LUCIA DI LAMMERMOOR … trop beau n’est pas bel canto

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Enorme surprise au fil de ce Lucia Di Lammermoor, chef d’oeuvre bel cantiste de Donizetti tant la soirée qui se déroulait était la complète antithèse des comptes rendus précédemment distillés dans la presse lyrique. Bel canto … le programme de salle en précise pourtant les codes et les objectifs pour parler comme un manager de boutique H&M … en gros « le souci premier du bel canto n’était pas de maintenir à tout prix la plus belle qualité d’émission vocale » nous explique t’on .. en ce sens bel n’est pas ici à prendre au premier degré c’est pourtant sur la beauté du chant plus que sur son sens que semble s’être apesanti la deuxième distribution au cours de cette 420ème représentation à l’Opéra de Paris et 59ème dans la mise en scène désormais mythique d’Andrei Serban.

20 ans et pas une ride …

agd7g9aqg0ihefpjkpd0La production d’Andrei Serban date de 1995 et reste toujours aussi efficace. L’idée de départ est l’amphithéâtre de Charcot, tenant plus d’une arène au milieu de laquelle il se tenait face à ses hystériques, en contrebas de gradins où se pressaient ses étudiants et la bourgeoisie friande de curiosités mondaines. Pourquoi Charcot et la psychiatrie se demanderont les novices … mais parce que la pauvre Lucia finit folle, complètement frappée, prise d’une bouffée délirante lors de sa nuit de noce avec un mari que son frère lui a imposé pour préserver sa fortune, totalement hystérique et ravagée en sortant de sa chambre après avoir égorgé le riche Arturo !!! La même architecture que la salle de cours du père de la psychiatrie moderne est ici reprise : l’action se passe au fond d’une fosse sous l’oeil du choeur (presque antique) de bourgeois-spectateurs commentant l’action.

La scène est hérissée de passerelles qui ne permettront jamais de relier l’un et l’autre bout de la scène un peu comme dans la vie des deux héros, Lucia et Edgardo, dont les sentiments ne se rencontreront jamais dans une ambiance douce et paisible. Lucia est la seule femme, au milieu de bons gars machos et égocentriques ; cette soumission et sa révolte refoulée qui finira par exploser dans une sanglante apogée sont parfaitement évoquées par le débordement de testostérone que déverse la scène et son ambiance tour à tour garnison ou gymnase  remplie de soldats et de culturistes, criblée de perches et autres objets dressés ou érectiles . Tout attroupement est érotisé et tout transpire le sexe au fond de la fosse sous l’oeil impassible (mais attiré … petits cochons voyeurs ! ) des bourgeois qui déambulent dans la coursive. Pas de transposition loufoque, pas de liberté avec le texte : une mise en scène efficace et suffisamment expressive.

Nos plus belles années semblent derrière nous ce soir 

Il n’était pas facile de passer après les deux casts des années 2005 et 2013 (Natalie Dessay /Patricia Ciofi en Lucia, Evelino Pido et Maurizio Benini au pupitre) et les souvenirs de 10 minutes montre en main d’applaudissements, public debout et hurlant,  pour Natalie Dessay après la première partie de son air de la folie ! vocalement le plateau du deuxième cast tiens la route et la Lucia de Nina Minasyan n’a nullement à rougir de passer derrière la triomphale Pretty Yende (première distribution) nouvelle coqueluche de la presse lyrique.

mhi44wkvtqsixmmtmuy0Son timbre est plaisant malgré quelques aigreurs qui tournent à son avantage en apportant un peu de rugosité au personnage et ses aigus sont d’une belle rondeur évitant l’écueil des notes cassantes que peuvent avoir certaines soprano ‘hyper’ colorature. Elle se se sort brillamment des ses grands airs et se taille un beau succès dans la grande scène de la folie. De toute la distribution c’est surement elle qui est la plus proche de ce « bel canto » que nous recherchons dans cet opéra qui est tout sauf une mièvre sucrerie construite sur de suaves et audacieuses roucoulades. Tout n’y est que manipulation, tromperie, amour contrarié et bafoué par des êtres sans scrupules. Cette noirceur manque cruellement dans l’interprétation proposée ce soir et notamment à Artur Rucinski  dont l’Enrico Ashton est à côté de la plaque. Rien à dire au niveau de la voix : belle projection, son parfait, timbre idéal et viril … par contre il faudra lui expliquer que quand il chante « il mio furore gia su voi tremendo rugge, l’empia fiamma che vi strugge io col langue spegnero » il raconte qu’il est très en colère et qu’il est bien décidé à dégommer sa soeur et son amant sans aucune pitié … on ne dit pas cela sur le même ton que si l’on chantait à la pêche aux moules !! s8cdzbwjgrx89vamqaneSa confrontation avec sa soeur où il use avec perversion de toute son autorité pour la soumettre à sa décision de lui faire épouser un homme qu’elle ne veut pas, NE PEUT PAS être un épisode de beau chant même si la partition est pleine de tralala !! il faut y mettre ce que Femme actuelle appelle de la perversion narcissique pour que cela soit crédible (et l’on peut ici regretter le Ludovic Terzier de 2005). Le problème est un peu le même avec Rafal Siwek dont le Raimondo, plus fouillé qu’Arturo, aurait pu être plus sombre encore en chapelain qui conspire lui aussi pour hâter ce mariage forcé. Yu Shao est inaudible dans la plupart de ses interventions et le rôle de Normanno en devient inconsistant. La belle révélation est Rame Lahaj dans le rôle de Edgardo di Ravenswood : son timbre m’a rappelé celui du jeune Rollando Villazon qui m’avait lui même évoqué dans une belle Traviata (avril 2000) le timbre chaud de Placido Domingo.
f4rd0otidgaivhoihvpvSon personnage moins torturé que les autres est brave et défend son amour malmené avec force et conviction peut être moins énergique cependant que Vittorio Grigolo en 2013. Mais son jeu est juste et sa voix parfaite … par bonheur il revient pour Traviata !! Pour un enregistrement ce cast aurait été parfait car globalement homogène, de qualité et se tirant habilement de toute la difficulté de la partition. Sur scène, tout cela manque terriblement de présence et de profondeur d’interprétation. La faute surement à Riccardo Frizza, pourtant encensé par la critique, qui ce soir nous a dirigé ce pur chef d’oeuvre avec une grande platitude se contentant de faire ronronner sans nuances un orchestre d’où toutefois ont soudain émergé une flute puis un hautbois inspirés. Je ne comprends toujours pas comment tout le monde a pu trouver ce chef si extraordinaire …à moins qu’il n’ait été plus complice avec la première distribution… mais bon après Benini et Pido, rompus à ce répertoire ..

les anciennes reprises de cette productions étaient quand même mieux !! … et tu parles comme un vieux con Vicomte !

Lucia di Lammermoor – Gaetano Donizetti/Andrei Serban – Opéra national de Paris -Bastille   Vendredi 11 Novembre 2016

crédit photo Sébastien Mathé OnP
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