Le Cid … toute l’Espagne l’admire

« le Cid » © Guy Delahaye

Aller voir le Cid c’est d’abord accepter de se réciter les innombrables tirades archi connues car archi étudiées au collège ; vous n’y couperez pas ! mais c’est aussi (et surtout) se rendre compte de la puissance de ce « o rage, o désespoir » quand il est placé dans son contexte, quand il est déclamé par un homme meurtri dans son honneur et accablé par le poids des ans. Car à travers cette histoire d’honneur c’est surtout du passage à l’âge adulte dont il est question dans cette pièce. Yves Beaunesne a bien compris l’idée de force et d’énergie caractéristiques de cette transition dans une mise en scène dynamique et respectueuse, ne cherchant pas à « faire moderne » pour révolutionner l’approche d’un texte indéniablement marqué par son vocabulaire parfois vieillot et d’une action souvent invraisemblable,  mais arrivant avec succès à montrer toute la modernité des enjeux de cette histoire d’amour et de famille. 

Petit rappel des évènements …

Chimène aime Rodrigue et Rodrigue aime Chimène … ils doivent même se marier et leurs parents sont d’accord sur ce point .. l’histoire commence mal pour le spectateur ! par chance le Roi doit désigner le précepteur de son fils ; il hésite entre le Comte de Gormas (père de Chimène) encore vigoureux et actif et Dom Diègue (père de Rodrigue) croulant sous les honneurs de ses succès passés … il choisit le second ce qui fait enrager le premier qui, piqué dans son orgueil colle une baffe au vieillard ! perclus de rhumatisme, il ne peut riposter et se battre en duel … il envoie donc son fils, Rodrigue, venger l’honneur de la famille …ça commence à devenir intéressant … Rodrigue plante son futur beau père … et là , c’est le drame !

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Chimène, encore folle amoureuse du meurtrier de son père, réclame vengeance auprès du Roi tandis que Dom Diègue plaide la défense de l’honneur de la famille et Rodrigue décide de s’enfuir guerroyer pour se faire oublier et revenir redoré devant son souverain. Cela ravi l’Infante qui, faisant fi de la mésalliance, rêve de se taper le beau gosse et Dom Sanche qui espère récupérer la belle Chimène. L’Amour bien que plaisir (on peut le dire en vers : L’amour est un plaisir, l’honneur est un devoir) triomphera quand le Roi imposera aux deux amants une année de paix avant de célébrer leurs noces.

Là où Yves Beaunesne réussit son coup c’est qu’il arrive à faire oublier toutes les invraisemblances de l’histoire en entrainant ses personnages et le spectateur dans une succession fébrile et vibrante d’événements face auxquels toutes les décisions et réactions sont déterminées par une impulsion toute juvénile plus que par la réflexion. Il réussit aussi en utilisant une scénographie très classique à éviter de tomber dans une représentation très scolaire. Et pourtant la première scène montrant une fraction de seconde avant que se refasse le noir, tous les personnages en habits d’époque, figés devant le décor dans une ambiance aussi glacée (mais classe) d’une tableau de Velasquez ne laisse pas présager d’une approche décapante. Mais dès la première scène il insuffle la vie, rend concretes et proches de nous les préoccupations des personnages en les rendant d’emblée familiers et non pas aussi éloignés que des portraits sur une toile de musée. En ponctuant chaque acte de mélodies baroques dans un style arabo-andalou chantées admirablement par les acteurs, il instaure en plus un climat à la fois hors du temps et teinté d’un exotisme permettant au spectateur de faire abstraction des quelques résonances passéistes de la pièce. Impossible ici de ne pas citer la voix merveilleuse de Maximin Marchand (Don Arias) qui trouve à travers le chant de quoi compenser le peu de scènes de son rôle parlé et de quoi enchanter les mélomanes.

« le Cid » © Guy DelahayeZoe Schellenberg apporte à Chimène une force de caractère qui montre parfaitement pourquoi le personnage a pu choquer du temps de Corneille ; « féministe » engagée avant l’heure elle reprend en main avec une belle paire de couilles le tort fait à sa famille, alliant féminité dans son amour et dans la douleur de la perte du père, et virilité dans sa façon dont elle s’obstine à vouloir réparer cet affront malgré son amour débordant pour le meurtrier (peut être d’ailleurs ce meurtrier du père en est il encore plus désirable …) elle donne toute l’impulsion dynamique à cette pièce dont les scènes se succèdent dans un montage presque pensé comme un script de cinéma tellement le rythme y est soutenu, vif et implacable. Dans un décor unique fait de moucharabieh mais qui à l’aide d’un jeu d’éclairage, des portes et des fenêtres qui le percent devient un élément presque vivant de la pièce,  le metteur en scène nous propulse à l’aide de simples accessoires (un vase et des fleurs, un trône, un banc …) des appartements privés à la salle du trône, d’une rue à une antichambre … Ainsi la troublante (parfois dérangeante) Infante passe t’elle d’un côté à l’autre du décor comme si le spectateur pénétrait en suivant une caméra à l’intérieur de son intimité … intimité d’autant plus évidente que le metteur en scène nous la présente sans fard ; loin d’être masquée derrière le prestige de son rang, Marine Sylf incarne une Infante borderline, oscillant entre accès maniaques quand elle parle de son amour et mélancolie quand elle prend conscience de vivre cet amour impossible par procuration. Cette approche fonctionne vraiment bien et étoffe la psychologie du personnage au delà du simple statut de rivale

« le Cid » © Guy DelahayeLes deux suivantes,  Fabienne Luchetti, (excellente  Elvire, gouvernante de Chimène) et Eva Hernandez (Leonor, gouvernante de l’Infante) se distinguent par leur diction magnifique du texte. Face à ces femmes fortes et magnifiquement incarnées, les hommes peuvent parfois faire plus pâle figure. Rodrigue d’abord dont Thomas Condemine, martyrise parfois le texte par un débit, volontairement j’en suis conscient, trop rapide et sans césure. Si la justification dramatique peut être avancée pour illustrer cette fougue de la jeunesse, ce flot intarissable a un effet pervers sur la compréhension du texte et ne contribue pas à en sublimer la tournure. Jean Claude Drouot, Dom Diègue maitrise en revanche toute les subtilités de ce théâtre ; sa voix est impressionnante dans sa tonalité, son rythme impose le texte avec évidence et pose avec majesté toute la prestance du personnage. Son adversaire, le Comte , Eric Challier se montre plus brut de décoffrage ce qui n’est pas dérangeant dans la scène entre les deux paternels où celui ci devient  à chaque vers plus détestable et irrespectueux face au respectable Dom Diègue. Observant et dirigeant de son trône à roulettes, Julien Roy est … le Roi. Un Don Fernand jubilatoire, plein d’humour, de dignité dans le rôle d’un vieux roi à qui on n’apprend plus rien et qui a l’expérience d’un vieux singe à qui on n’apprend plus depuis longtemps à faire la grimace. Dirigeant sa barque sous des airs de ne pas y toucher il arrivera a mener cette histoire vers une issue favorable pour les deux familles et pour son trône.

« le Cid » © Guy Delahaye

Yves Beaunesne réussit donc le pari de proposer sur des bases classiques une pièce que l’on pensait connaitre mais qui s’avère pleine de surprises sous l’oeil de ce metteur en scène. A voir absolument pour (re) découvrir ce grand classique qui nous a tous souvent ennuyé !

Le Cid de Corneille – TNBA Salle Vitez – Mardi 21 mars 2017

Crédit Photo Guy Delahaye

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