Le (so cuuuute) Songe d’une Nuit d’Eté

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« Les passagers à destination de la Forêt Magique sont attendus porte 2 pour un embarquement immédiat » aurait pu être le message de ralliement engageant les derniers spectateurs à prendre place dans la vaste et austère salle de l’opéra Bastille pour assister à l’entrée au répertoire du Songe d’une Nuit d’été, rare incursion dans le ballet à argument qu’avait tenté Georges Balanchine en 1962 pour le New York City Ballet ! Fidèle spectateur de Disney Channel, petite fille ou petit garçon (ne soyons pas sexiste) amateur de Barbie ballerine à paillettes range ton pancake au nutella ce spectacle est fait pour toi ! Il faut bien l’avouer la présentation de ce ballet porte la marque de Benjamin Millepied qui n’aura finalement jamais été aussi présent que dans cette saison qu’il a programmé avant de « going away » et ce Songe illustre tout ce que l’Amérique a de différent de l’Europe. On imagine aisément ces new yorkaises polies, la bouche remplie d' »amaiiiiiiiiiizing », « so cuuuuuuute  » et autres qualificatifs aussi creux qu’énoncés avec conviction et exubérance, se pâmer devant ce fade assortiment de niaiseries, version cup cake coloré dégoulinant d’un nappage de bonnes mais insipides intentions …

Mais avant d’aller plus loin petit rappel de l’intrigue ! 

Dans la forêt lointaine, celle là même où l’on entend le coucou (du haut de son grand chêne, vous savez il répond au hibou !), Obéron, roi des elfes veut que Titania, reine des fées, lui cède son petit page ; son épouse résiste et il décide de se venger à l’aide de Puck, un lutin facétieux. Il l’engage à partir cueillir une fleur magique dont le suc rend amoureux afin de punir sa belle mais têtue magicienne. En traînant sa longue cape de roi dans le bois, il croise Démétrius repoussant violemment les avances d’Hélèna : il ne t’aime pas c’est pas la peine de le suivre jusque dans les broussailles pour le harceler ce pauvre gars, t’es pas moche mais il t’aime pas … et pourtant Obéron en décide autrement et ordonne à Puck de le faire tomber amoureux toujours avec la plante magique. Sauf que dans cette même forêt qui ressemble plus à l’A7 un week end de 15 aout qu’à ce calme lit de mousse que l’on veut nous faire croire, entrent Lysandre  et Hermia, eux très amoureux !! Bingo, Puck se trompe d’oeil et badigeonne celui de Lysandre qui croise Héléna et en tombe amoureux ; pour rattraper sa bourde, Puck rattrape Démétrius lui colle quelques gouttes de sève magique et voilà : Héléna a deux prétendants qui se battent pour elle et Hermia est dépitée de voir son amoureux d’ordinaire transis faire le petit coq devant une autre … Le Songe d'une nuit d'été Chorégraphie George Balanchine D'après William Shakespeare, Décors  Costumes Christian LacroixTandis que des artisans viennent répéter dans la foret une pièce de théâtre qu’ils doivent présenter pour le mariage de Thésée et d’Hyppolyte (non le mariage pour tous n’a pas été voté dans la foret magique faute d’elfe Taubira, Hyppolyte est UNE FILLE… et même une amazone !!), Puck œuvrant pour la vengeance de son maitre en transforme un (Bottom) en âne. Il le place auprès de Titania qui vient de s’endormir, oint les paupières closes de la reine des fées qui à son réveil tombera folle amoureuse … du vigoureux poney !! Voila Obéron vengé ! mais c’est toujours le souk dans la forêt … finalement Puck répare toutes ses bêtises et tout le monde fini amoureux de la bonne personne … il ne reste plus qu’à célébrer trois mariages : Héléna/Démétrius, Hermia/Lysandre, Hyppolyte/Thésée puisqu’eux aussi ayantt senti l’appel de la foret viennent de débarquer avec Croc Blanc dans ce qui semble être « the forest to be ».

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Je n’ai pas de passion particulière pour le point de départ du ballet à savoir la pièce de Shakespeare et j’approuve entièrement qu’un chorégraphe puisse avoir sa  relecture d’une histoire afin de la rendre adaptable aux impératifs liés à l’expression chorégraphique ; je ne m’insurgerai donc pas contre le sabrage sans quartier opéré par ce bon vieux Georges dans l’intrigue réussissant à réduire en un acte ce qui se passe en 4 (!!) dans la pièce mais en la dépouillant malheureusement de tout son piquant et de toute sa sensualité. Car oui la pièce est quand même basée sur l’opposition de la cité d’Athènes et de la foret, du réel et de l’irréel (ou inconscient), de la bienséance et de l’érotisme débordant de ces jeunes gens se pourchassant dans les bois, du jour et de la nuit. Partagé entre la volonté de remonter des grands ballets comme ceux issus de la collaboration Tchaikowski/Petipa et son inappétence (incompétence ? … non vous y allez fort Vicomte!) pour une chorégraphie narrative, Balanchine a bien dû trouver un équilibre … qui semble être passé par l’élimination pure et simple de l’action théatrâle (exit les scènes truculentes des artisans quasiment passés à la trape si ce n’est pour introduire Bottom et dont on ne sait pourquoi ils sont là si on ne connait pas tout l’épisode de la Calamiteuse tragédie de Pyrame et Thisbé qu’ils sont censés répéter dans la forêt) et par une édulcoration de tout le caractère sensuel et érotique de l’histoire pour n’en retenir que la féerie et la fraicheur des jeunes filles dont il était fétichiste.

55529-agathe-poupeney---opera-national-de-paris-le-songe-d-une-nuit-d-ete---sae-eun-park-et-karl-paquette--agathe-poupeney---onp--4-Si cela simplifie l’argument (et çà n’est pas du luxe) cela contribue à donner ce côté Disney, tout est beau tout est rose un peu niais. Sans compter les personnages qui sortent d’on ne sait où pour faire on ne sait quoi ! Cela entraine un acte 1 que certains auront trouvé propice au songe (un proche voisin ronronnant comme un bouddha délesté de tout le poids du monde) tant il est vide d’histoire et qu’il enchaine les pièces jolies mais d’un académisme déconcertant de la part d’un maitre néo classique. L’acte 2 représentant les mariages fait la part belle à un couple d’intrus représentant le retour de la paix dans les ménages dans un pas de deux assez inégal en émotion mais présentant quelques lignes sublimes au point de me détourner de ma tendance malicieuse à compter le nombre de bras non alignés et de poignets pas raccord dans le corps de ballet pour me recentrer sur le couple principal Curieusement cet acte que Balanchine fait débuter sur la célèbre marche nuptiale (tel un mini défilé du Ballet de l’OPÉRA) aurait pu être un feu d’artifice hommage aux grands ballets classique comme dans son Palais de cristal ou ses ballets « blancs » … rien ne viendra vraiment pimenter la sauce et les trois couples n’auront même pas de variation individuelle digne de ce nom … curieuse composition !!

Que le Ballet de l’Opéra ait souhaité avoir ce ballet qui est à 10 000 lieues des ballets narratifs dont il dispose reste pour moi un grand étonnement … et avoir remonté la production avec de si fastueux moyens encore plus ! en même temps, dépourvus de tout son emballage ce ballet tomberait encore plus à plat. Car il faut souligner que tout y est magnifique : les décors sont somptueux ; faits de toiles peintes comme autrefois (on exclura du « magnifique » les accessoires de décors plutôt kitch genre le lit en coquille de bénitier de la reine des fées et la grappe de fleur magique percée de la flèche de Cupidon) ils contribuent à plonger le spectateur dans cette ambiance luxuriante et féérique. Les costumes signés Christian Lacroix (inspirés de ceux créée par Barbara Karinska qui avait dessiné les maquettes originales) sont un chatoiement merveilleux de matières et de couleurs, ruisselant de pierreries de chez Swarovski. Sublime travail qui fait que l’écrin rattrape le manque de race de la pierre qui nous est présentée.

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Pour le reste on commencera par regretter la direction peu audacieuse de Simon Hewett dont la baguette dès l’ouverture semble ignorer toute la magie et le lyrisme de la partition. Il faut avouer que le patch work d’oeuvres de Mendelssohn ayant servi à l’élaboration de la musique du ballet est un peu disparate mais l’ouverture de la musique de scène du Songe est un pur moment de bonheur et de magie à travers la dentelle ciselée par les cordes dès les premières mesures qui plante un décor pretexte à tous les débordements féeriques attendus … cela sonne ici alerte et engagé certes mais sans âme et sans mystère. Cela sonne comme de la musique de ballet en fait … dans son mauvais côté. Cette direction d’orchestre totalement dépourvue de romantisme est surement une des causes de la fadeur de ce bonbon qui apparait bien plus coloré que sucré. Du coté de la danse, certains sortent brillamment de ce fouillis joliment arrangé. Hugo Marchand, fraichement nommé Etoile a pleinement intégré l’enjeu de son statut . Dans le rôle d’Obéron il est majestueux déployant son impériale silhouette et tricotant sa partition de bas de jambe avec brio et éclat. Le jeune danseur semble avoir bien compris ce qui peut sauver ce ballet de l’ennui : lui apporter du brillant, du claquant, du peps ! Il étincelle dans cette forêt face à l’éblouissante Eleonore Abbagnato, frêle mais ô combien envoutante Titania.

pSon corps diaphane semble voler dans ses longs voiles roses d’une mousseline aérienne et sensuelle : peut être la seule vraie évocation de la féminité de la distribution. Chacune de ses apparitions, y compris son bien incongru pas de deux avec un inconnu, efficace mais sans personnalité (il n’y est pour rien le pauvre, son rôle ne sert à rien) Stéphane Bullion, sont un délice hélas trop dilué dans ce flot de pas passe-partout confié aux autres personnages. Les deux couples n’ont pas grand chose à dire si ce n’est tous aider à l’aide de la couleur de leurs habits à savoir qui est qui : Alessio Carbone et Laetitia Pujol (équipe bleue) ont du mal à imposer l’amoureux et séduisant pas de deux de Lysandre et Hermia tandis que Audric Bezard et Fanny Gorse (équipe rouge) se montrent plus persuasifs dans les pas plus tourmentés de Démétrius et Héléna. Mais si les pas de deux introduisant les couples sont assez réussis, le reste de leurs aventures oscillent entre maladroite pantomime et pas au kilomètres. Emmanuel Thibault est un Puck plein de malice et semble s’amuser dans ce rôle assez fantaisiste. Son humour et la finesse de son jeu semblent cependant se perdre dans l’immense salle, l’éloignement du public nuisant à l’efficacité de son approche du personnage. L’apparition d’Hyppolyte, annoncée par une amusante meute de chiens (le rendu est excellent dans la brume du matin) est  spectaculaire grâce aux grands jetés d’Alice Renavand qui a l’autorité et la prestance du personnage mais qui séduit moins au moment de ses fouettés un peu en demi teinte car la jambe un peu basse (mais peut être est ce une volonté stylistique ?… il n’empêche ça ne claque pas assez avec la jambe trainante ni à l’acte 1, ni à l’acte 2) ; face à cette personnalité Florian Magnenet fait un pâle Thésée.  Au cours de l’acte 2, si les gens de la cour (les blancs) forment un groupe homogène, ceux du divertissement (les bleus ciel) ont une géométrie beaucoup plus aléatoire : quelques jambes pas alignées chez les filles, des bras tendus chez les unes, pliés chez d’autres et quelques décalages sont d’autant plus vite repérés que les pas proposés sont propices à entrainer le spectateur à perdre le fil pour se concentrer sur la technique. La perle chorégraphique du ballet est selon moi le pas de deux du divertissement, hors du propos mais aux lignes sublimes pour la ballerine, ici Sae Eun Park  admirablement mise en valeur par Karl Paquette, décidemment infatigable. Toute en délicatesse elle libre notamment des piqués arabesques vertigineux et des équilibres d’une belle élégance donnant du relief à une chorégraphie assez froide. A saluer aussi la prestation sans faute et pleine d’entrain des élèves de l’Ecole de danse du ballet de l’Opéra de Paris venant peupler de créatures enchantée cette jolie forêt grouillante mais hélas sans âme.

« le Songe d’une nuit d’été » © Agathe Poupeney / O.N.P.

Le songe d’une nuit d’été – G Balanchine – Ballet de l’Opéra de Paris – Opéra Bastille / Samedi 18 mars 2017 

Crédit Photo Agathe Poupeney OdP
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