Le Lac des Cygnes … où quand la plume n’est pas toujours légère !

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La messe est (déjà) dite …

Comme à chaque reprise de cette production de 1984 que Rudolf Noureev avait construite pour l’Opéra de Paris, toute la presse plus ou moins spécialisée y va de son avis sur le « chef d’oeuvre », s’empressant souvent d’en hyperboler les charmes, oubliant régulièrement d’en souligner les lourdeurs mais rivalisant surtout dans le décorticage (ce qui semble être une obligation quand il s’agit de ballet de Noureev), de son sens psychanalytique … Alors forcement quand il s’agit de l’histoire d’un fils à maman (Siegfried) qui fait son caprice au moment de choisir une princesse de bonne famille et préfère aller guincher dans les roseaux avec une femme à plumes (Odette), se faisant au passage avoir par sa jumelle (Odile) beaucoup plus physique que platonique avant selon les versions de :

  • se jeter dans ledit lac en s’accrochant au cygne qui, ne sachant pas nager coule avec lui avec dans certaines versions la possibilité d’en ressortir ressuscité et les cheveux secs dans une apothéose digne de Walt Disney

  • voir l’animal se transformer en femme qui, hélas conserve de grands pieds palmés et chausse du 43 ce qui est assez rédhibitoire pour une princesse
  • se réveiller d’un mauvais rêve mais avec l’angoissante impression que son précepteur (Wolfang/Rothbart) envisage un peu de le coincer dans le vestiaire après sa partie de chasse (comme dans la version présentée ici)

vous comprenez aisément que l’on peut se gargariser de théories psychanalytiques freudiennes, lacaniennes ou femme actuelliennes. Je ne m’y lancerai donc pas car il me semble inutile d’expliquer à grand coup de psychologie de bas étage ce que la musique sublime de cette partition dit d’elle même et que le chorégraphe laisse assez subtilement comprendre sans qu’on en surligne les intentions avec des litres d’encre . J’en reviens toujours à ma grande question : vouloir introduire de force du cartésien dans un conte féérique ne nuit il pas à la féérie même du conte ? Ne faut il pas des fois poser son cerveau et se laisser porter par ce que l’on voit en dépit de toute vraisemblance ou cohérence psychologique ? Indubitablement avec le Lac comme avec Giselle mon « moi profond » me ferait penser que si …

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Si les actes blancs sont indéniablement réussis (l’acte 2 ayant été peu retouché par rapport à la version d’Ivanov – on doit être vers 1895- … rendons à César ce qui est à César sans l’attribuer au Dieu Rudy), on ne peut que déplorer la lourdeur de l’acte 3 dans lequel Noureev fait se succéder dans un décor austère d’un Ezio Frigerio que l’on a connu beaucoup plus volubile, les danses de caractères (variation espagnole, napolitaine, hongroise etc etc … et l’on en vient à se dire que heureusement l’empire des Habsbourg ne s’est pas étendu plus loin !) dansées dans des costumes trop lourds et trop monochromes pour pimenter ce qui est censé être une fête !  Même Francois Alu ne réussit pas à me sortir de cette douce torpeur qui me prend à chaque fois dans cet acte… c’est dire !! Heureusement le pas de trois du cygne noir relève l’intensité de l’acte qui plongerait sinon le spectateur dans une léthargie fatale. L’acte 1 subit un peu les mêmes conséquences d’un décor trop oppressant par son manque d’ouverture (volontaire pour marquer l’enfermement du prince dans le politiquement correct et le carcan de l’étiquette de la cour), d’un manque de spontanéité dans ce qui est encore censé être un épisode festif. On notera l’évocation des amitiés viriles du prince par la transformation en pas de 8 de chevaliers de celui qui est normalement un pas de couples. Quant au final, il me manque le romantisme gothique de la tempête sur le lac et l’envol de deux serpillières géantes dans les cintres évoquant Rothbart et le Cygne blanc se dissipant dans l’éveil du prince ne me plait toujours pas …

Le cast « s’il n’en fallait qu’un » comme dirait l’autre …

Les distributions établies par la nouvelle directrice Aurélie reprenant la saison programmée par feu Benji 1001 pattes retrouvent un certain respect de la hiérarchie avec un bon nombre de spectacles dansés par des Etoiles du Ballet de l’Opéra tout en laissant quelques dates aux « espoirs » de la compagnie. Ce soir c’est le casting de choix.

Mathias Heymann est LA valeur sure de la compagnie dans les grands  ballets classiques. Il impose toujours un prince viril mais délicat, fort mais musical, tonique mais souple. Son Siegfried est mélancolique sans tomber dans la neurasthénie et rêveur sans forcer la caricature. Sa variation de l’acte 1 est parfaitement maitrisée et pleine de sensibilité. Son enthousiasme lorsqu’il pense qu’il va épouser son cygne chéri à l’acte 3 rayonne tout autant que son sincère désespoir quand il se rend compte qu’il a brisé son rêve. C’est le prince idéal.

Karl Paquette retrouve le rôle du précepteur Wolfgang et de son double maléfique Rothbart, un rôle qu’il écume depuis plusieurs reprises et qui comme en 2015 me séduit à moitié. Il lui manque un peu de tempérament, de noirceur et de mauvais fond … n’est pas bad boy qui veut. Cela nuit un peu à la lisibité des intentions du chorégraphe qui semblait tenir à l’emprise du précepteur sur le jeune prince notamment dans leur « pas de deux »… mais il maitrise comme personne ce jeu avec la cape redoutable à remuer dont est affublé le méchant génie des marécage.

Myriam Ould Braham faisait ses débuts dans le rôle. Evidemment elle y est parfaite dans le cygne blanc. Ses bras sont tour à tour les ailes et le cou du cygne ; en dessinent toute la grâce et la majesté. Ses pointes sont délicates et solides et elle glisse sur la scène avec une beauté princière. Son partenariat avec Mathias Heymann est abouti et équilibré ; tout est parfait mais pourtant assez peu touchant. Beau, sublime même par moment mais froid et je retrouve là ce qui m’avait un peu perturbé dans Giselle, à savoir que ses deux actes blancs sont parfaits mais que cela ne m’émeut pas. Comme si (même impression dans sa Giselle) sa résolution et l’acceptation de son sort m’enlevait toute émotion face à sa malédiction… Il manque à mon gout un certain degré d’urgence dans sa situation et cet équilibre à trouver entre l’espoir de trouver un prince qui la sauve et la peur de le perdre et d’être perdue à jamais. Cela dit, cette attente se justifie pleinement dans une version classique du Lac ; dans cette revisite centrée sur le prince, il s’agit peut être d’un parti pris volontaire ce qui dans ce cas me parait être une erreur de point de vue altérant l’impact dramaturgie du personnage. Son cygne noir est en revanche nettement en dessous au niveau de l’interprétation , manquant de piquant, de coup de bec, de complicité avec son maitre Rothbart, de séduction clinquante et tapageuse. La fameuse série des 32 fouettés commence bien mais finit hélas dans les choux suite à un fâcheux déséquilibre sur la dernière série.

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Dans les variations annexes mais savoureuses se sont illustrés : Sae Eun Park, Séverine Westermann et un Fabien Revillion toujours très en forme dans le pas de trois de l’acte 1. Alice Catonnet, Aubane Philbert, Séverine Westermann et Jennifer Visocchi dans le célébrissime pas de 4 des petits cygnes. Héloïse Bourdon, Fanny Gorse, Sae Eun Park et Ida Viikinkoski étaient de solides grands cygnes de luxe. Le corps de ballet « fille » se partageant les rôles des 24 autres cygnes n’est pas encore parfaitement réglé avec des alignements de jambes parfois aléatoires et des bras peu orthodoxes pour certaines. Du côté des garçons présents dans les actes impairs, on retrouve une belle énergie avec toujours des éléments qui se démarquent du groupe … de la difficulté du corps de ballet : rester homogène tout en essayant de se faire remarquer !

L’orchestre dirigé par Vello Pähn sur des tempi s’étirant parfois plus que de la guimauve fondue accompagne dignement et, fait remarquable, proprement (aucune déflagration fâcheuse dans le pupitre des cuivres !) cette 257ème représentation du ballet dans la grande boutique.

Le lac des cygnes – Ballet de l’Opéra de Paris / Opéra Bastille Samedi 10 décembre 2016

 

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