Balanchine, Robbins,Cherkaoui … et Ravel

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Dernière soirée typique de la marque Benji 1000ft à l’Opéra de Paris, ce triple bill, format qu’il affectionne au point de nous en avoir gavé comme des oies blanches durant son cours mandat et nouvelle preuve que sans une réflexion poussée et un fil conducteur en béton (ce qui peut paraître un peu étrange comme matière pour un fil on est bien d’accord!), ce genre de soirée est vouée à un ennuyeux échec. Et c’est ce qui se passe dans ce programme Ravel vu par Balanchine, Robbins et Cherkaoui qui pose quelques inutiles questions maintenant que la direction a changé de mains : faut il crier au génie dès que le nom de Balanchine figure dans le programme ? les critiques peuvent il ouvrir leur esprit et imaginer que le Boléro puisse avoir une vie chorégraphique après Béjart ? à force de ne plus danser qu’avec des chorégraphes déstructurant les pas classiques le ballet de l’Opéra de Paris pourra t’il encore rivaliser avec les (rares) grandes compagnies classiques internationales ? La musique peut elle dépasser la chorégraphie et l’orchestre prendre le dessus sur les danseurs ?

Autant le dire tout de suite cette soirée fut plutôt ennuyeuse. Pas fan des « soirées de ballet » en général, ce programme n’ a fait que me conforter dans cette idée. La Valse (1951) de Georges Balanchine a commencé par plomber l’atmosphère … pour finir par amener l’indélicate question de savoir s’il fallait vraiment ressortir cette vieillerie sentant la naphtaline des greniers de la Balanchine Trust Company. Sur les Valses nobles et sentimentales et la Valse de Ravel, inspirées par la nostalgie d’une époque révolue et qui respirent la nostalgie d’une époque révolue  (quelle mise en abime : le spectateur du XXI ème siècle nostalgique du début du XXème à travers Ravel rendant un nostalgique  hommage aux valses de Strauss), nous voila plongés dans un décor pittoresque ambiance vieille salle de bal fantomatique où dans de superbes robes vaporeuses, mains gantées et colliers étincelants dansent de belles et longilignes jeunes femmes modernes (oublié le chignon !!), parmi lesquelles un groupe de 3 (mais oui suis je bête … les 3 Parques) .. qui annonce l’arrivée de la Moooort (on en frissonne !) venant faucher une innocente. On pense bien sur au spectre de la rose, à toute cette poésie associant la danse, la jeunesse et la mort …mais la poésie s’arrêtera dans notre imaginaire. Sur la scène, alors que les pas de valse s’étirent sans âme pour dessiner cet argument vieillot de gestes affreusement datés et dépourvus de charme, l’ennui nous fait voir l’arrivée de la Mort comme un séduisant soulagement. Même Stéphane Bullion et Laetitia Pujol y perdent tout charisme. Seule l’arrivée d’Hugo Marchand et d’Hanna O’Neill sur les  5 et 6èmes valses illumine ce pensum poussiéreux de leur élégance, de leur belle présence et d’une superbe noblesse. Le rayonnement futur de la compagnie passera par eux c’est une certitude.  Le trio Gorse, Boucaud, Hasboun distille quelques belles intentions hélas pas assez fortes pour porter la fadeur de cette pièce surannée.

e442c2d049af834be63278bb68a5cf70Un regain d’énergie est apporté par les facéties balnéaires de En Sol (1975) de Jérome Robbins porté par un corps de ballet irréprochable dans sa juvénile vigueur. Sur le Concerto pour piano en sol majeur finement interprété par Emmanuel Strosser au piano, la compagnie rivalise de bonne humeur pour jouer sur les accents toniques et jazz du concerto incarnant tantôt les playboy sur la plage, les midinettes qui les regardent et les font tourner en bourrique, les crabes, les baigneurs dans leur costumes à rayures et le décor de plage de Erté. Parfois pas totalement raccord dans leurs élans (on pourra le reprocher), manquant peut être du second degré nécessaire à l’interprétation de cette pièce, ils insufflent cet esprit « canaille » qu’a surement voulu mettre Robbins dans cette pièce jouant avec la dualité de la partition : classicisme et modernité. Amandine Albisson traverse la plage, irradiant de beauté, retournant les coeurs ; puis Josua Hoffalt fait son entrée de beau gosse des plages, solaire. La partie élégiaque du concerto, sublime second mouvement, démontre en revanche que ce couple ne fonctionne pas. Leur association refroidie l’après midi de plage comme quand le vent tourne au nord dans le golfe de Gascogne. Malgré les sourires de convenance, le pas de deux est mécanique délaissant toute interprétation : on ne saura jamais s’ils s’aiment, s’ils se sont aimé l’été passé sur cette même plage … ? C’est sans âme et peut être avec difficulté que le danseur porte sa partenaire à la fin du pas, comme s’il traînait son sac de plage.

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Le Boléro (2013) de Sidi Larbi Cherkaoui m’avait beaucoup plu à sa création n’en déplaise à tous ceux qui sont restés figés sur la version de Béjart, iconique et d’une puissance incontestée, mais il faut aussi accepter que l’on puisse utiliser cette partition pour faire autre chose … de la même manière que l’on peut chanter Norma autrement que Maria Callas (sacrilège!). Le parti pris de jouer sur le rythme entêtant et d’utiliser la danse pour faire oublier la notion d’espace au spectateur est bonne et peut fonctionner. Le plateau est plongé dans le noir et les danseurs tournent en rond sur eux même (en mode derviche … n’oublie pas de prendre ta Nautamine si tu veux pas vomir dans le foyer de la danse en sortant). Un grand miroir incliné au dessus de la scène renvoie leur image faisant perdre tout repère géométrique de verticalité et horizontalité. Tout cet effet est hélas parasité par des projections de neige télévisuelle de fin de programme .. (si tu as moins de 25 ans tu ne peux pas savoir ce que c’est mais autrefois, passé une certaine heure, il n’y avait plus aucun programme à la TV! juste de la neige). Cela me parait atteindre rapidement ses limites aujourd’hui en grande partie je pense par l’absence de montée en puissance de la tension au niveau de l’orchestre. Autant Maxime Pascal a porté les Valses et le Concerto au sommet avec une direction pleine de sensualité et d’abandon, autant il est complètement passé à côté du Boléro, le délestant de tout son érotisme, de son côté « chamanique » et de cette montée quasi orgasmique … du coup le ballet tourne un peu en rond sans mauvais jeu de mot et perd tout intérêt.

Si l’on se plaint souvent de la direction d’orchestre un peu bâclée dans les soirées de ballet, on ne peut que se féliciter de la place importante qu’a jouée l’orchestre dans ce programme réussissant à détourner la pâleur de l’interêt sur la scène vers la fosse. Reste à souligner que soit à cause des pièces choisies soit à cause des distributions (voire des deux cumulées) l’ennui a été le vainqueur de ce triple bill où la durée des entractes avoisine celle des pièces dansées (35-20-23-20-15) …
vivement la Sylphide !

Balanchine, Robbins, Cherkaoui Ballet de l’Opéra de Paris – Palais Garnier – Vendredi 26 mai 2017

Crédit Photo Laurent Philippe
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