Le Misanthrope … la version rêvée

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Il est dans un parcours littéraire des oeuvres dans lesquelles on revient sans cesse.  Avec certaines tragédies de Racine (Bérénice, Phèdre, Bajazet) et les sublimes Liaisons Dangereuses de Laclos, le Misanthrope de Molière est de ce genre de chefs d’oeuvre… A les explorer sans cesse, retrouvant à chaque fois l’émotion de la première lecture et découvrant en même temps de nouvelles subtilités, de nouvelles harmonies dans le style et de nouveaux échos, on se fait peu à peu sa propre idée de la chose, on s’approprie la psychologie des personnages, on se persuade de la géographie du monde où se passe l’action … bien difficile après cela pour un metteur en scène de vous convaincre, voir de ne pas vous heurter quand il vous flanque sous le nez SA vision des choses … avec son Misanthrope, Clément Hervieu Léger m’avait en 2014, totalement emporté après la débâcle de la version de JM Sivadier à l’Odéon l’année précédente. Revue en 2015, après la déception de celle exubérante de Michel Fau, il me fallait encore revoir cette production idéale … par bonheur, la revoilà !Le Misanthrope semble ces dernières années avoir été une pièce à la mode et pourtant sous divers masques se voulant plus ou moins novateurs, beaucoup de metteurs en scène ont sans cesse montré une approche finalement très classique du personnage et du sujet, forçant sur le côté comique de ce vieil aigri de la vie, amoureux d’une mondaine. Car oui, basiquement l’histoire tourne autour de çà : Alceste, aigri et en violente opposition contre les moeurs de son époque dont il condamne l’hypocrisie et la vile complaisance, est amoureux de Célimène, une jeune fille du monde chez qui se presse le tout Paris pour rivaliser de bon mots et de méchantes piques. Dans sa mise en scène Clément Hervieu Léger dont le talent et la finesse ne sont plus à présenter, insiste beaucoup plus sur le « sous titre » de la pièce : l’atrabilaire amoureux faisant de son Alceste un grand mélancolique à l’humeur sombre et triste le poussant, pour exprimer son mal être, à houspiller son entourage jugé trop complaisant, pas assez honnête…pas assez aimant peut être

2.CF1617_MISANTHROPE_VISUEL-OFFICIEL-WEB-cBrigitte-EnguerrandDès le début, l’anxiété et l’urgence de ce personnage sont montrées : il entre en scène en avance, il attend seul face au public qui remplit la salle, dans une sorte d’antichambre d’un vieil hôtel particulier , celui de la jeune Célimène qui reprend vie après son année de veuvage. Il est fébrile ; il conservera cette urgence de parler, de vider son sac, de tenter de décharger son coeur trop plein d’une déception dont nous ne connaîtrons jamais la cause mais qui lui a fait renoncer à la confiance des autres. Ne négligeant pas la part de comédie et de comique qu’il y a dans la pièce, la version de Clément Hervieu Léger est sombre, ponctuée de quelques airs de piano qu’Alceste joue sur un vieux droit abandonné contre un mur, la tête penchée sur le clavier (clin d’oeil à Glenn Gould ?). Le changement de distribution opéré depuis la création apporte encore quelque chose de plus … Loic Corbery y est toujours aussi extraordinaire, occupant l’espace avec un magnétisme impressionnant, incarnant avec fougue ce personnage parfois proche de la folie mais tellement touchant. Peut être s’autorise t’il parfois à se mettre en retrait et à se moquer un peu de son personnage, surement comme le voulait Molière, cela donne à son jeu une résonance encore plus tragique. Le grand changement c’est Adeline D’Hermy qui reprend le rôle de Célimène y apportant son côté mutin mais surtout un grande sensibilité. Grâce à elle, on perçoit la jeune fille qui veut revivre après son année de deuil et qui ne peut le faire que dans la société de son temps, qu’avec les gens de son monde et donc avec les codes de son rang. Un rang où on a du temps à revendre pour briller dans l’Art (perdu depuis) de la conversation. Un rang où il faut glisser des bons mots pour espérer voir se presser dans son salon tout ce qui se fait de mieux à la Cour, un rang où il faut savoir plaire à tous pour ne pas disparaitre … mais finalement renoncer à soi, à sa liberté d’être ce que l’on veut. Tout du long de la pièce on sent bien par les frôlements de corps, par les véritables pas de deux (on peut presque parler de chorégraphie des corps) que tous ces personnages sont mus par le désir, peut être l’Amour qu’ils ne peuvent pas avouer, exprimer, pour ne pas s’éloigner des règles de leur caste. Tout du long de la pièce on voit que Célimène en pince pour le grincheux de service … mais quelque part son besoin de séduire, son besoin de se rassurer surement la pousse sur un terrain qui n’est pas le sien mais que son entourage encourage (étrange succession de mots !) avec pour paroxysme la scène du diner avec les marquis Acaste et Clitandre. Vous aurez compris qu’une fois de plus Adeline D’Hermy apporte une interprétation qui éclaire et transcende le rôle avec une fraicheur qui fait que la Célimène que l’on voit a bien l’âge qu’elle est censée avoir et n’est pas la « précieuse ridicule » déjà mature que l’on présente souvent : elle est pleine de vie, pleine d’espoir dans cette nouvelle vie qui commence pour elle … mais en lutte entre ce besoin de liberté ( d’être … rejoignant en ce sens le souhait d’Alceste) et ce rôle qu’elle se sent obligé de jouer pour exister dans cette société de paraitre.

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Autour de ces deux protagonistes une pléiade de superbes acteurs : Serge Bagdassarian en Oronte est encore une fois d’une drôlerie inimitable, naturellement, sans surjouer …. et plus je le vois plus je me dis que ce comédien est un génie ! Florence Viala excelle dans le rôle de la prude (mais qui n’en pense pas moins) Arsinoé.  Christophe Montenez (Acaste) et Pierre Hancisse (Clitandre) renouvellent les rôles en évitant la parodie de petits marquis qui se la racontent en y apportant une note plus ironique. Leurs apparitions bien que comiques laissent voir le pathétique de leur situation, piégés qu’ils sont dans leur mode de vie stéréotypé imposé par leur condition. Leurs scènes sont encore une preuve de la finesse de la lecture proposée dans cette mise en scène, du talent et des multiples ressources scéniques des acteurs de la troupe.  Jennifer Decker apporte à Eliante, la cousine de  Célimène, plus sage, plus posée une touche de noblesse et de pureté de coeur toutefois prête à se laisser aller dès qu’il s’agit de plaire aux petits marquis. Enfin Eric Génovèse succède dignement à Eric Ruf dans le rôle de Philinte, l’ami d’Alceste dont il n’ a de cesse de modérer les transports. Son jeu est juste, touchant de bout en bout jusque dans la dernière scène où il hésite entre vivre sa vie (partir avec Eliante) et poursuivre son ami sur le point de quitter le  monde (au sens propre ou figuré la mise en scène laissera au spectateur le soin de se faire son idée). Ce Misanthrope est tellement proche du mien …et  tellement actuel

  merci Clément !

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Le Misanthrope de Molière – Comédie Française – Salle Richelieu Vendredi 20 Janvier 2017

Credit photo Brigitte Enguerand
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