La Traviata : aller à l’essentiel est souvent une qualité

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Pourquoi s’offusquer d’une mise en scène aussi conventionnelle ?

C’est la question que l’on peut se poser en se remémorant la volée de bois vert qu’avait subi Benoit Jacquot lors de la création de cette production il y a deux ans et en lisant les critiques de cette troisième reprise par l’Opéra de Paris. Au bout de 458 représentations dans la « grande boutique » du mythique opéra de Verdi, on peut s’imaginer que tout a été dit et fait sur ce chef d’oeuvre ; alors pourquoi chercher midi à quatorze heures et ne pas juste aller à l’essentiel, à styliser le contenu de chacun des trois actes et à laisser le spectateur se concentrer sur la musique qui contient de toute façon tout ce qu’il faut comprendre  et retrace à elle seule toute l’évolution de la malheureuse Violetta. Et cela de manière totalement inouïe car elle arrive à nous faire avaler toutes les invraisemblances de l’acte 2 où chacun des personnages passent d’un extrême à l’autre au niveau de ses sentiments …

et il faut bien le génie de Verdi pour rendre plausibles et même dramatiquement touchants et non risibles ou caricaturaux ces changements d’humeur. En se focalisant sur un élément résumant toute la situation de l’acte, la mise en scène très épurée de Benoit Jacquot a l’avantage d’aller droit au but  et de nous indiquer les éléments à prendre en compte pour comprendre ce qui se passe. L’acte 1 nous plonge chez Violetta une courtisane … alors mettons nous d’accord … une courtisane n’est en rien une dame de cour, une dame du monde où autre femme intégrée dans la bonne société … tout le monde se presse chez elle mais c’est une « pute » , de luxe peut être à en juger par le gratin qui la fréquente mais une « pute ». Et Benoit Jacquot nous le fait de suite comprendre en mettant sur scène son outil de travail dans des proportions étirées : un lit gigantesque avec au dessus le célèbre tableau de Manet …on ne peut plus explicite. Pour prolonger l’illustration Anina, la femme de chambre de Violetta sera noire comme sur le tableau qui devient de ce fait un portait de la courtisane. Déboule dans sa chambre toute la bonne société qui veut s’encanailler et tous ces barons et autres bons partis qui veulent le temps d’une soirée à l’opéra ou d’une promenade en calèche s’afficher avec une belle femme.  Et là c’est le début du drame : Alfredo Germont va croiser Violetta et en tomber amoureux. Surement touchée par l’assiduité, la passion et la sincérité du jeune homme, celle ci va céder et accepter de quitter Paris pour la campagne … mais « trainée tu es, trainée tu resteras » dit le 11ème commandement et l’acte 2 s’il fait voir un arbre géant signe de renouveau, de renaissance à l’ombre douce et bienveillante ne sera que la remise en question de cet amour naissant et le retour à la condition première de   Violetta, matérialisée par un escalier géant, cossu et élégant restant dans l’ombre mais bien présent, pesant comme une épée de Damocles sur la retraite paisible de la courtisane. Le pivot de cet acte 2 et de tout le drame est l’arrivée de Germont père : virulent et vindicatif. Cette amourette ne peut pas durer, son fils est de bonne famille ; il ne peut vivre avec une fille qui se fait entretenir et dilapider son argent pour elle. Cette voix de la société bien pensante va vaciller en apprenant que Violetta vend toutes ses biens pour ne pas être entretenue … mais alors qu’il devrait être rassuré et tempérer son jugement, Germont père va s’engouffrer dans cet accès de bonté d’âme pour porter le coup de grâce et tourner autrement sa requête pour éloigner Violetta, la dévoyée, de son fils.

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Il faut qu’elle sacrifie son amour pour lui afin de ne pas compromettre le mariage de sa jeune soeur et l’on touche ici au coeur du drame quand Violetta qui n’a jamais cru pouvoir se faire aimer autrement qu’en donnant tout d’elle de son corps à sa dignité et maintenant sacrifier sa vie (car la malheureuse a la tuberculose et seul son amour pour Alfredo lui donne la force de lutter) pour obtenir une sorte d’amour paternel et reconnaissant de Germont père. Pour cacher ce motif de rupture à son amoureux, Violetta repart à Paris dans une soirée mondaine ou Alfredo la retrouve et l’insulte publiquement. Le père Germont déboule alors et réprimande violemment son fils. La mise en scène de la fête est ic surement trop convenue et l’inversion homme/femme dans les choeurs de toréadors et des bohémiennes est un peu de mauvais gout … oui carrément de mauvais gout !  L’acte 3 est celui du pardon ; il ne peut se faire que dans un décor de renoncement à tout devenant en ce sens finalement très chrétiennement correct et c’est l’un des nombreux paradoxes qui touchent cette oeuvre.

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Germont est en quelque sorte la voix de la morale de la société et s’attire pourtant le mépris des spectateurs car c’est finalement lui le méchant de l’histoire, celui qui provoque le drame … alors que paradoxalement Verdi ne lui attribue musicalement aucun des traits qu’il aurait attribué à un vrai méchant. Et c’est lui qui va être l’artisan du pardon et du retour d’Alfredo au chevet de l’agonisante Violetta. C’est dans le dénuement le plus total : l’appartement a été vidé, le lit éventré, le baldaquin démonté que Violetta expire dans les bras d’Alfredo tout juste revenu pour lui redire son amour ayant appris par son père son sacrifice. Il m’est toujours difficile de comprendre pourquoi cette oeuvre toute autant le spectateur et pourquoi la mort de cette prostituée est toujours aussi bouleversante pour le spectateur : est-ce qu’il est rassuré de voir que du sublime peut sortir de ce que la société qualifie de pourri ? est ce qu’il y trouve une bonne conscience  à s’apitoyer sur le sort d’une moralement « moins que rien » ? Il n’empêche qu’une fois encore la magie a opéré et que le plateau vocal nous a gratifié de sublimes moments

Beau cast, pas toujours parfait mais toujours juste 

Maria Agresta galvanise le plateau et entraine dans son sillage des voix peut être plus faibles mais qui à ses côtés sonnent étonnement juste. La soprano italienne incarne un personnage loin des excès de mondanité et de sensualité outranciers que l’on a déjà pu voir ; c’est un personnage fort, stoïque face aux revers du destin qui la frappe et qui assume ses décisions avec cran et sans ostentation. Le changement de registre parfois difficile à gérer pour les interprètes du rôle de Violetta devant allier la légèreté des aigus du premiers acte, du souffle et de la tenue dans le second et un ton plus dramatique dans le 3. Ici malgré des vocalises un passant un peu à la hussarde sur le célébrissime air final de l’acte 1, on ne se pose à aucun moment la question du changement de registre : tout est juste, naturel et magistralement incarné jusque dans l’Addio, del passato… dont elle double le couplet. Sans s’étouffer d’une toux exagérée .. contrairement aux spectateurs qui quelque soit la saison se mettent toujours à tousser dans ce troisième acte tuberculeux .. étrange !

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Francesco Demuro m’avait plu il y a deux ans … sa voix s’est amoindrie il me semble, ses aigus sont plus sournois et vrillent légèrement l’oreille mais son Alfredo est de belle facture, ni trop niais ni trop romantique et donc pas ridicule. Le duo fonctionne bien car ni l’un ni l’autre n’essaie d’imposer une forte personnalité à son personnage
Simone Piazzola n’a pas la tenue de Ludovic Tezier mais son Giorgio Germont est autoritaire sans être méprisant, respectable sans être imbu de son « rang », humain quand il revient maitriser les éclats de son fils. Le duo de l’acte 2 est d’une profondeur et d’une transparence rarement atteinte.
La transparence vient aussi en grande partie de l’orchestre et de son chef , Michele Mariotti qui parfois de manière un peu abrupte mais jamais de manière gratuite appuie sur un phrasé, dégage un pupitre d’habitude plus enfoui dans la pâte musicale et donne à l’opéra toute sa forme. La partition est en effet comme sculptée ou taillée sur mesure pour les chanteurs et les choeurs et se déroule de ce fait de manière limpide, hormis l’écueil de la fête de l’acte 2  qui m’a paru longuet car détournant du drame central.
Une belle reprise de ce tube dans une mise en scène limpide, servie par des chanteurs sincères et une direction musicale innovante et puissamment narrative sans être étouffante …

La Traviata – G Verdi – Opéra National de Paris – Opéra Bastille Dimanche 26 Juin 2016

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