Le Testament de Marie … pour en finir avec la Vierge « javellisée »

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Voila enfin une injustice misogyne réparée !  car si Marie, (oui la « mother » de Jésus), occupe une place de choix dans le paradis des croyants, ses paroles, le récit de ses actions, un bref témoignage même anecdotique de sa présence en dehors des épisodes de la Crèche et du Golgotha sont bien absents des Evangiles. Comme si un « sois sainte et tais toi » avait décidé qu’être la mère du Christ (et au delà être mère tout court) était suffisamment gratifiant et autorisait, par décision  ecclésiastique que tout sentiment humain soit extirpé du coeur de la Madonne pour qu’un avatar aseptisé et javellisé, porteur d’une humanité et d’un don de soi allant jusqu’à l’abnégation la représente pour les siècles et les siècles . Colm Tóibín y remédie de manière magistrale en un long monologue que déverse la pauvre Marie, anéantie par le désastre de sa vie et vivant recluse à Ephèse après la crucifixion de son fils. Le Théâtre de l’Odéon présente cette magnifique pièce interprétée par la miraculeuse Dominique Blanc et amène en douceur, sans blasphème provocateur à une subtile reconsidération du personnage et à travers lui de l’histoire du monde d’hier et d’aujourd’hui, ou de manière plus directe rend un hommage aux mères et au déchirement intérieur de voir partir (de manière plus ou moins radicale, et le mot est ici volontairement choisi) leur fils. 

Deborah Warner commence par littéralement dépecer le mythe. Le début du spectacle  est pèlerinage autorisé des spectateurs du parterre qui avant de rejoindre leur siège peuvent aller déambuler sur la scène couverte de bondieuseries autour de Dominique Blanc, enfermée dans une chasse vitrée et affublée de la tenue de service de Ste Marie, mère de Dieu : voile bleu, lys blanc, images pieuses et bougies à gogo. Petit à petit la cage vitrée se soulève, la Vierge enlève ses attraits avant de promener sur son poing silencieusement et courageusement un vigoureux vautour puis de se défaire de sa longue chasuble rouge … pour devenir une femme ordinaire.

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C’est une Marie en jean et t-shirt , à peine maquillée, qui va nous raconter sa version de l’Histoire. Sa version dans laquelle son fils n’a jamais fréquenté que des désaxés, dans laquelle les miracles du paralytique, de la résurrection de Lazare, de la transformation de l’eau en vin ne sont que des anecdotes d’illuminés auxquelles seuls ceux qui ont la foi en des témoins douteux veulent croire. Son fils s’est laissé emporter, s’est transformé en un fauteur de trouble dangereux pour les puissants en place mettant en jeu sa vie et celle de ses disciples .. cela l’a conduit à la mort ; sa mère impuissante n’a pu le détourner de cette voie. Recherchée et en danger elle même, elle n’a pu rester jusqu’à la mort de son fils et a du fuir cette colline du Calvaire où son fils agonisait devant l’oeil complaisant et même excité d’un peuple encore capable de se divertir en donnant des lapins vivants à dépecer à un vautour en cage (le fameux vautour !). Car oui pour elle s’il est vrai qu’il est mort pour sauver le Monde, alors « cela n’en valait pas la peine » vu la laideur et la monstruosité qui continue de le ravager comme la mort de son fils continue de ravager son coeur.

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Dominique Blanc s’approprie pleinement le texte, jouant avec le rythme des phrases, portant tantôt  d’une voix forte tantôt mezzo voce ces mots bouleversants et tellement édifiants. Elle devient cette femme accablée, si pleine de rage, de colère et de ressentiment ,  l’opposée de la vision douce et aimante que la religion en a fait.  Elle garde cependant le charisme de ces représentations de la vierge en hypnotisant le spectateur qui ne peut que la suivre du regard et ne la lâche pas des yeux une seule seconde emporté par le son si caractéristique de sa voix. Du cri déchirant qui ouvre la pièce à son douloureux constat  de l’inutilité du sacrifice de son fils, elle porte le spectacle avec une ferveur sans faille faisant passer la mise en scène au rang de superflue. Malgré la grande sobriété de la scénographie et un aspect visuel très épuré, la mise en scène de Deborah Warner  parait   souvent  trop bavarde, voulant trop expliquer le texte. En montrant dès le début tous les symboles religieux (la roue, l’olivier, le pilori…) pour les occulter au moment où la Vierge devient la femme narratrice, elle plonge pourtant le plateau dans un univers cru et brut, éloigné de toute allusion religieuse qui devrait suffire à recentrer l’Histoire sur l’actrice et son texte … la mise en scène se prend alors paradoxalement à trop vouloir coller à celui ci comme ce chewing gum qu’on a sous la semelle, dont on veut se défaire sans y arriver. Le texte est fort, l’actrice sublime, la redondance de la mise en scène qui cherche trop souvent à illustrer ce qui est dit étouffe l’effet et fait perdre de la force à la pièce.

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Le texte n’apportera bien sur aucune réponse sur ce qui c’est réellement passé, sur qui était ce fils et sur la véracité des miracles ; on ne saura bien sur pas si ses compagnons étaient des désaxés ou les témoins d’un moment majeur de l’Histoire de l’humanité. Mais à travers le jeu sans détours ni artifice et l’immense leçon de théâtre que nous livre Dominique Blanc chacun y trouve de quoi prolonger sa réflexion tant sur l’aspect « théologique » que d’un point de vue plus « politique » avec ces fils qui rejoignent subitement des « désaxés » arrachant leur vie à leur mère, désarmée et meurtrie.

A voir (bon c’est fini dommage!) et à lire sans hésiter !

Le Testament de Marie de Colm Tóibín  – Théatre Odéon – Samedi 3 juin 2017

crédit Photo Ruth Walz
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