Soirée Forsythe : une si française Amérique

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Impossible d’échapper à la déferlante américaine en ce mois de juillet

Entre la venue du New York City Ballet dans le cadre des étés de la danse au théâtre du Chatelet, la soirée Peck/Balanchine à l’Opéra Bastille et la soirée Forsythe à l’Opéra Garnier toutes les influences de la danse américaine se partagent Paris en ce mois de juillet comme un débarquement chorégraphique sur Paris plage, comme une sorte de « sauvons le soldat Benji » qui veut montrer que la danse US c’est grave coooooool !
Je vais rompre la chronologie de mon immersion états unienne par le récit de la soirée Forsythe pour prendre plus de temps de réflexion pour vous parler du NYCB (un fidèle lecteur et ami m’ayant pour le compte rendu de la soirée Balanchine en noir et banc imposé une contrainte stylistique… avouez que ça vous rend soudain impatient de le lire) !
William Forsythe est un chorégraphe universellement connu au point que le programme de la soirée ne contient aucun élément biographique (tout le monde connait sa vie son oeuvre par coeur il faut croire!) mais nous livre la bio de ces 5 assistant(e)s qui ont planché sur la soirée. Si l’Opéra de Paris comptait éduquer son public en resituant le chorégraphe dans l’histoire, c’est raté ! Heureusement il y a la 3ème scène sur le site de l’Opéra pour donner envie au néophyte … pas convaincu ? moi non plus !!

Au programme : une entrée au répertoire : Of any if and , une reprise Approximate sonata et une création pour le ballet de l’Opéra Blake works 1 

Une involution chronologique apothéosique

Ce titre abscons pourrait résumer l’évolution de la soirée qui présente les ballets dans l’ordre chronologique (1995, 2006, 2016), ballets qui curieusement semblent au fil des années de création se rapprocher de plus en plus de la base classique que le chorégraphe déstructure (pour reprendre un verbe cher aux amateurs de revisite du pot au feu dans Top Chef), décortique, désaxe, malaxe, désarticule, re-articule … en bref fait vivre ! ce titre pourrait aussi se moquer du côté conceptuel (à côté duquel ma bêtise naturelle m’a fait complètement passer) de certains éléments de décors tels que le rideau noir qui monte et descend sans cesse en fond devant un pied de projecteur paumé au milieu de la scène de Garnier dans Approximate sonata, où les portants tombant des cintres dans Of any if and chargés de pancartes mentionnant chacune un mot sorti de tout contexte et devant surement reproduire mis dans le bon ordre une phrase que le spectateur se perdra à chercher… mais la nature profonde de l’Art étant dans l’essentialité du superflu nous justifierons par leur inutilité première tout l’interêt de ces éléments… ma quête de savoir reste en revanche ouverte à qui veut m’expliquer (s’il y en a un) le sens de tout cela.

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Of any if and  est un pas de deux, un duo en langage « contemporain » de 20 minutes sur une musique de Thom Willems, fidèle compagnon de Forsythe. Deux lecteurs séparés par des boites noires dans lesquelles sont « rangés » deux danseurs lisent un texte dont on ne capte un traitre mot ; ces mots, pense le spectateur (mais est-ce seulement le cas?) sont ceux qui apparaissent mis dans le désordre sur une série de « porteuses » descendant des cintres. Ce mouvement de montée et descente peut être déstabilisant au début car il écrase la scène et les danseurs qui une fois sortis de leur boite évoluent sous ce « plafond » mouvant ;

13615075_522495647939263_6659616005871422585_nil déstabilise aussi car on se perd un peu au début à essayer de reconstituer le texte mais très vite tout cela devient anecdotique tant la force de ce qui se passe sur scène vous emporte et vous déconnecte de tous ces éléments « parasites ». Le mouvement devient le seul objet du ballet et exprime dans ce duo des sentiments aussi divers que la violence, la résignation, l’attirance, le rejet … Léonore Baulac y apparait comme jamais je ne l’ai trouvée belle, femme liane au cou de pied pouvant faire sombrer un jésuite dans le fétichisme, elle se laisse envouter par le mouvement et nous envoute en même temps. Son partenaire Adrien Couvez (« simple » coryphée dans la hiérarchie) a tout d’un grand : il évolue avec une souplesse reptilienne à la fois inquiétante et fascinante et une énergie qui n’a d’égale que l’abandon total de son corps sculptural à un mouvement incessant. Ces corps en transe quasi extatique hypnotisent et libèrent les danseurs des contraintes du mouvement classique : forsythe-opera-garnier-juillet-2016-582ici les articulations se délient, deviennent le centre directement visible du geste, sont l’objet même de la flexibilité des corps qui peuvent paraitre assez peu en interaction entre eux comme l’ont reproché certains … bien au contraire cette distance dans la proximité ne sert qu’à dégager une plus forte impression de connexion quand une résonance dans le mouvement des deux danseurs s’opère. Et ces moments fugaces sont saisissants. Ce ballet pourrait correspondre à ceux que certains peuvent trouver poétique dans la physique à travers ces corps semblant animés de mouvements browniens, se frôlant, se heurtant avec violence, se synchronisant parfois (d’autres y verront la sensualité et l’improbable hasard d’un coup de foudre). Les deux interprètes abordent ce ballet , assez atypique par rapport à ce que je connais de Forsythe, avec une conviction et un  naturel bluffants semblant comme littéralement possédés par cette litanie  qui court derrière la musique planante de Willems et nous emportant avec eux.

Approximate sonata est beaucoup plus proche de ce que l’on connait de Forsythe. Le ballet débute en plein entracte, lumière allumée dans la salle avec Alice Renavand et Adrien Couvez (encore lui!) s’avançant sur la fosse condamnée pour débuter une « séance d’improvisation » totalement « naturelle » , ponctuée de petits dialogues, de clins d’oeil et de petites moqueries entre les deux danseurs

13627011_520802648108563_9220316700524469346_nCe début est plaisant dans le sens où il apporte à l’Etoile Renavand une conviviale chaleur assez éloignée de l’autoritaire introversion qui la caractérise selon moi. Impossible de ne pas se dire dès les premiers pas qu’elle fait qu’elle est décidément plus à son aise dans ce genre de répertoire que dans le pur classique (et de repenser à son inquiétante mère dans la version futuriste de Casse Noisette cet hiver). La lumière s’éteint les danseurs reprennent possession de la scène sur laquelle un dispositif précédemment décrit interpelle (rideaux noir, pied de projecteur)… avant qu’on ne l’oublie pour se focaliser sur les pas de deux construits pour 4 couples. L’intérêt de ce ballet encadré par deux pièces indubitablement plus fortes m’a paru résider surtout dans la distribution  plus que dans la force de la chorégraphie.

13606520_520802794775215_8439328507592917968_nL’impression générale est elle d’un work shop à la recherche de nouveaux mouvements ou plus exactement de l’étude du mouvement en faisant des poignets, coudes, hanche des axes de rotation et de brisure là où le style classique recherche l’alignement.  Servi par un cast de haut vol la façon dont Monsieur Forsythe décortique chaque geste et pousse en quelque sorte à l’extrême la décomposition du mouvement classique entamée par Balanchine (très pédagogique d’ailleurs d’avoir vu la veille la soirée Balanchine en noir et blanc par le NYCB) capte le spectateur : 13606852_520802768108551_5187065394753812651_nMarie Agnes Gillot étire sa silhouette divine dans les bras d’un Audric Bezard magistral de présence et de prestance, Alessio Carbone en pleine forme accompagne avec un charisme et une délicate souplesse la superbe Eleonora Abbagnato tandis que même affublée d’un pantalon vert grenouille tropicale Hanna O Neill n’en finit pas de me séduire entre les mains de Fabien Revillion dont la joie de danser est toute communicative. Le meilleur restait à venir …

Blake works 1 est la création du maitre. Près de 30 ans après la création d’In the Middle somewhat elevated pour la même compagnie, le chorégraphe signe ici une oeuvre qui ne révolutionnera surement pas la danse autant que la précédente car elle manque (et beaucoup de tristes sires ne se sont pas privés de ne retenir que çà !) de conceptualité et surtout à mon goût parce qu’on y rentre dedans comme dans une pantoufle moelleuse et déjà à notre taille.

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Cette facilité d’appropriation et l’indiscutable fusion du spectateur avec l’envie de danser dégagée par ce ballet sont un avantage en terme d’adaptabilité à un auditoire (comprenez à la popularité du ballet et à sa diffusion à la « masse » : une sorte d’easy listening) mais un inconvénient en terme de jalon de l’histoire de la danse (comprenez à l’apport d’une pierre fondatrice dans l’évolution du ballet moderne d’inspiration classique) . Après soyons clairs le but n’était pas de marquer un tournant dans l’Histoire du Ballet mais comme tout le monde a souhaité comparer les deux pièces en prédisant l’avenir de Blake Works il était évident que je n’allais pas manquer une occasion de donner mon avis !

13582181_521383924717102_7043246397681769804_oSur une musique on ne peut plus actuelle (l’album de James Blake vient de sortir) facile d’écoute comparé à celle des pièces précédentes, le chorégraphe reconstruit le ballet classique en distillant pas de deux, de trois, de quatre et ensembles avec corps de ballet. Tout est ici un hommage à l’école française avec une exploitation explosive des pas de petite batterie parsemée de pirouettes, piqués … et surtout par un humour et une pêche à ce point contaminante que l’on en vient à se dandiner sur son siège notamment sur I hope my life ! Dans un magnifique pas de deux où François Alu est le faire valoir de luxe de la sublime Léonore Beaulac qui décidément n’en finit pas de me transporter durant cette soirée, un clin d’oeil est fait au Lac des Cygnes , tandis qu’une battle « improvisée » conclut un pas de trois… si c’est pas du pur XXIème siècle çà (il ne manquait plus que Nikos nous demandant de taper 1,2 ou 3 ) ; Hugo Marchand (ce garçon va devenir le prochain Noureev tant il a ce « truc » iconique des idoles) et Germain Louvet enflamment la scène, le dernier dans un dernier pas de deux avec Ludmila Pagliero exquise et raffinée . Pablo Legasa qui a explosé cette année offre sa silhouette toute musicale dans un pas de trois troublant d’érotisme et de sensualité d’une virile androgynie (!) et qu’importe si les entrées du corps de ballet en file indienne et les déhanchés en rythme font un peu défilés de mode, le chorégraphe fait sortir de chacun la matérialisation de son envie de danser et la transmet au public qui adhère à 200%. Sous une apparente facilité, les pas sont écrits au millimètre près mais tout s’écoule avec une fluidité et un naturel qui placent la compagnie à un très haut niveau technique. Sous un aspect facile et anodin, Forsythe ré-écrit le langage classique et cette problématique de parler un langage d’aujourd’hui avec un vocabulaire vieux de trois siècles est ici abordée et résolue avec une clarté éblouissante, n’en déplaise à ceux qui trouveront ce ballet « creux », c’est pourtant là tout son propos !!

13599799_521383944717100_3910632635156779286_nCette maitrise technique sans faille  sera la seule note d’amertume que j’aurais en sortant de la salle encore illuminé par cette bonne humeur et cette impression de spectacle de fin d’année où l’on revoit toutes les têtes de la maison. Ce programme montre que la compagnie est capable de prouesses techniques notamment les étoiles et premier(e)s danseurs (seuses) abondamment présents dans ce programme et pourtant dans les programmes classiques les distributions ont été chaotiques et le résultat pas si éblouissant que cela si l’on excepte une superbe série de Bayadère qui avait pourtant pas très bien commencée. Cela signifie t’il que la technique du Ballet de l’Opéra de Paris se réduit donc à de l’exécution (typique pour moi de l’école américaine) et que la part d’interprétation (dans le sens incarnation psychologique de personnages) est à la dérive … c’est un peu mon sentiment en sortant de ce programme où l’énergie perçue est étonnamment plus forte et sensible que l’implication ressentie dans les distributions que j’ai pu voir sur Romeo et Juliette, Bayadère et plus récemment Giselle. Comment Aurélie Dupont, nouvelle directrice du Ballet de l’OdP,  abordera t’elle cette question de la préservation du répertoire et de l’ouverture à un nouveau langage ? cela sera l’aventure des prochaines saisons à l’Opéra… Quoiqu’il en soit ce programme fut l’un des plus convaincants de la saison parisienne et à coup sur celui dont on sort le plus chargé d’énergie positive.Vous pourz revoir Blake Works 1 en ouverture de saison dès le mois de Septembre et croyez moi, rien de tel pour vous donner la patate à la rentrée !

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Soirée Forsythe – Ballet de l’Opéra de Paris – Palais Garnier Samedi 9 Juillet 

Crédit Photo Ann Ray pour Opéra de Paris
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