ORFEO … ou le spectateur frustré

NANCY : Opera pre Generale Orpheo

Il est dans la vie d’un spectateur des rendez vous ratés … pour diverses raisons aussi banales qu’une ligne de métro stoppée par un colis suspect sur le quai, une clé qui se casse dans la serrure au moment de partir, un petit rat enragé qui vous mord alors que vous passez devant l’entrée des artistes, une platée de linguine all’amatriciana trop copieuse qui vous reste sur l’estomac … mais parfois aussi pour des raisons plus mathématiques  liée  à la gestion de la donnée « durée »  incriminant ou bien le compositeur qui n’a pas su anticiper que son opéra serait remonté 370 ans plus tard et donc avec une façon d’assister au spectacle différente ou bien le programmateur qui, trop audacieux, jauge mal la capacité d’écoute de son spectateur. Que la raison en soit le spectateur lui même reste bien sur inenvisageable…!!  Orfeo est le premier opéra donné en France sur une idée de Mazarin qui souhaita importer ce divertissement italien pour la cour du roi de France. Luigi Rossi s’attela donc à écrire un opéra  monumental et surement à grand spectacle sur le thème mythique d’Orphée… on raconte que le jeune Louis XIV avait baillé durant ce spectacle fleuve de plus de 6 heures … par chance la version remontée par Raphael Pichon a été savamment amputée de plus de moitié mais hélas, le fantôme des baillements du roi soleil n’a pas déserté ma loge… et j’en suis bien frustré !

Frustré de ne pas avoir pu apprécier à sa juste valeur cette production dont la qualité et l’homogénéité n’avait plus été présentes sur la scène bordelaise depuis bien longtemps. Avec une trame remontant aux origines du mythe d’Orphée, le concis de l’histoire tel que dans l’opéra de Gluck par exemple est forcement mis à mal.

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Tout l’acte 1 raconte assez longuement les préparatifs du mariage d’Eurydice et d’Orphée sous de sombres augures malgré les voeux de bonheur des proches et des servantes. C’est sans compter le jaloux Aristée, amoureux éconduit d’Eurydice qui invoque la puissance de Vénus pour mettre à mal la cérémonie. Celle ci va donc, avec l’aide d’Amour tout faire pour détourner Orphée de sa promise et la rapprocher du berger jaloux. A nouveau éconduit, Aristée décide de glisser un serpent dans la verte pelouse où la jeune fille aime à danser avec ses amies … elle se fait piquer est il n’a plus qu’à lui proposer l’antidote espérant que ce geste la liera à lui. Fidèle à Orphée jusqu’au bout, elle refuse et meurt. Le joueur de lyre, effondré, n’aura qu’ à aller aux Enfers la chercher tandis qu’Aristée devenu fou se suicide. Pluton consent à rendre la vie à Eurydice à condition qu’Orphée ne se retourne pas sur le chemin du retour … hélas il détourne son regard vers son épouse qui disparait à nouveau, pour toujours …

NANCY : Opera pre Generale OrpheoCe festival de dieux et de déesses est aujourd’hui désuet, les noms de Momus ou le rôle des satyres et des Parques est désormais obscurs : c’est avec finesse et justesse que Jetske Mijnssen propose une mise en scène dépouillée de toute allusion mythologique et d’une pureté simpliste au premier regard (le blanc pour les actes de vie, le noir pour l’acte de mort) mais très efficace dans son esthétique. Distillant avec parcimonie un humour présent dans le texte bien que parfois un peu décalé à notre époque, et bénéficiant d’une irréprochable direction d’acteur, elle rend l’histoire plaisante, lisible tout en créant une atmosphère hors du temps propre à ce mythe. Hélas, cent fois hélas si l’acte 1 s’étire déjà avec quelques longueurs fallait-il l’enchainer directement avec l’acte 2 beaucoup plus efficace certes, mais au point d’en faire une première partie de deux heures … J’avoue qu’à la base ce style musical est assez peu ma tasse de thé en dehors d’une séance d’aromathérapie au fond de ma baignoire mais pour être franc ces deux heures m’ont été d’une longueur insoutenable malgré tout le talent des artistes présents sur le plateau. Giuseppina Bridelli d’abord est un Aristée de grande volée qui fait réellement démarrer l’histoire et donne un peu ce piquant qu’il manque encore à cette musique au style à mon gout un peu trop ampoulé. Son personnage est tellement vibrant qu’on en pardonne ses mauvaises intentions. Inflexible face à son charme et son amour sans limite,  Francesca Aspromonte est une Eurydice vaillante , touchante parfois même bouleversante dans la scène de sa mort par exemple.

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Si Dominique Visse a l’une des pires voix de fausset depuis quelques années déjà, il reste un acteur génial dans le rôle de Venus transformée en vieille dame pour seconder Aristée dans son méchant projet. Abusant malgré tout un peu de ce côté « vieux travelo » , il arrive à rendre toute son ambiguïté au personnage à la fois inquiétant et drôle et à sortir l’opéra de la léthargie à laquelle il est propice. Marc Mauillon n’est pas en reste dans le rôle de Momus avec des scènes d’un humour et d’une vitalité appréciables quand les récitatifs vous plongent dans un état cérébral proche d’un agréable coma … mais franchement après deux heures, je n’en pouvais plus. Mon attention commençait à s’agacer et était portée sur la direction maniérée de Raphael Pichon (et à ré-écouter la version enregistrée de William Christie le défaut ne m’en a paru que plus frappant) qui s’écoute diriger ; ce « nombrilisme » (nul n’est parfait) que je lui avais déjà reproché dans un Rameau en version de concert est anti théatrâl car en faisant perdre toute l’angulosité de la musique, en lissant et ornant en excès  la ligne musicale, le discours perd de sa spontanéité, de sa saveur aussi … et ce ronronnement trop beau, trop lisse dessert le travail remarquable fait sur scène… A bout de force, j’avoue j’ai quitté ma loge à l’entracte et n’ai pas attendu de voir si Orphée retrouvait Eurydice … une fois dans mon lit j’ai regretté ce départ … il ne restait plus qu’une heure, j’avais fait le plus dur … et surtout je le redis c’était la production la plus cohérente de l’Opéra de Bordeaux depuis bien longtemps …

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J’ai ré écouté depuis cet opéra en entier, plusieurs fois et j’ai apprécié la beauté de cette musique que je n’avais appréhendé jusqu’à présent que sous son angle relaxant (bien que moins efficace en cet usage que la musique religieuse de ce même Rossi ou ses contemporains !) … alors si la révolution baroque est en marche à Bordeaux , soyez pédagogue  et ménagez un auditoire peu familier avec ce style musical, comme sur l’autoroute, prévoyez une pause régulière pour se dégourdir les jambes et les tympans cela pourrait éviter la frustration de certains spectateurs qui lâchent l’affaire découragés au bout du deuxième acte !

ORFEO – Luigi Rossi – Opéra National de Bordeaux – Samedi 11 mars 2017

 

Crédit Photo Opéra de Lorraine
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