NOBODY … angoissante virtualisation du monde réel

824036-nobody-2

Jean Personne travaille dans une agence de consulting en restructuration d’entreprise (rien que l’intitulé du métier vous donne des vertiges si comme moi vous en êtes restés à pouvoir simplement appréhender l’activité professionnelle de métiers concrets comme boucher, plombier, vendeur de shit… éventuellement notaire encore que cela reste un peu plus flou). Il est le héros d’une performance filmique définie selon le Dogme 95 établi par le cinéaste danois Lars von Trier. Loin de vouloir m’aventurer sur un terrain cinématographique particulièrement glissant chez moi, je me bornerai à vous dire que le but est de réaliser un film sur une action qui se déroule ici et nulle par ailleurs, faisant intervenir des accessoires, décors et autres éléments présents sur place ; que le tournage doit se faire caméra au poing en un long plan séquence (ici seulement rythmé par deux caméramen) en présence des spectateurs, en couleur et sans musique et dans le temps réel de l’action jouée. Pour faire simple, Cyril Teste filme de l’intérieur la pièce de théâtre qui se joue sur scène. Pour rendre le spectateur encore plus mal à l’aise dans sa position de voyeur assumé il obstrue le « 4ème mur »d’un grand panneau de plexiglas  … le drame va donc se jouer dans un « aquarium » habillé d’un mobilier familier : bureau, salle de réunion, photocopieuse et machine à café et être projetée en simultanée sur un écran au dessus de la scène.

nobody

Le principe tout comme le dispositif scénique ne sont pas novateurs mais au moins insolites et cette approche de l’action contribue indéniablement à donner de la « profondeur » à la pièce. Profondeur spatiale avec une vision plus tridimensionnelle de l’espace de l’action et profondeur émotionnelle avec une captation plus intime du jeu des acteurs, profondeur de sens aussi …

nobody_copyright_simon_gosselin1Jean Personne broie la vie de salariés d’entreprises qui ne sont pour lui que des chiffres  et rien de concret ; il donne son avis à partir de « stats » récupérées et après lesquelles court un naïf stagiaire (au passage seul élément vraiment humain de l’entreprise, le seul qui parlera de sentiments aussi) et déclenche des plans de licenciement. Il décide de la vie de personnes qui ont à peu près autant d’importance et de consistance pour lui que les soldats de son armée virtuelle quand il joue sur sa PS4  ! Là où l’étau se resserre c’est qu’au sein de son entreprise, sous les airs policés et les jolis costumes de marque tout le monde est inspecté, observé, jugé, évalué  par des responsables du personnel au cours d’entretien psychologiques totalement intrusifs, au cours de séances de brainstorming … que la place de chacun est lorgnée par son subalterne prêt à tout pour récupérer le poste de son N+1, …que l’ambitieuse « réalisation personnelle » passe par une perte totale d’humanité  … Dans ce monde où tout est compétition, où rien n’est quantifiable mais où tout fait l’objet de chiffres, de tableaux, de courbes de tendances et d’histogrammes, les vies des employées vont peu à peu imploser sur un texte de Falk Richter incisif, cru et totalement dépourvu de sentimentalité  ou de compassion … Ne se contentant pas de la froideur du texte le metteur en scène ne nous épargne pas de bien inutiles et sordides scènes de nudités et de sexe ayant fait pousser un cri effarouché à une jeune spectatrice !! Cette plongée dans un monde dans lequel seule la violence semble vraiment concrète, dans lequel le travail a perdu de vue son objectif concret, est une véritable crise d’angoisse orchestrée avec efficacité ; nous mettant sous le nez nos vies où, à force de procédures et autres masturbations cérébrales, il y a des responsables pour tout mais qui ne sont plus responsables de rien, l’objet même du travail étant souvent devenu une notion totalement vide et purement virtuelle. Racontées en voix off sur un ton monocorde, les impressions de Jean Personne amplifient le malaise de cette déshumanisation programmée par les pressions que chacun s’impose alors qu’il n’y a réellement et objectivement aucun enjeu concret.

cyril-teste-nobody-simon-gosselin-3

La vision de cette sphère infernale et de l’abime bien réel qui s’ouvrent devant nous qui avançons leurrés dans nos vies totalement virtualisées est elle le spectacle auquel on veut assister un soir pluvieux de janvier ? ma réponse est clairement NON ! faut-il cependant pour autant blâmer le scénographe qui nous met cette vérité sous les yeux je ne pense pas non plus … comme quoi l’utile n’est pas toujours agréable …et le spectateur doit parfois se faire violence et sortir de sa zone de confort !

Nobody – Texte de Falk Richter par Cyril Teste – Théatre National Bordeaux Aquitaine  – Jeudi 12 janvier 2017

Crédit Photo Marie Clauzade – Simon Gosselin

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s