Die Zauberflöte … la flûte désenchantée

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Non pas désenchantée dans son message mais désenchantée dans le sens débarrassée de  ces sortilèges qui rendent hybride le dernier opéra de Mozart où l’on a toujours du mal à faire cohabiter les références maçonniques (indubitables) et les allures de conte pour enfant sur lesquelles est basé le livret de cette Flute enchantée, cette reprise n’a semble t’il pas plus enthousiasmé les critiques que sa présentation parisienne en 2014 (un an après sa création à Baden Baden). Et pourtant c’est avec un grand plaisir que je suis allé revoir cette production dont je gardais un excellent souvenir en tant que moment théâtral.

Et une fois encore j’ai été bluffé par la maitrise dont fait preuve la mise en scène de Robert Carsen qui s’avère (on le sait) un grand technicien dans sa façon de scénographier et de mettre en espace ; en l’occurence cet espace gigantesque que propose l’opéra Bastille et qui est souvent à mon gout un problème pour monter Mozart, Rossini et autres opéras classiques (je pense aux Noces de Figaro version Strelher, au Barbier de Séville dans les deux dernières productions par exemple) … pensez vous que cela puisse effrayer le metteur en scène canadien ? … nullement ! il utilise toute l’ampleur de la salle et toute la profondeur de la scène pour faire paraitre le spectacle encore plus proche du spectateur. En faisant entrer ses personnages par la salle à plusieurs reprises (bon ok cela n’a rien de nouveau mais dans une salle aux dimensions si vastes cela crée tout de suite de la proximité), en démultipliant son décor sur trois niveaux de profondeur scénique (25 mètres de profondeur !) il arrive à créer une ambiance qui ne peut que captiver le spectateur.

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L’utilisation simple mais efficace de la video permet de faire vivre la grande foret dans laquelle débute l’action, des prodiges d’ingéniosité technique assurent des effets particulièrement réussis notamment la mise à feu de la scène lors de la dernière épreuve que traversent les deux héros et différentes trouvailles de mise en scène contribuent à conserver une certaine légèreté de ton à l’intrigue. Une légèreté salutaire car le propos est la mise en évidence d’un constat fait par le metteur en scène concernant l’occurence du mot « mort » dans le livret. Selon lui cette notion de mort est omniprésente dans l’oeuvre et cela ne serait pas innocent : ne faut il pas voir dans cette oeuvre une initiation de Tamino le prince et de Pamina sa princesse au plus délicat des problèmes de la vie qui est que celle ci ne dure pas ! Ce qui fait l’homme est la conscience qu’il a qu’il va mourir un jour; ce qui fait l’homme sage et éclairé et que de cette conscience il en fait la base de la richesse de sa vie … en quelque sorte le passage de l’enfance à l’âge adulte serait cette prise de conscience et celle faisant que l’individu ne fait pas une fatalité de cela mais au contraire une raison d’ajuster sa philosophie de vie sur des bases saines … en quelque sorte si notre vie doit être brève autant qu’elle soit belle avec tout le sens métaphysique que peut avoir la notion de Beauté.

die-zauberflote-16-17-emilie-brouchon-onp-10A la base l’histoire est assez simple si l’on ne creuse pas très loin : Tamino est poursuivi par un serpent ; au moment où il va se faire dévorer par la bête (car c’est un serpent géant !) les trois Dames apparaissent et tue le monstre ; après s’être pâmées sur la beauté du prince, elles décident de parler de lui à leur maitresse, la terrible Reine de la Nuit. Celle ci, séduite par le jeune homme décide de l’envoyer sauver sa fille Pamina des mains de Sarastro qui la maintient captive. Il sera accompagné de Papageno, un chasseur solitaire qui l’approvisionne en oiseaux des forêts et de trois jeunes enfants ; pour les aider dans cette épreuve : une flute magique et un carillon enchanté. Tandis que Pamina est victime des avances de Monostatos son geôlier, les deux hommes débarquent chez Sarastro. Tamino va vite comprendre que cet homme est bon et qu’il tente de sauver Pamina de la noire éducation que lui réserve sa mère. Il accepte donc de subir des épreuves initiatiques afin de sauver Pamina qui à peine a t’elle croisé le prince en tombe éperdument amoureuse. Papageno suivra Tamino dans les épreuves sans franchement les passer avec succès : il trouvera à l’issue de ce parcours sa Papagena avec qui il envisage une vie simple sans la spiritualité qu’aura atteint le couple princier à l’issue des épreuves subies. Le monde de la nuit, ayant fomenté un complot avec le noir Monostatos est précipité au fond d’un gouffre.

die-zauberflote-16-17-emilie-brouchon-onp-18La subtilité de la version de Carsen est de réussir à gommer les épisodes trop magiques (le serpent n’est vu que mort, la flute enchantée n’a pas des effets visuellement surjoués, la reine de la Nuit ne débarque pas à cheval sur un croissant de lune …) tout en instaurant un climat en décalage de la vie réelle ; et un personnage essentiel dans cette démarche est Papageno, qui n’est pas attifé de plumes mais qui apparait sous les traits d’un vagabond  évoquant le Mat du tarot de Marseille. C’est à travers l’hyper réalisme de ce personnage que tout, du décor intrigant (représentant dans l’acte 1 une vaste clairière dans la forêt où sont creusées trois tombes et le fond des tombeaux vu d’en dessous durant tout l’acte 2) aux actions étranges des autres personnages, prend une distance entre une réalité brutale (le monde quelque part purement physique de Papageno : boire, manger, se reproduire) et des aspirations plus spirituelles (ce monde plein de codes et plus métaphysique dans lequel est intronisé Tamino). Tout au long du spectacle il déconstruit les clichés habituels : les personnages magiques sont dépossédés de leur atouts : les trois dames abattent le serpent avec un révolver et n’ont pas de super pouvoir, les trois gamins jouent au foot, la Reine est habillée comme ses dames … et les personnages dépourvus de pouvoirs réalisent des prouesses dont la fameuse traversée des flammes à la fin de l’acte 2. Pour moi cette idée de prise de conscience de leur mortalité par Tamino et Pamina et en quelque sorte de passage à l’âge adulte au sein d’une confrérie de haute spiritualité (exempte de toute idéologie religieuse d’ailleurs : on est bien au delà de çà) est séduisante ; de même que sans se prendre la tête de savoir ce qu’a voulu dire Mozart dans cet opéra énigmatique, le spectacle fonctionne très bien grâce à l’excellente maitrise du plateau par le metteur en scène.

Du côté des voix le « second » cast se défend très bien (hélas je n’ai de photos que du premier !!) Pavol Breslik est un Tamino vaillant et déterminé. Vocalement il arrive à dépasser le problème que constitue pour un ténor mozartien la taille et l’acoustique dure de la salle de Bastille. Face à lui Kate Royal est digne de son patronyme !! Sa Pamina est fragile sans tomber dans la mièvrerie, vibrante comme une jeune fille découvrant l’amour et correspond parfaitement à l’image du personnage que veut donner le metteur en scène. Sabine Devieilhe hérite des deux airs casse gueule de la Reine de la Nuit … elle s’en sort bien sur très bien même si les vocalises ne sont pas aussi bien calées sur le métronome que dans nos versions discographiques de référence et si ces derniers aigus sont parfois un peu criés … mais la Reine de la Nuit idéale existe t’elle sur scène ? le rôle est tellement difficile que je pense bien que non … Gabriela Scherer, Annika Schlicht et Nadine Weismann ont surement toutes les trois des qualités vocales certaines : il n’empêche que les trois ensemble il y a quelque chose qui ne va pas dans leur harmonie. Les trois enfants, solistes de l’Aurelius Sangerknaben Calw sont parfaits (et c’est quelqu’un qui est allergique aux cris de chats qu’on égorge qui le dit !!). Tobias Kehrer a les graves profonds que l’on attend de Sarastro et Christina Gansch toute la facetie  de Papagena. Le timbre de José Van Dam reste éternellement reconnaissable et son apparition dans le rôle du Sprecher est un joli cadeau fait aux jeunes et moins jeunes spectateurs. Mais celui qui semble porter tout le spectacle est Florian Sempey qui incarne un Papageno qui n’a jamais paru si humain, si plein de bon sens et peut être finalement si proche de la vérité de la Vie. Vocalement il survole ce rôle qu’il connait parfaitement ce qui lui autorise une grande décontraction et un jeu scénique plein d’humour rendant la simplicité de son personnage touchante.

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Henrik Nanasi dirige l’orchestre de l’Opéra de Paris en lui insufflant des tempi assez surprenants dans l’ouverture , loin  des sonorités pompeuses et pesantes habituelles, toujours juste par rapport à ce qu’il se passe sur scène par la suite. Son rapport avec les chanteurs semble assez remarquable tant il les soutient veillant à maitriser son orchestre, à ne pas céder aux effets ronflants que peut autoriser parfois la partition. Sa direction est en parfaite adéquation avec le climat sous tendu par la mise en scène et contribue en cela à créer une ambiance tellement prenant que les 3H10 passent comme une lettre à la poste ! Une production à voir et revoir sans hésitation !

Die Zauberflote – Mozart – Opéra National de Paris – Opéra Bastille – Vendredi 17 février 2017

Crédit Photo Emilie Brouchon et Agathe Poupeney

 

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