Impressing the Czar …surprenant capharnaüm!

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Un joyeux fouillis plus ou moins poussiéreux et au milieu une pépite ! 

Quand William Forsythe propose Impressing the Czar au Ballet de Francfort en 1988, l’idée est de proposer une soirée de ballet complète en alternative à une succession de ballets isolés (format « triple bill » si cher au coeur américain). Sous prétexte de construire un ballet sur le format des classiques de Marius Petipa genre 4 actes un prologue, croulants sous de somptueux décors et autres luxueux accessoires pour éblouir le Tsar et sa Cour, le chorégraphe américain se lance dans une déconstruction de toute l’histoire de l’Art européen mais le fait dans les règle de l’Art, c’est à dire dans un ballet d’action sans action en 4 actes et 5 tableaux !! 

Acte 1 : Potemkins Unterschrift débute sur des bases rassurantes pour tout balletomane frileux de nouvelles expériences …: un quatuor de Beethoven (dont vous irez écouter le second mouvement à vos risques et périls … vous aurez été prévenus si vous le sifflotez en continu encore trois jours après !), un éphèbe grec armé d’un arc et vêtu d’un pagne, des courtisanes dont les robes scintillent de baroques reflets aurifères, des toiles de maîtres en fond de scène et de l’or partout… seul un échiquier dangereusement incliné intrigue …

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Cet effet rassurant ne durera pas car au fil d’un frénétique enchainement toute cette petite mécanique bien huilée part en live ! Et l’on apprend que la maitresse de cérémonie, une certaine Agnes (infatigable Helen Pickett en  uniforme de collégienne anglaise) et un certain Mr Peanut (sculptural Julian Amir Lacey) sont à la recherche de « cerises dorées », tandis que se disloquent sous les yeux impuissants du spectateur conservateur tous les canons du ballet et au passage de l’art pictural des plus anciens codes de la Renaissance aux bases néoclassiques balanchiniennes … superbes effets d’une danseuse qui reprend les gestes codifiés de la pantomime (« je l’aime, tu l’épouseras, je vais te tuer, malédiction » …) et les répète comme emportée dans un accès maniaque, joli pas de deux néoclassique entrecoupé de lancers de flèches dans le cintres, d’une parodie hurlante de Guillaume Tell, d’une partie de golf sur le grand échiquier (sacrilège sur ce parquet versaillais) où à coups de rame une danseuse dégomme de petits cônes dorés et même le « sanctissime » martyre de St Sébastien où Mister Peanut d’archer devient cible transpercée d’une flèche dorée …

2-r-coumes-marquet-and-v-lamparter-impressing-the-czar-by-w-forsythe-semperoper-ballet-photo-i-whalenbref un grand délire organisé d’autant mieux amené que la musique elle même se désagrège, le quatuor de Beethoven se trouvant déformé petit à petit par la musique plus électro de Thom Willems.

Acte 3 La Maison de Mezzo Prezzo : on reprend ce joyeux délire dans un style plus théâtral que dansé avec une parodie de vente aux enchères où toutes les dorures de l’acte 1 se voient dispersées à des prix astronomiques. Le côté franchement kitch de cette satyre du « n’importe quoi économique » qui à secoué l’Art  contemporain dans les années 80 a franchement mal vieilli. La traduction en français d’une partie du texte de la fameuse Agnes (toujours aussi survitaminée) est souvent incompréhensible (mais fallait-il inciter ce la sorte le spectateur à vouloir comprendre?) et rend tout ce passage surréaliste plutôt fatigant, voire agressif, enlèvant tout l’humour absurde qu’il aurait pu avoir. Mr Peanut meurt (se suicide) d’une flèche dans le poitrail

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Acte 4 – 1 Bongo Bongo Nageela : Mr Peanut est mort. Son corps git transpercé d’une flèche dorée au milieu d’un cercle de 40 danseurs(seuses) tous vêtus comme Agnes, uniforme de collégien anglais version manga (jupe plissée, chemisier blanc et petite cravate noire) qui se lancent dans danse tribale, calquée sur le déferlement des clips faisant la gloire de MTV dans les années 80 (et l’on voit que 10 ans plus tard Britney Spears a tout piqué à Bill !!). Au démembrement de la danse académique fait suite une danse plus primitive, plus instinctive que codifiée, presque rituelle, peut être l’essence de la danse dépouillée de ces conventions et de ses codes élitistes ou maniéristes avec le paradoxal clin d’oeil de ces cercles de danseuses aux volutes de Wilis dans Giselle ou aux envols des cygnes dans le Lac des cygnes

8-ensemble-impressing-the-czar-by-w-forsythe-semperoper-ballet-photo-i-whalenActe 4 – 2 Mister Peanut goes to the Big Top voit la resurrection de Mr Peanut grâce à la danse rituelle des collégiennes . La danse classique semble renaitre avec lui quand il se lance dans des manèges si typiques des grandes variations classiques. Mr Peanut termine cette bacchanale en soufflant dans une langue de belle mère dorée, semblant se rire du clivage des styles, faisant entrer la pantomime et le théâtre dans le ballet, ayant finalement transcendé un genre un peu engoncé en une sorte de curieux mélange suréaliste.

6-e-vostrotina-and-r-coumes-marquet-impressing-the-czar-by-w-forsythe-yemperoper-ballet-photo-i-whalenActe 2 In the Middle, Somewhat elevated est un OVNI dans ce ballet. Cette pièce avait été créée, seule,  un an avant par le Ballet de l’opéra de Paris et a contribué à la notoriété et à l’explosion du chorégraphe. Il s’en sert de base pour construire Impressing the Czar (les fameuses cerises dorées étant l’unique élément de décor d’In the Middle…, rapport à leur position, au milieu un peu en hauteur de la scène).Totalement abstrait cet acte contient l’essence du vocabulaire de Forsythe : le travail sur le déséquilibre, les changements de vitesse dans le même mouvement, les brisures des lignes … sobre par excellence, il tombe d’autant plus comme un cheveu sur la soupe au milieu de grand bazar inorganisé ! mais peut être tire t’il son nom de cette incongruité … au milieu (du chaos) quelquechose de plus « élevé »…

 Un ballet certes « impressionnant » d’une certaine façon mais une interprétation pas toujours convaincante

William Forsythe dit lui même que le Semperoper Ballet de Dresde est la compagnie la plus apte à présenter son oeuvre … le contredire serait donc malvenu. Et pourtant à travers les représentations il semble manquer quelquechose pour que la sauce prenne vraiment. L’acte 3 est à jeter tellement il a mal vieilli et est aujourd’hui sans interêt et clairement agressif après l’intermède In the Middle. L‘acte 1 est assez déroutant. A cause de cette pagaille et tous ces détails à regarder dans tous les sens de la scène, il faut un temps d’adaptation pour se laisser emporter par cette douce et frénétique folie que la compagnie peine à véhiculer de manière homogène et surtout continue. Le problème est un peu le même dans l’acte 4 où s’il est facile de se laisser entrainer dans la danse tribale et quasi orgasmique (et le rôle de la musique y est surement pour beaucoup) mais l’effet a tendance à retomber et à ne pas monter en puissance comme semblerait le vouloir la chorégraphie. Si l’impact visuel est certain, l’impact émotionnel ne tient pas la route sur la longueur (l’effet de nombre et d’uniformité visuelle est en ce sens beaucoup moins fort que dans Minus 16 de Naharin par exemple). Ce manque d’énergie vient s’ajouter à l’absence de cette ambiance (connexion?) si particulière que William Forsythe avait su établir lors de la création de  Blake Works I pour l’opéra de Paris en 2016… Car finalement tout cela se ressemble beaucoup !!

Impressing the Czar (Saison 2016-2017)

Quant à In the Middle, si le cast du samedi soir s’est montré plus convaincant que celui de la matinée, il y manquait définitivement du mordant et un peu de raideur ; il y avait trop d’amortis dans les accélérations .. et la tension « dramatique » si l’on peut s’exprimer ainsi en l’absence de narration (plus que suggérée par la chorégraphie où les corps sont en tension permanente comme des branches que l’on tord) se dilue au fil du ballet provoquant du fait de la musique un peu répétitive une douce torpeur (qui ne rend d’ailleurs que plus agressif cet insupportable acte 3 !)

Donc oui, impressionné par cette oeuvre monumentale et inclassable mais surement pas assez pour ne pas continuer à vouloir voir In the Middle somewhat elevated comme une pièce isolée de cette agitation et dans un esprit plus contemporain et plus « tonique ». Totalement séduit par la musique par contre !… et a posteriori plus blasé par Blake Works I qui remet finalement à la sauce 2016 ce qui avait déjà été proposé au milieu des années 80 démontrant que la démarche radicale et magnifiquement réussie de déconstruction du mouvement académique entamée avec Impressing the Czar a certes abouti à un style sublime et puissant, nul ne remet cela en question, mais qui n’a pas su franchement évoluer 30 ans plus tard …

Impressing the Czar – Semperoper Ballett Dresden – Palais Garnier – Samedi 7 Janvier 14h30 & 20h00

(Crédit Photo Ian Whalen et Laurent Philippe)
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