ARMIDE ou la rencontre imprévue

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C’est entre le Wiener Staatsoper et la Philarmonie de Paris que Marc Minkowski a choisi de faire une halte dans « son » auditorium pour étoffer « sa » saison lyrique d’une version de concert de la production viennoise d’Armide de Gluck. Si le génie musical du révolutionnaire chevalier Christoph Willibald est incontestable, ce genre d’oeuvre fleuve issue de la Jérusalem délivrée présentée en version de concert a , de prime abord, plutôt tendance à inciter à la prudence quant au choix d’acheter son billet … surtout quand les tarifs proposés sont aussi honteusement élevés (le prix d’une première catégorie pour une version de concert au prix d’un 16ème rang de parterre dans la prestigieuse salle viennoise pour la version mise en scène et le même spectacle à moitié prix dans la non moins attractive salle de la Philharmonie de Paris !) …il fallait qu’un cast de rêve vienne titiller ma libido lyrique pour que je me décide à franchir le pas et investir dans un second rang de second balcon virage sud qui me parût être un bon placement financier. C’était sans compter la dangerosité de l’accès à la place faisant de ce spot l’endroit rêvé pour qui veut se débarrasser avec classe et grande musique d’une belle mère envahissante ou d’un mari encombrant ! Par chance la salle étant loin d’être pleine, je pus descendre en rappel et rejoindre un parterre beaucoup plus sécure.

Et ce fut un grand moment de musique !!

Incontestablement Marc Minkowski est un spécialiste de ce répertoire (son enregistrement de cette même Armide il y a déjà quelques longues années avait jalonné fièrement la discographie de l’oeuvre). Il excelle ici pour que ses Musiciens du Louvre fassent exploser la partition : ciselant par ici des harmonies inconnues, détachant par là une montée chromatique venant souligner fort à propos l’arrivées des démons, ménageant encore un silence mesuré mais lourd de sens dramatique quand Armide rappelle une dernière fois Renaud. Pour une tragédie lyrique, pardon un drame héroïque (!) cet opéra a l’avantage d’avoir une intrigue assez simple. La sorcière Armide, princesse syrienne a capturé les plus vigoureux des croisés et s’engage à épouser celui qui vaincra Renaud qui a réussi à s’échapper. Hélas, on vient lui annoncer que ce dernier est revenu et a libéré tous les prisonniers. C’en est trop Armide décide de reprendre les choses en main et de se venger de cet affront. Elle l’approche et l’ensorcèle de sorte qu’il tombe endormi … au moment de le tuer un sentiment étrange pénètre la sorcière qui tombe amoureuse du beau gosse. Elle ne peut le tuer et l’emporte dans un lointain désert. Se ressaisissant, elle se décide à invoquer la Haine et ses démons furieux pour la délivrer de ce mal et en finir avec le chevalier… alors que la Haine se lance dans une séance digne de l’Exorciste (et l’on reconnait là tout le génie du compositeur et la maîtrise du chef d’orchestre), Armide la congédie non sans avoir été prévenue de la grossière erreur qu’elle faisait … Deux chevaliers vont en effet traverser le royaume enchanté de la sorcière subissant au passage quelques déboires et viennent sauver Renaud ; ils lui font voir dans quel état de mollesse il se laisse vivre (imaginez … en nuisette à gambader dans de verts jardins ou à boire des mojitos au bord de la piscine) et le délivre ainsi du charme de la sorcière. Renaud se reprend , (c’est un chevalier que diable !!) abandonne Armide qui entre dans une colère noire, commence par casser la vaisselle avant de finalement invoquer les Furies et de détruire son château non sans s’envoler en promettant un implacable vengeance !

Le dispositif scénique mis en place a permis de rendre cette version de concert assez vivante. La taille modeste de l’orchestre permettant des dégagements dans lesquels les chanteurs allaient pouvoir se déplacer ; un canapé trônait au centre de la scène et les entrées des chanteurs se firent à cour, à jardin, par le fond de la scène donnant ainsi un peu de consistance théâtrale à une interprétation déjà très incarnée (on sent que pour la plupart des chanteurs la version mise en scène était encore très présente). Gaëlle Arquez a irradié l’auditorium de sa présence dans une somptueuse robe rouge et de sa voix d’une belle puissance toujours maitrisée, jamais dans l’excès et trouvant dans sa large tessiture toutes les ressources pour exprimer les doutes, les accès de folie, les tourments amoureux et les désirs de vengeance de cette Armide qui aurait fait le bonheur de Freud. Face a elle Stanilas de Barbeyrac a un rôle moins lourd mais le défend avec panache sans tomber dans l’affectation ou un style un peu précieux que l’on peut trouver dans ce répertoire. Son chevalier est un chevalier bien vivant, bien humain et l’épisode doucereux de son séjour dans le royaume enchanté ne le rend en rien mièvre. Sa voix est de velours, ses accents à la fois doux et vigoureux et tout confirme le brillant avenir auquel il est promis. Aurelia Legay fait forte impression dans le rôle de la Haine et rend tout simplement terrifiante la scène de l’exorcisme d’Armide où elle tente de faire fuir Amour du coeur de la sorcière. Thomas Dolié se démarque aussi dans la distribution ; sa voix assurée et son timbre profond donnent aussitôt une consistance à ses personnages et sa théâtralité ne peut paraitre qu’évidente dans une version de concert tant il ne peut s’empêcher de réellement jouer et s’investir dans ses personnages. Il réussit avec Enguerand de Hys à dynamiser l’acte IV qui est à mon sens le talon d’Achille de cet opéra tellement il ne sert à rien et se répète longtemps, longtemps … Le reste du cast ne dépareille pas ni les choeur de l’Opéra de Bordeaux qui bénéficient avec cette oeuvre de jolis moments de chant. Il serait injuste de ne pas signaler la qualité de la diction des chanteurs qui rendait superflu le sur-titrage.

Un pur produit made in France (on rappellera ici que Gluck avait ré-utilisé le livret de Quinault déjà utilisé quelques 100 ans plus tôt par Lully), dirigé, joué, chanté par des chanteurs français qui montrent que les voix françaises devraient être bien plus souvent présentes sur nos scènes et qu’il est fort injuste de les voir exploser à l’étranger alors que nous avons ici été que trop timides à les distribuer !

Armide de C.W.Gluck – Opéra de Bordeaux – Auditorium Dimanche 6 Novembre 2016

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