Désordres :… et pourtant tellement bien en place !

 

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Désordres (final) @ Karli Cadel

Pour clore le festival, l’équipe du Festival Cadences a frappé un grand coup en invitant 3ème Etage, compagnie fondée par Samuel Murez avec des danseurs de l’Opéra de Paris. Ce qui est intéressant dans son idée c’est l’explosion de la hiérarchie de l’Opéra (à laquelle je suis pourtant très attachée en bon vestige nobiliaire de l’Ancien régime !!) et le mélange étoiles, premiers danseurs et membres du corps de ballet dans le but de désintégrer leur aire de jeu pour les placer dans des inspirations chorégraphiques inhabituelles sur la scène du Palais Garnier. Cette idée de rupture semble assez présente dans l’envie de Samuel Murez qui signe avec Désordres un spectacle complet qui n’est pas une simple succession de numéros comme dans un gala habituel, qui est plus qu’une soirée de ballet par son ouverture à l’expression théâtrale sans toutefois avoir un fond narratif ni être totalement abstrait et vide d’histoire … en fait c’est une forme complètement hybride capable de bousculer le spectateur et de renverser certains codes établis sans tomber dans la provocation ou le lourdingue facile, ni enfoncer des portes ouvertes comme souvent quand il s’agit de prendre du recul sur la danse classique. Tout est fait avec une grande finesse, une grande maîtrise et du coup, le public qui se trouve confronté à autre chose que ce à quoi il pouvait s’attendre en voyant l’AOC « Opéra de Paris » n’en est ni choqué ni frustré mais bien au contraire totalement captivé et séduit… et surement prêt si l’occasion lui en est donnée d’aller voir ses mêmes danseurs dans leur « maison ».

Une structure classique, une approche qui l’est moins

Désordres se présente classiquement comme un ballet en deux actes séparés par un entracte  (comme Giselle en quelque sorte ! … mais pas du tout comme Giselle en fait!), deux actes qui réussissent le pari d’avoir une grande cohérence dans leur déroulement sans qu’il n’y ait réellement de fil narratif. Le lien entre les différentes pièce composant le ballet est assuré par des personnages récurrents aux allures étranges, par une ambiance parfaitement tenue par des éclairages réglés au cordeau, par une harmonie de couleur, par un humour dont la « tension » ne baisse pas d’un cran durant tout le spectacle, par une identité musicale captivante… bref cette homogénéité est tenue par maintes choses impalpables, indicibles mais savamment pensées par le chorégraphe qui crée un univers original capable de capter l’attention du spectateur et de ne pas la lâcher une minute. Attention harmonie ne veut pas dire que toute la soirée va s’écouler comme un long fleuve tranquille !! loin de là !! on va même plutôt de surprise en surprise car c’est bien là l’objectif de ce ballet du moins tel que je l’ai perçu.

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Thirst @ Karli

5 danseurs(seuses)  ouvrent le bal dans une formation assez « classique » et conventionnelle mais passé ce numéro de haute virtuosité on comprend que l’on va sans arrêt osciller entre une certaine rigueur académique et la furieuse envie de se passer la main dans les cheveux et d’ébouriffer tout çà. De curieuses créatures, les « me2 » investiront régulièrement la scène pour illustrer cette dimension nouvelle à explorer, une sorte d’appel à une créative et pacifique rébellion. Cette idée de « déconstruire les codes » est particulièrement nette dans le travail effectué sur les éclairages avec dans Processes of intricacy qui met en lumière (pardonnez ce jeu de mot facile) le travail de la régie en présentant un pas de deux avec tous les « top » lumière et tous les commentaires de la régie faisant basculer le spectateur de l’autre côté du rideau ; cette dé-sacralisation opère aussi avec un humour plein de finesse dans Quatre où l’un des quatre danseurs libère sa gestuelle du carcan classique pour faire un peu n’importe quoi et où chacun tente comme il peut de s’approprier les faveurs du spectateur (démonstration virtuose, moonwalk ou même drague dans le public). De nombreuses scènes relèvent plus du mime et de l’expression théâtrale tout en conservant cette poésie du geste inhérente à la danse ; ainsi Manuel d’instruction et mode d’emploi ou Me2 en discussion avec le poursuiteur ponctuent les épisodes de danse toujours avec humour et contribue à créer une sorte de lien affectif avec ces personnages. Thirst, bien qu’atypique reste finalement la pièce la plus proche de l’idée que l’on peut se faire d’une pièce de gala de danse. Le final reprend tout ce qui a été présenté et l’éclate à nouveau dans un feu d’artifice de virtuosité et d’expressivité.

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Désordres (final) @Karli Cadel

Des danseurs d’exception

Côté distribution, ce spectacle superbement construit est servi par des interprètes de premier choix. Côté garçon, impossible de nier que niveau danse François Alu est ici comme un poisson dans l’eau et porte la compagnie avec une énergie toujours aussi surprenante. Sur des chorégraphies écrites pour lui,  il explose comme d’habitude sur scène réalisant ici ce que lui seul peut faire de cette façon et qu’il n’a pas l’opportunité de faire sur la scène de l’Opéra. Maitrisant aussi bien la virtuosité « classique » dans La Valse infernale par exemple, que le vocabulaire hip hop ou l’acrobatie (jusque dans les saluts), sa présence dynamise ses partenaires et il apparait vraiment comme le meneur du groupe. Ne sont pas en reste niveau « tours étourdissants » et autres pirouettes, Paul Marque, fraichement auréolé de sa médaille d’or du  Concours International de Varna et dont l’assurance sur scène ne cesse de croitre depuis la saison dernière d’autant que sa stature s’étoffe renforçant sa prestance et son charisme scénique et Chun-Wing Lam, le troisième larron bondissant !

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Me2 @ Julien Benhamou

Hugo Vigliotti et Simon Le Borgne ont un talent de comédien qui fait qu’on les remarque déjà sur la scène de l’opéra même noyés dans le corps de ballet ; ici, ils donnent à leurs personnages une force impressionnante qui les rend aussitôt attachants ce qui permet de transcender l’aspect purement « narratif » du mime des Me2 ou « humoristique » de la caricature (dans Quatre, délirant S Le Borgne). Takeru Coste et Lydie Vareilhes forme un duo épatant et caméléon, capables en quelques minutes de créer une ambiance tout de suite poignante dans Thirst, de danser un pas de deux classique en y apportant finesse et élégance malgré la froideur chirurgicale des décomptes au micro du régisseur dans Processes of intricacy ou de se transformer en ces personnages étranges qui peuplent la soirée. Clémence Gross et Héloise Jocqueviel complètent la distribution apportant leur belle personnalité au personnages interprétés. Ce qui est absolument bluffant c’est le niveau de technique, de création, d’interprétation et la personnalité artistique de l’ensemble des danseurs (seuses) présent(e)s ce soir ; la claque que l’on se prend en assistant à ce spectacle n’en est que plus forte quand on compare cette impression de spectacle juste parfait à celle que l’on peut avoir en sortant des soirées de ballet « contemporain », aussitôt vues aussitôt oubliées, proposées jusqu’à l’over dose par l’ancienne direction pour dépoussiérer la « Grande Boutique » … si l’idée de remuer un peu la maison ne peut qu’avoir du bon, la façon de faire efficace n’est peut être pas venue de la personne que l’on attendait le plus pour le faire !! Et si l’on se réjouit d’assister à une soirée comme celle là, on ne peut que déplorer que de si précieux talents ne soient pas plus exploités dans la prestigieuse compagnie qu’il rejoindront après cette escapade en front de mer !

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@Karli Cadel

Désordres – 3éme Etage/ Samuel Murez – Dimanche 25 septembre 2016 – Théâtre Olympia Arcachon

Merci à Elsa Bouchez de la compagnie 3ème Etage pour sa sympathique et efficace collaboration à l’illustration de cet article 
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