Così fan tutte …épure et lisibilité

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Confier le plus « plat » des opéras de Mozart à une chorégraphe était une idée saugrenue … le livret de cette dernière collaboration du compositeur avec le librettiste Da Ponte est en effet bien peu riche en péripéties après les tourbillonnants Nozze di Figaro et Don Giovanni et les errances sentimentales, bien que subtilement décrites par l’une des partitions opératiques les plus pures du divin Wolfgang, ne semblent pas de prime abord être très propices à une illustration chorégraphique. C’est pourtant à Anna Teresa de Keersmaeker que l’Opéra de Paris a laissé le soin de proposer une nouvelle production de Cosi fan Tutte pour remplacer celle de Patrice Chéreau … et le spectateur, en l’occurence moi, de se demander comment cette chorégraphe dont le peu que j’ai vu m’a fait souffrir le martyr, saurait réussir à apporter une cohérence à cette oeuvre là où Patrice Chéreau qui reste quand même un dieu en matière de mise en scène, avait partiellement échoué… Car Cosi fan tutte est une oeuvre assez singulière. Contrairement aux deux autres collaboration Mozart/ Da Ponte où l’intrigue est directement issue du théâtre et donc dramatiquement étoffée et prenante, le spectateur doit ici faire face après un premier acte riche en action et donc en duo, trio,  quatuor et tutti à un second acte qui s’avère beaucoup moins  dense en rebondissements et plus serioso dans sa construction avec un étirement des récitatifs qui refroidit considérablement l’atmosphère. anne_van_aerschot-cosi-fan-tutte-16-17-c-anne-van-aerschot-11L’intrigue est assez simple : Guglielmo sort avec Fiordiligi, Ferrando avec sa soeur Dorabella. Les deux amis acceptent de parier avec leur ami Don Alfonso, ayant sur la vie un regard plus mature, que leurs fiancées leur seront infidèles à peine seront ils éloignés. Impossible disent-il en choeur … et pourtant, une fois l’annonce faite de leur départ à la guerre et le retour sous le costume de voyageurs albanais, le vieux philosophe aidé par Despina la servante, ne tardera pas, après quelques (feintes?) résistances à faire vaciller les coeurs  des deux jeunes filles. Chacune s’enamoure du copain de sa soeur jusqu’au point d’accepter le mariage ! la comédie est stoppée net par le retour des vrais fiancés et l’explication de la supercherie … les esprits s’apaisent sur le ton d’un amour retrouvé mais plus totalement le même.

Si l’acte 1 est un acte de pure comédie facile à mettre en scène, l’acte 2 est beaucoup plus retord car quelque part la musique en dit plus que le livret et cette « incohérence » est assez rarement lisible dans les mises en scène proposées qui font que le final tombe un peu comme un cheveu sur la soupe. A. T. de Keersmaeker prend d’emblée le partie de l’épure proposant une version sans décor : la scène du palais Garnier est nue, seulement bordée de plaques de plexy pour éviter des déperditions sonores je suppose, et entièrement repeinte en blanc du sol au plafond… inutile de dire que cela fait un vaste espace à occuper pour un opéra finalement pauvre en personnages et en scène de groupe. Chaque personnage est doublé d’un danseur reprenant le code vestimentaire de son binôme lyrique. Notons à ce sujet que les costumes signés An D’Huys sont particulièrement stylés notamment ceux des hommes.

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La première scène fait craindre le naufrage où l’on voit les chanteurs et leurs danseurs associés en arc de cercle sur une ligne courbe dessinée sur la scène (simple marquage ces lignes ou sens très bien caché ?) s’incliner un coup à droite, un coup à gauche pendant 5 minutes. La composition chorégraphique ne sera jamais de toute manière très riche et ne quittera pas souvent un minimalisme répétitif et finalement souvent ennuyeux, parfois cliché (le personnage est en colère, le danseur court ou se roule par terre) au final décoratif mais inutile ! … chorégraphiquement il n’y a rien ou pas grand chose à voir et l’avantage est que l’on peut facilement occulter cette partie dansée de son champs visuel car les danseurs sont souvent en fond de scène quand les chanteur sont devant !! mais là ou ATK réalise un coup de maitre c’est dans sa façon de faire bouger les chanteurs qui participent pleinement à cette mise en geste de l’opéra. S’affranchissant des décors et d’une gestuelle démonstrative voire archaïque (et l’écueil était proche vu que de part la taille de la scène beaucoup d’air sont chantés comme autrefois en avant scène), la chorégraphe arrive à présenter l’opera d’une manière totalement nouvelle mettant à l’honneur le texte et surtout livrant avec limpidité le contenu de la musique. Elle est à ce niveau aidée par Philippe Jordan qui dirige l’orchestre de l’Opéra de Paris avec une délicatesse et une sensibilité qui témoignent de sa connaissance intime de l’oeuvre. Avec la précision d’un joaillier, il cisèle la partition, révélant des éclats inédits, des subtilités rarement aussi évidentes que sous cette baguette magique. Toute la profondeur de l’oeuvre et en tout cas toute l’humanité de Mozart apparaissent grâce à ce dépouillement sur scène et à cette transparence dans la fosse malgré des temps parfois un peu alanguis.

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Le plateau vocal joue parfaitement le jeu ; cela est particulièrement vrai pour les hommes qui semblent avoir plus inspirés ATK que les femmes dont la mobilité est moins travaillée. Philippe Sly (Guglielmo) est celui qui s’approprie le mieux ce moyen d’expression tour à tour amoureux bondissant, et tonique puis séducteur reptilien, sans que cette gestuelle fluide  n’entrave jamais sa ligne de chant posée, vibrante et chatoyante. Son personnage est du coup beaucoup plus fin que le grand gaillard grande gueule que l’on nous sert habituellement même s’il ne faudrait ps qu’il en fasse plus pour tomber dans l’excès de sympathie vis à vis du public. Frédéric Antoun (Ferrando) est scéniquement très crédible mais sa voix me laissera plus dubitatif : souvent nasillard, son timbre manque de la rondeur que j’aime chez les ténors mozartiens. Paulo Szot est un excellent Don Alfonso, un peu lésé niveau chant par la partition qui lui accorde peu de numéros chantés, mais très sollicité sur le plan de la comédie. Son interprétation ne sombre jamais dans le cliché et sa connaissance de l’âme humaine ne le fait jamais passer pour un vieillard aigri de la vie mais bien pour un philosophe avisé du siècle des lumières. Du côté des filles c’est Despina qui triomphe : Ginger Costa-jackson est tout simplement géniale… là encore, on s’éloigne de la caricature de soubrette pour incarner un personnage plus subtil laissant poindre une certaine idée d’égalité, liberté, féminité revendiquée ! vocalement elle brille par son timbre, la fluidité de son chant et par ses intentions dramatiques admirablement portées par sa voix et son corps particulièrement sollicité. Les deux soeurs sont physiquement moins présentes, laissant peut être plus à leurs clones dansés le soin de se trainer par terre ou de sautiller sur place. Jacquelyn Wagner n’est pas une Fiordiligi d’exception mais joue son rôle sans faillir ; elle affronte ses airs les plus redoutables avec aplomb mais sans cette touche particulière qui fait que l’on croit vraiment à ce qu’elle dit. Elle évite cependant le cliché de la fille hystérique si souvent associé au personnage. Michèle Losier est plus attachante dans le rôle de Dorabella, sa voix superbe lui permette de donner une belle dimension à son personnage et de le faire joliment évoluer.

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L’homogénéité de cette distribution (peut être pas inoubliable vocalement diront les puristes), et l’implication totale des chanteurs dans une approche scénique radicalement différente qui peut au premier regard paraitre abstraite et à côté de la plaque font que ce spectacle prend et qu’il prend même très bien au point de livrer la sensibilité de l’œuvre comme aucune autre mise en scène que j’ai pu voir avant. Reste à voir avec un autre chef d’orchestre et d’autres chanteurs ce que cela peut donner lors d’une reprise sans la chorégraphe et sans tout le travail fait en amont des répétitions… mais pour le moment savourons ce délicieux moment totalement inattendu et tellement réussi !

Cosi fan Tutte – Opéra National de Paris – Palais Garnier – Dimanche 19 février 2017

Crédit Photo Agathe Poupeney – Anne van Aerschot
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