4 TENDANCES … la preuve par 4 qu’ils sont incontournables !

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Le milieu de la saison est le traditionnel rendez vous du Ballet de l’Opéra de Bordeaux et de la danse contemporaine. Cet épisode où la compagnie se confronte à un langage chorégraphique autre que la forme académique et classique qu’elle défend avec brio est toujours l’occasion de voir certaines individualités se détacher du groupe, être mises en avant et sortir de l’uniformité parfaite et recherchée du troupeau de cygnes ou de la bande de jeunes et joyeux villageois ou gentilshommes. 4 Tendances est aussi l’occasion pour le public bordelais d’assister à des créations ou des entrées au répertoire de pièces de chorégraphes d’aujourd’hui et pour les danseurs de construire ces pièces directement à partir du matériau que leur propose un créateur bien vivant ! De ce fait, cet incontournable de la saison depuis maintenant 6 ans est particulièrement intéressant à suivre car il capte l’énergie de la compagnie et condense le talent des uns, en révèle d’autres plus à l’aise dans un univers plus contemporain ; dans tous les cas montre le potentiel de création et d’interprétation de la compagnie … une sorte de bilan de santé annuel !

Au menu de cette 6ème version : deux créations particulièrement attendues, l’une de Xenia Wiest, lauréate du Concours de jeunes chorégraphes de la ville de Biarritz; l’autre de Nicolas Le Riche, qui continue d’explorer la création chorégraphique après un parcours sans fautes comme Etoile de l’Opéra de Paris. Pour compléter le programme une re-création de Jean Claude Gallotta autour d’un hommage à 4 personnalités marquantes du monde artistique et la reprise de Minus 16 condensé de quelques pièces du génial Ohad Naharin. Globalement l’ambiance de cette soirée est sombre et il faut attendre la dernière pièce pour voir de la couleur, franche, lumineuse et saturée : tout baigne dans le noir durant la majorité du spectacle, un noir dense, savamment éclairé, puissamment intensifié par des musiques contemporaines assez peu réjouissantes mais néanmoins teintées d’un certain optimisme. Globalement, Minus 16 à part car c’est vraiment un OVNI, une pièce écrase les autres de sa pertinence, de sa faculté à continuer à vivre au delà de 4 Tendances, de son intensité et de sa nécessité d’être. Les deux autres seront facilement oubliées au bout de quelques semaines et ne sauront surement pas résister à l’assaut du temps.

Xenia Wiest signe avec Just Before Now un pur bijou dans une ambiance assez proche de celle qui m’avait fait chavirer lors du Concours. Danseuse au Staatsballet de Berlin, elle côtoie la chorégraphie depuis une dizaine d’années et cela se sent. Impressionnée par les « filles » du corps de ballet de Bordeaux elle livre une pièce dans laquelle les danseuses ont la part belle. Sublimées dans des costumes maculés du noir du veuvage (de Mélanie Jane Frost), un groupe de 10 femmes interrogent le spectateur sur la possibilité d’un avenir pour celles qui ont perdu un amour, un mari et sur la possibilité qui devrait pouvoir leur être offerte d’aimer à nouveau, d’avoir un nouveau but, de choisir leur chemin allant parfois à l’encontre de ce que le poids des traditions, du socialement correct leur impose. Réglé au cordeau, déployant à la fois une fluidité et des lignes particulièrement graphiques, le début du ballet repense avec une force étonnante la tradition du « grand pas » de ballet classique.

Wiest_by-Vincent-Bengold-E1361Ces sylphides contemporaines, ces Willis nouvelle génération ,desquelles se démarquent notamment Claire Teisseyre ou Marina Guizien sont d’une telle beauté et d’une telle puissance que l’effet produit est saisissant pour le spectateur … qui en vient presque à regretter l’arrivée des messieurs (parmi lesquels Pierre Devaux dont la fluidité de mouvement est ici remarquable) . Un couple se détache de l’ensemble : Elle (Diane Le Floc’h) à la robe blanchie et Lui (Alvaro Rodriguez Pinera) : ils sont vivants, ils sont beaux, ils s’aiment dans un pas de deux construit comme un tourbillon magnifié de passion, de désir et de pureté jusque dans la mort du garçon, véritable piéta baroque mise en scène. Sublimes interprètes ! Le vocabulaire utilisé est sensuel, d’un académisme décapé (ce piqué arabesque tournant au ralenti … !!) ne cédant pas aux tentations du modernisme gratuit. Les éclairages de ce sombre ballet sont eux aussi parfaitement maitrisés dessinant un jeu subtil de lignes renforçant le graphisme de la pièce et structurant un espace parfaitement occupé et maitrisé. Un grand ballet digne de grands maitres et servi par un corps de ballet féminin au sommet !

C’est beaucoup plus circonspect que je me prononcerai sur La Danse peut elle résister ? de JC Gallotta. L’idée est d’inciter le monde de la danse à résister en illustrant cela par un hommage à 4 personnalités résistantes ou « révolutionnaires » : Merce Cunningham, Federico Fellini, Georges Wolinski et Jean Babilée. Chaque scène est précédée d’un texte dans lequel le chorégraphe évoque son rapport à ces 4 personnes. L’impression générale est d’un narcissisme à en faire pâlir le Vicomte le plus centré sur sa personne … genre moi j’ai rencontré Fellini … non mais attend tu me prends pour qui ?!! L’hommage se transforme du coup plus en une liste prétentieuse des personnalités que monsieur Gallotta a eu la chance de rencontrer d’autant que quelques discrètes ou trop évidentes allusions rattachent l’univers de ces artistes au ballet qui leur correspond… Loin de résister et de se démarquer le chorégraphe réussit à cumuler dans son ballet tous les poncifs de la danse contemporaine : je cours, je me roule par terre, j’agite ma longue crinière de princesse Raiponce … seul le cliché de la fille nue nous est épargné : elle ne sera qu’en soutien gorge sous son blazer ! Cette chorégraphie fourre tout est au demeurant servie par des danseurs très impliqués et d’une énergie décapante mettant en valeur certains interprètes généralement fondus dans le corps de ballet : Pascaline di Fazio, Coralie Aulas, Jérémie Neveu notamment. Guillaume Debut apporte une fois de plus sa pâte éminemment théâtrale. Aussitôt vu aussitôt oublié !

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Sur la Grève de Nicolas Le Riche n’évoque en rien le mouvement syndical qui avait poussé l’Opéra de Bordeaux à annuler la première de la série. Cette pièce pour 6 danseurs parle du questionnement de l’homme face à l’horizon lointain, ses mystères, ses possibles … et à travers cette relation à l’inconnu sur lui même … Faut il s’évader pour se retrouver ?  … Cet « horizon lointain » nécessite de toute évidence pour être appréhendé beaucoup d’énergie et c’est un ballet épuisant (tant pour les danseurs que pour les spectateurs dirais-je si j’étais méchant) que nous livre N Le Riche. Ce ballet est avant tout un ballet pour les danseurs : une sorte de cadeau pour les « élus » de la compagnie qui ont pu créer cette pièce avec Nicolas chorégraphe. Ce qui a du se passer au moment de la genèse  a surement été intense, nourrissant pour les danseurs … ce qui est dommage c’est que cette impression transparait lors de la représentation mais ne fonctionne pas pour le spectateur. M’ayant paru assez vide le premier soir, la deuxième représentation m’a paru interminable. Cela bouge beaucoup, c’est beau, propre et en place malgré l’endurance dont il faut faire preuve pour aligner tous ces pas, tout ce « trop de pas » peut être. Toutefois on retrouve encore certains tics que j’avais pris pour argent comptant dans Para-ll-èles mais qui a trop se répéter risquent de passer pour un moyen de combler du vide à savoir les clins d’oeil à des pièces majeures du répertoire et un certain manque de personnalité se cachant derrière des intentions philosophiques cache misère … Dans Sur la Grève on retrouve Le sacre du printemps de Nijinsky, l’Oiseau bleu de Petipa, Onéguine de Cranko etc etc etc … Alors bien sur Sara Renda, Diane Le Floc’h, Claire Teisseyre, Oleg Rogachev, Neven Ritmanic et Alvaro Rodriguez Pinera sont superbes (même si le dernier revenant après blessure est plus éprouvé physiquement) mais la chorégraphie semble ne pas avoir de direction et ne semble vouloir mener nulle part. Les danseurs se donnent malgré tout pleinement en témoigne cette séquence où ils se retrouvent tous au devant de la scène, en ligne, sans autre musique que leur reprise de souffle … ce passage est à la fois très intense mais m’a semblé être une intrusion du spectateur trop impudique dans cette « douleur » du danseur qu’il ne devrait pas voir.  Quant à le faire se poursuivre par un adage ultra classique tombant comme un cheveu sur la soupe et finissant d’achever les malheureux pour ne rien dire de plus au spectateur … était ce réellement utile ? Sur la Grève m’a déçu hélas … autant Nicolas le danseur dégageait quelque chose de surhumain sur scène autant Nicolas le chorégraphe ne me transmet pas grand chose sur les dernières pièces que j’ai pu voir de lui.

Minus 16 d’Ohad Naharin est un ballet idéal pour finir une soirée. Oleg Rogachev accueille avec humour le spectateur ; on l’aurait aimé un poil plus décalé (je me souviens de Neven Ritmanic irrésistible tant il accaparait à lui seul toute la scène avec un aplomb, un humour et un charme implacables). Les deux passages majeurs sont Echad Mi Yodea sur un chant traditionnel israélite qui reste une sorte de rituel d’envoutement des corps des danseurs assis en arc de cercle sur des chaises et qui se désarticulent petit à petit. L’explosion des corps aurait pu être encore plus viscérale et énergique, la précision affinée et je n’ai pas ressenti le même choc qu’en ayant vu la Batsheva Dance Company mais l’ensemble du corps de ballet s’approprie dignement ce vocabulaire et cette analyse si particulière et si organique du mouvement. Le Cum dederit (Vivaldi) qui suit est une pure merveille magnifiquement servie par des interprètes d’une belle sensibilité. Puis au fil de musique latino et du remix de Over the Rainbow les danseurs de la compagnie invitent des spectateurs à devenir « étoiles d’un soir » dans une séquence que je trouve toujours assez émouvante tant elle véhicule un élan de fraternité spontané et naturel.

C’est sur un rythme endiablé et face à un public survolté que se termine la soirée portée par une compagnie qui prouve encore sa soif de créer, son enthousiasme d’être sur scène, sa cohésion et son haut niveau. Une compagnie avec laquelle le paysage chorégraphique français doit pouvoir encore longuement compter !

4 Tendances – Ballet de l’Opéra de Bordeaux – Grand Théâtre Mercredi 5 & Vendredi 7 avril 2017

Crédit Photo Vincent Bengold Opéra de Bordeaux

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