Bajazet … dans un sérail glacial

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En montant Bajazet de Racine pour remplacer la Cruche cassée annulée dans la salle du vieux Colombier, Eric Ruf s’attaque à une tragédie mal aimée du maitre et me fait pourtant un énorme plaisir … car si Bajazet est souvent méprisé (il n’y a qu’à voir depuis quand la pièce était absente de la scène de la Comédie Française) il n’en demeure pas moins sublime à mes yeux. Tout le génie racinien y est porté à son paroxysme, plus bestial que dans Phèdre en effet, moins élégant certes que dans Bérénice, n’atteignant pas leur sublime mais intriquant magnifiquement les ressorts tragiques de ces deux chefs d’oeuvre : la passion amoureuse et le pouvoir.  Beaucoup qui ne doivent pas être familiers avec l ‘opéra baroque reprochent à cette pièce une intrigue trop complexe …on est pourtant bien loin des méandres du livret d’un opéra de Haendel ! Alors oui on sort un peu du théorème mathématique de A qui aime B qui aime C qui s’en fout parce qu’elle n’ a qu’une envie rester tranquille chez elle à regarder le télé achat mais franchement l’histoire elle est franchement pas compliquée … la preuve !

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Amurat, sultan Byzantin assiège Babylone. Tout le dénouement de la pièce semble reposer sur l’issue du combat. À plusieurs jours de marche de là, au coeur de son sérail Acomat, son vizir, sentant le vent du sabre souffler sur son cou dès le retour du maitre veut retourner la situation à son avantage. Fort du soutien des janissaires du sultan, il entend mettre en place un coup d’état visant à sauver sa tête. Il a donc vanté les charmes de Bajazet, frère du sultan, enfermé par celui ci dans les sombres prisons du sérail, à Roxane, favorite d’Amurat qui lui a d’ailleurs laissé les pleins pouvoirs en son absence ! La sultane est aussitôt tombée amoureuse du captif assurée des sentiments partagés de celui ci par Atalide, princesse de sang élevée avec Bajazet et servant d’intermédiaire entre eux. Persuadée par Atalide que Bajazet l’aime, elle est disposée à le libérer et le nommer maitre de la ville … à condition qu’il l’épouse. Le seul problème est que Bajazet est amoureux et est aimé de … Atalide ! La pression se fait plus forte quand on sait que le sultan a déjà envoyé du front un esclave pour demander la tête de Bajazet et que l’on apprend que le retour du sultan, vainqueur ou vaincu on ne sait, se précise … Bajazet se montre hésitant pour essayer de sauver sa tête sans compromettre son amour, entretenant ainsi Roxane dans un flou qu’elle ne supporte plus en proie à une sauvage passion la faisant passer d’un amour débordant à une violence meurtrière. Découvrant à la faveur d’une lettre que Bajazet la dupe et qu’il aime Atalide, elle prend la décision de le faire tuer. Entretemps, Acomat a déclenché une mutinerie apprenant l’arrivée d’Orcan, le bourreau d’Amurat, tenant l’ordre du sultan de tuer la sultane. Tandis que Roxane est égorgée dans les dédales du harem, Bajazet participe au combat et périt. Atalide apprenant la mort de son amoureux se suicide. Racine aura rarement fait plus gore !

bajazet2Dans sa mise en scène Eric Ruf prend le parti de « désorientaliser » la pièce et de nous présenter l’équivalent théâtral d’un morceau de musique de chambre. Il nous présente un Bajazet dépouillé sur la petite scène du théâtre du Vieux Colombier en se disant surement que le génie de Racine suffira à faire fonctionner sa vision poussant à l’extrême l’art théâtral. Et pour cause …  les images attendues d’un sérail chamarré, baignant dans une lumière tamisée et une langueur moite parfumée de vapeur d’encens, de la violence des moeurs persanes rendues oppressante par les reflets omniprésent des cimeterres, par  la courbe des poignards et les rondes des eunuques veillant sur les femmes du sultan, le spectateur doit se les inventer … la scène étant cernée … d’armoires normandes et parsemées d’escarpins !! La bonne idée est le dédale dessiné hors de la scène par l’enchevêtrement des armoires  autour de ce gynécée, lieu de fantasme par excellence, grâce auquel Racine sublime la règle d’unité de lieu.  Cela renforce l’attraction qu’exerce cet endroit clé du sérail, cet endroit où nul ne rentre normalement et dont Roxane ouvrira et fermera les portes selon son bon gré (ou sa mauvaise humeur!). Cet enfermement visuel que provoque cette barricade d’armoires sert parfaitement ce huis clos extrême (en quelque sorte Bajazet pourrait être l’ancêtre d’une télé-réalité) avec ce que cela suppose de tension, d’exacerbation des sentiments et de modification de la perception  de l’extérieur ; extérieur particulièrement calme mais où finalement, contrairement à toute l’agitation qui a lieu à l’intérieur,  tout se décide sous l’impulsion d’Amurat, dont on nous décrit le poids, que l’on attend mais qui ne viendra jamais si ce n’est par l’intermédiaire de son sanglant émissaire qui déclenche la fin prévue de l’histoire.

bajazet_3Mais un décor aussi intelligemment pensé , ne suffit pas quand le jeu ne suit pas. Monter Racine en  deux mois, surtout un Racine jamais joué, est un pari fou. Monter si rapidement celui là qui est si différent des autres est pure folie … et le résultat en est  hélas décevant, en tout cas d’autant plus décevant que j’avais mis de passion dans mon attente de le voir. Imaginez que j’en rêve depuis le lycée  !!

La faute à Roxane dans un premier temps ; Clotilde de Bayser crie beaucoup mais n’a pas la violence du personnage de Racine. Par le regard ironique qu’elle porte sur son sort amoureux, elle atténue la sauvagerie voire la perversion de la sultane, conséquences d’un amour qu’elle a totalement fantasmé, déséquilibrant de ce fait le rapport de force entre les personnages … car si la réelle menace vient de l’extérieur (le retour d’Amurat), le danger ressenti par les personnages doit venir de la Sultane : de la délocalisation du pouvoir sur sa tête et de son instabilité émotionnelle… et cela n’est pas le cas ici. Jouant une amoureuse consciente de la vanité de sa passion pour un homme qu’elle cherche à contraindre, elle n’incarne pas ce violent et sanglant rapport au pouvoir qui était coutume chez les byzantins à en juger par les meurtres fratricides régulant l’accès au trône à défaut de légitimité de l’âge ou de la descendance. Cette épée de Damoclès sur la tête de Bajazet ne pèse pas non plus bien lourd par l’absence de cette urgence de prendre une décision que devrait insuffler Acomat.

Si Denis Podalydès est surement celui qui se sort le mieux de la pièce, de par sa plus grande familiarité avec l’alexandrin rendant son texte limpide, fin et justement joué, il n’exprime cependant pas assez la crainte du vizir de voir revenir le sultan et par la même de voir voler sa tête. Or, c’est de sa peur que part toute la pièce. Faute de ce moteur panique et en l’absence de la réelle violence sanguinaire et incontrôlée de Roxane, Bajazet ne peut que paraître le pâle personnage qu’on lui reproche trop souvent d’être alors que si on aborde la pièce d’un point de vue politique et moral c’est le seul personnage qui apporte avec une certaine avant garde cet esprit des Lumières qui révolutionnera la France un siècle plus tard. Certes il est hésitant mais dans le texte ces hésitations sont morales : est il honnête de tromper Roxane dans ses idées même quand il s’agit de sauver sa tête ? ne peut on accéder au pouvoir que par le meurtre et la trahison ? quid dans cette route vers le trône des vertus guerrières et de la droiture ?

e1947ef66d234081dab9896b0a82e7e8.png.gifBajazet déboule sur scène dans un habit mi burnous mi robe de chambre lui faisant d’emblée perdre toute superbe et tout éclat. Si Laurent Natrella lui apporte un charisme certain, il peine pour les raisons précédemment évoquées à faire de son personnage non pas un héros qu’il n’est de toute façon pas mais un homme de coeur. Il maintient son personnage dans cette fadeur et cette hésitation que des décennies d’enseignement de la littérature lui ont collé à la peau. Il ne se montre guère plus vibrant dans ses scènes d’amour avec Atalide au cours desquelles il peine à faire passer une quelconque émotion. Sa diction n’aide pas, taillant ses vers avec autant de finesse qu’un bucheron canadien le ferait de buches de mélèze. La musicalité des vers de Racine qui s’impose dès la première phrase pourtant bien anodine « Viens, suis moi ! La sultane en ces lieux se doit rendre » est aussi fâcheusement mise à mal par la trop jeune Rebecca Marder qui remporte haut la main le concours de débit de « pieds » à la seconde (et sur une scène envahie de chaussures il fallait relever le défi!) … trop petite dans le trop grand habit d’Atalide, elle se noie parfois dans le texte noyant avec elle le spectateur. Si sa jeunesse touche, il lui manque encore la consistance du rôle, l’ingéniosité d’une femme amoureuse, le calme et la fluidité dans la diction de l’alexandrin même le plus fébrile ; son suicide avec le lacet d’une chaussure outre le fait de légitimer la présence incongrue de cette collection de godasses sur scène (à moins qu’il s’agisse d’un certain moyen d’érotisation du plateau ne parlant alors qu’aux accros du rétifisme) fait perdre tout « héroïsme » à la mort de la princesse mais reste une belle image (si l’on peut dire ça d’une pendaison!). Les servantes Zaire et Zatime sont proprement incarnées par Anna Cervinka et Cecile Bouillot. Alain Lenglet complète la distribution dans le rôle d’Osmin, le confident du vizir.

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Pour son retour sur scène, Bajazet aurait mérité une préparation plus longue, une scénographie plus aboutie (et une représentation dans la salle Richelieu) ou bien, pour conserver l’approche purement théâtrale et donc dépouillée souhaitée ici, des interprètes plus aguerris, mieux préparés capable dans leur jeu de faire passer tout le sous entendu de la pièce qui en fait son ressort dramatique. Par manque d’un épice secret, le spectateur reste à Paris, rue du vieux colombier et les portes du sérail restent closes rendant la soirée hélas un peu trop longue et froide.

Bajazet – Comédie Française – Salle du Vieux Colombier – Samedi 29 Avril 2017

(crédit photo Vincent Pontet, collection Comédie Française)
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