La Belle et la Bête … Sois Belle et tais toi

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Après un mémorable Cendrillon, Thierry Malandain se lance dans un nouveau ballet narratif et un nouveau conte dont le thème est finalement assez proche du précédent : la gentille fille, brimée par ses soeurs qui finit par épouser le beau Prince sauvé/touché par sa pureté d’âme. En s’attaquant au conte de la Belle et la Bête, le chorégraphe et directeur du sympathique Malandain Ballet Biarritz a en tête le film de Jean Cocteau et souhaite aborder l’argument un peu « niais », il faut bien l’avouer, sous un angle plus subtil que la morale bien pensante et chrétienne initialement insufflée par Jeanne Marie Leprince de Beaumont (sortez vos serre têtes en velours!) .

Son propos est ici d’établir un parallèle entre la Beauté qui représente l’Ame/la Raison et la Bestialité qui représente le Corps et ses pulsions afin de montrer comment à travers l’Art l’homme arrive à assembler ces deux forces motrices et s’extirper de sa modeste condition. Il tente ainsi de nous montrer que l’Artiste en détournant le regard du spectateur arrive à créer un nouvel espace où chacun a la possibilité d’être un autre ; l’Art permettant en quelque sorte de révéler le Réel et, soyons fou dans notre quête philosophique, de révéler la Vérité.

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C’est pourquoi le ballet commence finalement par une apothéose , conventionnelle conclusion de tout grand ballet classique qui se respecte : une superbe et somptueuse valse où tous les danseurs arborent de jolis costumes dorés et patinés dans un style très « rocaille versaillais » . Comme pour montrer l’importance du paraître, du visuel et de la beauté renvoyée par le regard de l’autre qui sont depuis toujours les bases d’une certaine hiérarchie sociale (reprenant en quelque sorte l’idée du sens commun que « ce qui est beau est bon » ou noble) ; la suite du conte nous montrera qu’en modifiant le regard que l’on porte sur Autrui, en acceptant de ne pas jauger l’Autre sur sa beauté et sa plastique (aux ors des courtisans s’oppose les costumes noir et la cagoule de la Bête et de ses sbires), cet Autre peut être amené à s’envisager lui même différemment et se révéler sous un jour nouveau… ce n’est qu’au moment où elle cesse de se focaliser sur la laideur de la Bête, au moment où elle l’envisage sous l’angle de sa souffrance, que la Belle permet au Prince maudit de se révéler le plus beau des jeunes hommes et d’amorcer sa transformation. arnaud-mahouy-miyuki-kanei-et-daniel-vizcayo_la-belle-et-la-bete-olivier-houeix_ohx_8250

Thierry Malandain trace ici un parallèle entre l’idée très judéo chrétienne de Mme de Beaumont selon laquelle voir avec l’âme permet de voir la Vérité, idée sous tendue du principe tout aussi judéo chrétien que la bonté est récompensée (la Bête devient un beau prince dans le conte et la Belle ne se voit pas condamné à épouser un laideron!) , et l’idée plus métaphysique que l’Artiste serait celui qui permet d’avoir ce regard différent ; celui qui sait dompter la bestialité des instincts, maitriser ce corps pour en révéler la pureté, pour accoucher finalement accoucher du Beau … Le propos est recevable même si je verrais plus dans ce conte une incitation à « tuer le père » puisque c’est en cessant de vouloir retourner dans ses jupons, en fuyant  ce schéma familial bancal (absence quasi constante de la mère dans tous ces contes) que la Belle peut enfin réellement voir qui est la Bête, faire éclore un prince bien sexy et désirable et se réaliser en tant que femme !

L’écueil de cette ambitieuse intention est que le chorégraphe en fait trop, veut trop en dire, veut trop en montrer et nous livre au final un ballet indigeste à force de rajouter des strates de crème fouettée.

Spécialiste de la scénographie minimaliste et de ce fait toujours très inventif Thierry Malandain réduit à quasiment rien les décors de son ballet. En tout et pour tout, une table à pieds de lion, monumentale, asseyant le statut princier de la Bête, et des rideaux noirs montés sur rail qui vont rythmer la narration : délimitant les espaces, illustrant les changements de scène ou structurant les entrées et sorties des personnages qui s’y glissent dessous, s’y enroulent dans des effets visuels souvent particulièrement réussis … claire-lonchampt-olivier-houeix_ohx_3892Ces rideaux sont tirés par les danseurs et si ce visuel permet de jolis effets il n’empêche qu’au bout de 10 allers retours desdits rideaux d’un bout à l’autre de la scène le procédé devient un peu répétitif, rapidement lassant et au final saoulant ! Fidèle à son style néo classique, le chorégraphe n’innove pas dans la gestuelle, (cela n’est de toute façon pas une fin en soi) mais se montre trop bavard comme voulant déverser dans sa création tout le vocabulaire développé dans ces précédents ballets. Cela a tendance à donner un langage qui manque d’unité stylistique

Pour expliquer son parallèle entre le conte et la condition de l’Artiste, le chorégraphe rajoute les personnages de l’Artiste (Arnaud Mahouy), l’Ame (Miyuki Kanei) et le Corps (Daniel Vizcayo) qui évoluent de manière omniprésente au milieu du conte. Cette intention est doublement contre productive. Elle alourdit certaines scènes : la grande valse d’ouverture où l’ensemble du corps de ballet est déjà à l’étroit dégage une impression de désordre et de manque d’unité  d’autant plus frappante que sa construction est archi classique , la scène de la tempête où le Père (Frederic Deberdt : quelle interprétation !!) se perd dans la forêt aurait surement plus d’impact s’il était seul au milieu de son cauchemar habilement rendu, idem pour la scène entre le Père et la Belle … Par ailleurs, elle fait perdre en lisibilité et en compréhension : le ballet étant par ailleurs peuplé de divers symboles assez obscurs pour qui n’a pas lu la note d’intention (la Rose, le Miroir, le Gant, la Clé ….). De surabondance de personnages en surabondance d’idées et de style nait un rapide sentiment de saturation visuelle. Enfin, dans ce concept de l’Artiste, l’impression perçue est qu’Arnaud Mahouy est comme un avatar du chorégraphe, (peut être même sa « muse » ou son fils spirituel) et renvoie une impression nombriliste d’autant plus dérangeante et agaçante que le danseur à une fâcheuse tendance à minauder et à se regarder danser. L

Tous ces défauts auraient peut-être pu être moins perceptibles si le choix musical avait été plus neutre, plis abstrait en tout cas moins connoté. Les pages (sublimes) de Tchaikowski sont débordantes de lyrisme, dégagent de lourdes effluves d’eau de rose et se déversent comme des flots de guimauve. Plus sérieusement, les symphonies du génial Piotr disent déjà beaucoup ; vouloir les plaquer sur un ballet lui même très bavard anéantit toutes les intentions du chorégraphe soit en rendant évident le non sens de ce plaquage forcé d’une musique sur un pas (Le pas de trois des méchantes soeurs et du père par exemple)  soit en écrasant une chorégraphie qui se retrouve sans impact, n’arrivant ni à porter ni à dépasser le lyrisme de la musique. Isolément et notamment pour les deux personnages principaux la chorégraphie exprime une esthétique (sublime Claire Lonchampt) et une force (sculptural et émouvant Mickael Conte) indéniables mais couplé au pathos de Tchaikovski, cela ne fonctionne définitivement pas.

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A vouloir être trop bavard et à vouloir décortiquer le conte, à force de trop d’astuces scénographiques et en plaquant de force une musique trop dégoulinante sur une chorégraphie au lyrisme insuffisant , le ballet s’englue perd rapidement toute tension dramatique devant lourd et indigeste.

Moins dans l’excès de paroles et de démonstration intellectuelle cette Belle aurait été surement beaucoup plus efficace … oui c’est çà … sois Belle et tais toi aurait dû être la devise de départ ! 

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La Belle et la Bête – Malandain Ballet Biarritz – Olympia d’Arcachon – Mercredi 14 décembre 2016

Crédit Photo Olivier Houeix
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