Barbe Bleue …la curiosité n’est pas (toujours) un vilain défaut

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Chaque année Cenon (33) accueille le Mois de la Danse avec diverses manifestations alliant stages avec des professionnels reconnus, conférences et surtout spectacles tout type de danse confondu. Cette année offrait entre autre l’occasion de découvrir ou de revoir Barbe Bleue, ballet créé par Emmanuelle Grizot en 2015 lors du festival Cadences. Familière des grands ballets narratifs classiques qu’elle a vécu en première ligne, la danseuse étoile du Ballet de l’Opéra de Bordeaux s’est pourtant écarté de la forme traditionnelle de ces  ballets issus de contes pour enfant et a su, malgré la commande initiale estampillée « jeune public », proposer une approche engagée  de la terrifiante légende du premier hipster, comprendre bourgeois fâché avec son barbier, de l’Histoire.

Loin de vouloir se replonger dans le vocabulaire classique, c’est du côté du hip hop que chorégraphe s’est tournée pour donner vie au rôle titre. Frédéric Faula est impressionnant  ; rien que par sa stature il en impose alors quand au début du ballet, il semble faire éclore d’un lourd et immense manteau de fourrure une créature mystérieuse dont les bras sortent, ondulent et s’entrelacent comme les pattes d’une araignée dévorant sa proie, l’effet est juste saisissant et effrayant. La musique du ballet mêlant baroque (Purcell) et quelques maitres contemporains minimalistes (Britten, Glass, Pärt) contribue pour beaucoup aux ambiances inquiétantes de ce ballet. 16177010_1055413514568743_1094517634_nLa suite va très vite, au cours d »une fête Barbe Bleue va choisir sa nouvelle épouse… secondé par le personnage de La Clé dont le rôle est capital. C’est elle qui va proposer dans l’assemblée les candidates au Nième mariage du monstre sanguinaire. Le regard tourné vers la salle, elle désigne cette jeune fille assise dans les premiers rangs et voilà Elle, qui monte sur scène dans un costume d’une superbe sobriété (là encore on délaisse les attributs souvent opulents de la danse classique) signé Hervé Poeydomenge. Son entrée dans la fête qui bat son plein chez Barbe Bleue continue de laisser s’installer un certain malaise. La puissance du maitre des lieux est symbolisée par son trône au milieu du plateau, par la soumission perceptible des gentilshommes présents. Anne la soeur de l’élue est là (essayer de prononcer cette phrase à haute voix, c’est un bon exercice de diction !) ; le malaise vient du fait qu’on la sent au courant de ce qui va se passer mais quelque part complaisante. Il est amplifié par la transcription de l’avidité et de la perversion de Barbe Bleue à travers une habile utilisation de la vidéo. Celui ci entreprend de filmer sa promise avec une petite caméra dont il fait courir le cadrage sur les jambes, le visage, la bouche, le corps dans une sorte de préliminaires virtuels pas vraiment consentis. En évitant la vulgarité, Emmanuelle Grizot traduit ici l’appétit du bourreau et oppose l’innocence de la femme déjà malmenée par le machisme de l’homme. Pourtant, ce rapport de force et quelque part ce « viol » est suivi, lorsque les deux protagonistes se retrouvent seuls, par un pas de deux apaisé et complice qui est pour moi le sommet du ballet. 16196250_1057678457675582_1817299061_oElle, sublimement incarnée par Claire Teisseyre, innocence et pureté personnifiées, va petit à petit se laisser séduire par le monstre qui se montre plus doux, qui se fait plus petit, plus délicat presque timide. Les pas sont complexes mais fluides, les corps se parlent, se cherchent, se répondent en s’enroulant autour du trône devenu escalier, couloir, banc (les balletomanes hystériques apprécieront au passage l’évocation du banc de l’acte 1 de Giselle). Claire Teisseyre est dans ce passage littéralement bouleversante ; si l’on sent que cette gestuelle n’est pas la sienne (habituée des bases plus classiques) son interprétation parfois hésitante renforce la fragilité de son personnage que son visage troublé, ses yeux perdus finissent de rendre totalement renversant (et l’on sent bien ici qu’avec la force de son jeu et son incontestable charisme, la jeune danseuse nous promet dans le futur des interprétations magistrales des grands rôles du répertoire!) ; son partenariat avec Fréderic Faula, qui se fait soudain doux et félin dans ses mouvements fonctionne à merveille pour traduire l’apprivoisement de ces deux personnalités diamétralement opposées ; c’est aussi un point fort de la chorégraphie d’Emmanuelle Grizot que de faire basculer chaque personnage dans le style chorégraphique de l’autre, du hip hop vers le « classique » et du « classique » vers le hip hop. Ce pas de deux servi par ces deux interprètes totalement investis est une petite pépite.

Puis Barbe Bleue part, il laisse Elle seule, avec la clé de la pièce interdite, un cube blanc au centre de la scène. Après une fête arrosée et déjantée, (moins réussie à mon gout que lors de la création car peut être plus caricaturale par l’excès de débauche ou par un duo d’invités moins complices) et au passage un pied de nez à la mode des selfies, Elle se voit ouvrir l’esprit par la Clé.

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Emmanuelle Grizot a souhaité traduire cette tentation à la curiosité et de là à l’émancipation par une allusion à la mode du pantalon chez les filles et au scandale que cela avait provoqué dans les années 60 ! C’est à travers çà que la jeune fille décide de ne plus se laisser faire et d’aller visiter la pièce secrète … par un effet rappelant les disparitions dans les ballets classiques, Elle et la Clé disparaissent dans le cube. La descente vers la sépulture des anciennes femmes de Barbe Bleue est illustrée par une vidéo de Nathalie Geoffray de Calbiac montrant un escalier en colimaçon (je vous épargne l’analyse psychanalytique du thème de l’escalier, du couloir …) et les femmes mortes par des marionnettes suspendues. Des tâches de sang bleu viennent souiller le cube et la main de la petite curieuse. Quand Barbe Bleue revient c’est le drame !! Etonnant de violence et de tonicité, tel un lion déchainé le danseur se roule sur le sol, envoie à terre les frères de la jeune fille alertés et transformés en infirmiers psychiatriques avant d’être finalement maitrisé en emporté. Dans un pas de deux assez troublants avec sa soeur, Elle retrouve sa liberté dans tous les sens du terme. Une route projetée sur le fond de la scène évoque cette vie qui s’ouvre à elle , loin du politiquement correct, de la pensée unique, du statut de ménagère soumise …vers l’indépendance physique, morale et matérielle.

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Sans revenir sur les deux interprètes principaux qui portent le ballet, on soulignera la pertinence de Claire Briant dans le rôle de la clé auquel elle sait donner plusieurs facettes et le rendre lisible et compréhensible. Guillaume Debut est un danseur acteur capable de rendre vivant un personnage en deux temps trois mouvements. Il incarne ici tour à tour un fêtard puis un frère d’Elle venu la sauver : chaque personnage est différent, concret, plein de vie. Camille Margnoux , l’autre fêtard, a, dans ce registre un peu plus de mal à convaincre et tombe dans le piège de vouloir trop en faire. Lucie Peixoto Rodrigues est une soeur Anne ambigüe ; étrangement sensuelle, souvent dérangeante, elle apporte à travers son interprétation un coté mystérieux au personnage et fait qu’il interpelle et pose question.

Après son Hansel et Gretel et à travers une chorégraphie inventive, notamment dans les deux grands pas de deux du ballet, Emmanuelle Grizot continue de développer le répertoire de sa Legato Compagnie et d’explorer différents vocabulaires chorégraphiques tout en apportant un éclairage personnel sur des mythes encore capables de fasciner enfants et adultes.

Barbe Bleue – Emmanuelle Grizot – Rocher de Palmer (Cenon) – Samedi 14 janvier 2017

Crédit Photo Béatrice Ringenbach
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