de Grémine. Et jusqu’à la nourrice amusante incarnée par Hanna Schwarz le plateau proposé fait un sans faute… et cerise sur le gâteau, le couplet de Monsieur Triquet chanté par le facétieux Raul Giménez !!

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Edward Gardner à la tête de l’orchestre de l’Opéra retranscrit sans tomber dans le fondant d’une guimauve toute la sensibilité mais aussi la rudesse slave de la partition maintenant tout du long une belle tension dramatique. C’est évidemment un public électrisé qui ovationne la fin de la représentation et une diva aussi éloignée de la simplicité que la baronne de Rothschild puisse l’être d’un jambon beurre mangé debout au comptoir de la cuisine, qui signera à l’issue de la représentation moult autographes aux quelques fans qui auront patienté 40min en pleine canicule pour féliciter leur idole !!

Eugène Onéguine – PI Tchaikovski – Opéra de Paris – Opéra Bastille – Dimanche 28 mai 2017

Crédit Photo  Guergana Damianova / OnP

 

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