Lohengrin …ou comment survivre à Wagner

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Oui Jonas était là, oui Jonas chantait, oui Jonas est toujours aussi extraordinaire quand il ouvre la bouche même après ses longs mois d’annulation, de repos et d’oedème sur ses cordes vocales … mais que toutes ces questions sont agaçantes quand on annonce que l’on sort de la production tant attendue !!  (créée en 2012 à la Scala de Milan, déjà diffusée à la télé et enfin à Paris au bout de 4 ans !!). Pensez donc … personne ne s’est soucié de savoir si je n’avais pas le coccyx en compote en sortant de 4H30 d’immobilisation, coincé dans un fauteuil loin d’être confortable, personne ne s’est soucié de savoir si je n’avais pas fait de crise d’hypotension, presque privé d’eau et de nourriture sauf en y laissant un bras à en juger par le cours parallèle et totalement prohibitif de l’eau minérale au bar de l’opéra Bastille où le litre dépasse les 15 euros … mais oui pour ceux que cela intéresse, j’en suis sorti vivant , en tout cas pas en trop mauvais état, sans avoir eu besoin d’être sondé (utile détour « restroom » avant le spectacle) ou perfusé pour une réanimation post coma hypoglycémique ! Mais mon dieu … Lohengrin que c’est long … 

Loin des clichés wagnériens 

Vous l’aurez compris je ne suis pas wagnérien !! et pourtant (peut être devrais je dire que c’est surement à cause de cet état de fait)  la production de Claus Guth m’a totalement convaincu. Son « audace », de nous présenter une vision dépourvue des oripeaux wagnériens est presque salvatrice pour celui qui n’est pas un inconditionnel de ces histoires de géants, de trolls, de dieux du Walhalla et autres chevalierS du Graal se déplaçant à dos de dragon, de griffon ou de poney magique (ah non! on me souffle que le divin Richard n’a pas osé le poney enchanté). Le livret de Lohengrin est pourtant à la base bien teinté de ce germanisme héroïque et de cet ardent penchant pour les mythes chrétiens si chers au maitre de Bayreuth : dans le Brabant (non pas barbant !! bien que voyez, dès le début il y a quand même un subliminal avertissement), le roi Henri l’oiseleur vient recruter des troupes pour faire la guerre aux hongrois voisins qui commencent à devenir un peu envahissants. Il arrive dans un comté désolé, dévasté, sans chef ; il demande à Telramund la cause de ce laisser aller … celui ci lui explique que l’ancien seigneur lui avait confié à sa mort ses deux enfants : Elsa et Gottfried, l’héritier. Il était sur le point d’épouser Elsa mais un jour celle ci a noyé son frère dans le lac … du coup il a épousé Ortrud (celle là rien qu’à son nom on sait qu’elle va être méchante !), qui peut,elle aussi, par sa lignée, prétendre au trône. Le roi demande à Elsa de se défendre …non sans avoir fumé de l’opium (enfin on ne voit pas comment son discours est possible autrement), celle ci explique qu’un jour, un chevalier, envoyé par Dieu, viendra la sauver … Pour faire court, le roi qui, dès le premier acte semble comprendre que l’histoire est partie pour durer un moment, décide de remettre le jugement entre les mains de Dieu et ordonne un tournoi : que celui qui veut sauver Elsa se présente et se batte contre le prétendant au trône, Telramund. lohengrin-16-17-monika-rittershaus-onp-1Arrive Lohengrin, dans une barque tirée par un cygne !! il prétend innocenter Elsa ; à l’issue du tournoi où il épargne son adversaire, Lohengrin demande la main de la jeune innocente à la condition qu’elle ne lui demande pas qui il est ni d’où il vient , sans quoi il serait obligé de repartir dans son monde. Telramund, vexé, accuse son épouse maléfique d’être la cause de tout cela : c’est elle qui a dit qu’Elsa avait noyé son frère…mais Ortud fléchit les reproches de son mari et lui instille l’idée de faire naitre le doute dans le coeur d’Elsa afin de faire disparaitre le chevalier et récupérer le pouvoir. Au cours d’un long duo avec Elsa durant presque un acte entier, Ortrud mène à bien son stratagème si bien qu’à l’acte 3, alors que votre index glycémique commence à fléchir et que vous ne sentez plus votre jambe gauche totalement ankylosée, Elsa commet LE sacrilège : elle demande à son chevalier mystérieux de décliner son identité ! Celui ci, ayant au préalable occis Telramund qui s’apprêtait à le tuer d’un coup d’épée sournois, dévoile, au cours de l’air tant attendu In fernem Land (voyez comme il se mérite … on est déjà à 4H d’un torrent musical ininterrompu!!)  qu’il est le fils de Parsifal, chevalier du Graal, envoyé pour lutter contre le mal et qu’il doit désormais repartir puisque le contrat a été rompu par Elsa. Un collier au cou du cygne revenu chercher son maitre le fait reconnaître comme étant Gottfried … l’affreuse sorcière Ortrud l’avait métamorphosé pour le faire disparaitre et pouvoir accuser à tort Elsa, l’oie banche (que de palmipèdes !). Lohengrin prie, le cygne reprend forme humaine : le Brabant a retrouvé un prince tandis que le chevalier du Graal s’éloigne. Elsa finit surement folle en tout cas clairement névrosée au bord du lac …

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Claus Guth s’éloigne de ces temps médiévaux et place son action au début du XIX siècle à en juger par l’architecture de la coursive qui délimite la scène et accueille le plus souvent le choeur. Au centre un décor souvent minimaliste dans les premiers actes avec pour récurrence un piano (droit durant les premiers actes et renversé au dernier ?? donnez moi la clé que je comprenne !) et totalement luxuriant au dernier acte qui nous amène sur les bords du lac où s’est « noyé » Gottfried. Exit les hallebardes et les habits en peau de castor donc, … Exit aussi le cygne seulement évoqué de manière très ponctuelle et assez poétique par un enfant avec une aile blanche en guise de bras droit et quelques plumes blanches tombant des cintres …
On évite aussi tout le clinquant du héros aussi désintéressé que salvateur revenant sous une forme ou un autre de manière plutôt récurrente chez Wagner. Ici point de chevalier à la cuirasse brillante mais juste un homme arrivé là par hasard, sortant des bois (c’est d’ailleurs  un point de départ de l’intention du metteur en scène : l’histoire de ce sauvageon qui était sorti de la fôret à l’époque de la création de l’opéra). Chose amusante (est ce fait exprès ?), cet homme maladroit, qui tombe du ciel tout grelotant et convulsif, va sembler durant tout l’opéra avoir un costume trop grand pour lui, pour ce qu’attendent de lui Elsa et le peuple. Si la symbolique est voulue, elle est habile ; il n’empêche qu’elle est plutôt dévalorisante pour le ténor star qui dans cet accoutrement semble avoir quelques disgracieuses rondeurs … Attention Jonas … ne sombre pas dans la caricature du ténor !! Elle ridiculise aussi le héros voulu par Wagner mais en le rendant finalement plus humain et en soulignant sa vacuité intrinsèque … car finalement Lohengrin n’est, tout descendant de Parsifal qu’il est, RIEN … qu’une sorte de fantasme ou de rêve éveillé collectif servant juste à faire accoucher l’aveu de la traitrise d’Ortrud

lohengrin_bastille_6 La mise en scène semble avoir été décriée par les puristes … personnellement elle m’a plu, car elle sort de ce que l’on s’attend à voir en assistant à un opéra de Wagner sans affecter le sens premier (et même le sens profond) de l’œuvre. Elle est en ce sens réussi car elle traduit parfaitement ce qui me semble être le thème principal de Lohengrin : l’espoir et tout la projection que l’on y met dedans aboutissant forcement à une déception. Elsa et le peuple attendent un sauveur ; un homme qui ne demande rien à personne se trouve par eux chargé de cette mission et forcé de rentrer dans le moule du sauveur qu’ils ont imaginé A la fin forcement cela finit par échouer car le « sauveur » a son identité propre, sa vision des choses et du coup tout explose laissant chacun sur sa déception … tout le reste de l’histoire me semble la pour noyer le poisson !

Une distribution à la hauteur du défi 

Pour supporter cette longue aventure il fallait des personnages de poids !! Et le plateau vocal proposé était une sorte de cascade de champagne sur lit de caviar … Jonas Kaufmann d’abord était LA star attendue de cette production. Certains l’ont trouvé frileux sur les premiers actes … ce sont des rabats joie … alors bien sur il n’a pas l’émission tonitruante d’un John Vickers ou des ténors wagnériens peuplant l’inconscient collectif des fous d’opéra mais est-ce réprimendable ? oh que non !! un peu de douceur et de rondeur dans ce monde de Walkyries est un bienfait pour l’oreille profane… tout est posé, audible à tout moment, rond, viril et plein de sensibilité, au phrasé impeccable et à l’articulation parfaite … incontestablement Jonas reste l’un des ténors incontournables du siècle. Mais il faut bien avouer que ce sont essentiellement son air de l’acte 1 et son célébrissime air de l’acte 3 qui valent le détour ! Le reste est un peu long comme un jour sans pain ! (sacrilège!!!)

15995297_1707923275888114_4528905186983109909_oMartina Serafin est une Elsa un peu (même carrément) paumée. L’adéquation  de son timbre de femme à son rôle de jeune fille apporte dramatiquement à l’errance psychologique de son personnage et contribue à lui faire finement incarner une jeune fille névrosée crédible sans devenir caricature de l’hystérique. Wolfgang Koch est peut être le moins convaincant vocalement dans le rôle de Telramund mais tellement crédible sur le plan dramatique en homme totalement sous la coupe de sa femme, avide de pouvoir mais sans les couilles d’aller le prendre avec honneur, qu’on lui pardonne toute ses petites failles. Il faut dire qu’il a fort à faire devant Evelyn Herlitzius (Ortud) qui peine de par la tonalité de sa partition à s’imposer dans les  tutti notamment dans le final de l’acte 1 mais qui est en revanche extraordinaire dès qu’elle se retrouve en comité plus réduit. Quelle puissance ! et quel personnage !! son acte 2 mérite le (long) détour. René Pape est une pâle plus value pour le rôle du roi Henry réussissant toutefois sans donner l’impression de jouer son rôle d’imposer au spectateur l’idée qu’il EST roi, ce qui en soi est une belle prouesse d’acteur.

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Philippe Jordan dirige « son » orchestre avec toute la subtilité qu’on lui connait. Et dans Wagner cette subtilité est peut être de trop … vous allez me dire que je suis plein de paradoxe si je vous dis que le prélude de l’Or du Rhin m’est insupportable au bout de 30 secondes à cause de ce maelström de notes, de ce magma sonore que Wagner confère à l’orchestre et qui fait tout son style (ce pourquoi je ne suis pas wagnérien) … la direction de Jordan est d’une limpidité impressionnante arrivant à détacher chaque pupitre et décortique la partition, la cisèle, la polit et la rend plus brillante … et finalement cela me laisse sur ma fin. L’ouverture est sublimement belle, c’est un fait établi. Elle constitue pour moi avec les deux airs de Lohengrin et l’acte 2 d’Ortrud le point d’orgue de cette soirée fleuve … par la suite trop de beauté, trop de clarté et un coté peut être trop transparent lasse ou du moins plonge dans un état d’hébétude que l’opéra ne suffit pas à dépasser. Je ne serais pas surpris de tomber d’accord sur ce point avec un wagnérien que Philippe Jordan, tout en réalisant une direction d’orchestre en tout point exemplaire, trahi le son plus brut et plus sauvage en quelque sorte voulu par Wagner.

Quoiqu’il en soit 4H30 pour deux airs, une ouverture et la moitié d’un acte cela reste pour moi au delà du renouvelable dans une même saison et même pour la saison à venir … vous comprendrez que je zappe Parsifal l’an prochain (5H10) !!

Lohengrin de Richard Wagner – Opéra de Paris – Bastille – Samedi 21 Janvier 2017

 Crédit photo Monika Rittershaus
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Une réflexion sur “Lohengrin …ou comment survivre à Wagner

  1. Haha ! Mais pour survivre à Lohengrin, il faut impérativement faire une mission « quiche » à la boulangerie de la rue de la Roquette avant le spectacle ! 😉

    Votre lecture de la mise en scène est très intéressante. Pour ma part, j’ai trouvé qu’elle manquait d’explication, de préparation. Ça n’est pas trivial de transformer Lohengrin en personnage aussi fragile et maladroit. J’ai eu l’impression que, sous prétexte que Louis II s’était identifié à Lohengrin, Claus Guth avait voulu mimer le Louis II de Visconti, mais sans vraiment prendre le temps d’introduire ce choix auprès du spectateur, sans lui expliquer ce qui pouvait rendre cette histoire crédible…

    https://metsdesrosesdanstescheveux.wordpress.com/2017/01/21/lohengrin-a-bastille/

    Aimé par 1 personne

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