Giselle 5 … Et si c’était moi ?

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Et si c’était moi ? … non la question n’est pas de savoir si comme Flaubert et sa Bovary, il y a en moi une part de Giselle mais bien de savoir si comme pour tous ces grands mythes je n’ai pas une vision tellement personnelle du personnage, que ma perception des interprétations qui m’ont été proposées ces derniers temps en est pénalisée. Cela serait grave pour mon « Moi affectif et émotionnel » et cela déboucherait sur une cure obligée de désintoxication gisellienne afin de pouvoir redevenir naïf et du coup plus sensible aux effets de ce nectar hallucinogène capable de faire pleurer devant des créatures semblables à des volutes de fumée et face à la manifestation miséricordieuse et posthume d’un amour pur et innocent. Vous l’aurez compris cette dernière Giselle de ma longue série n’était pas MA Giselle. Toutefois il semble bien, et c’est une bonne chose, qu’après des débuts timides , l’Opéra de Paris a fini par se ré-approprier ce ballet emblématique pourtant longtemps resté dans les tiroirs de la compagnie. Plusieurs couples étaient distribués dans les rôles titres et ce soir Myriam Ould Braham et Mathias Heymann officiaient.

Petit rappel pour les non initiés :

Giselle, paysanne de son état, cardiaque comme mentionné sur son carnet de santé en parchemin de mouton, est courtisée par Albrecht, duc déguisé en paysan. Hilarion, garde champêtre aime lui aussi Giselle mais son amour n’est pas partagé. Découvrant la vraie identité d’Albrecht, il dévoile la supercherie devant tout le village.. Giselle, trahie, sombre dans la folie et meurt. Myrtha, reine des Willis (une fille un peu aigrie de la vie … au point d’ailleurs d’être une morte !) fair revivre les jeunes filles mortes avant avoir été mariées … en créatures nocturnes piégeant les jeunes hommes dans la foret et les obligeant à danser jusqu’à la mort. Hilarion en fera les frais tandis qu’Albrecht, grâce au soutien de sa revenante Giselle survivra jusqu’au matin où il verra sa douce disparaître dans les brumes de l’aube.

L’affiche était alléchante :

MOB m’avait ébloui dans la Bayadère et Mathias Heymann  est l’un des danseurs à la sensibilité la plus fine du ballet de l’Opéra. Restait deux acteurs de la soirée qui devaient finir de me convaincre par rapport au soir de la première : le corps de ballet (dans l’acte 2) et l’orchestre (et son chef). Réglons directement son compte au premier : aucune amélioration n’a pu être constatée … et ce de manière d’autant plus flagrante après avoir écouté en boucle cette version de référence de Yuri Fayer. Les tempi sont encore fantaisistes, la justesse dans la fosse approximative (ici un couinement de hautbois, là un pain du côté des cuivres) … tout cela dénaturant une partition de musique de ballet parmi les plus subtiles.
Le corps ballet est toujours très juste dans l’acte 1 avec un côté primesautier plus évident que le soir de la première où je l’avais trouvé un peu « chic » pour incarner des paysans en pleines vendanges. Ca remue, ça rigole c’est jeune et souriant et Paul Marque a un soulever de banc des plus efficaces ( 😉 ). Toute cette jovialité déteint sur la Giselle de MOB qui se présente comme fragile mais pas princesse, souriante mais pas aguicheuse, simple mais radieuse, fraiche mais pas nunuche. Tout est beau et gracieux sans tomber ni dans l’affect ni dans la caricature ; toutes les qualités sont là, sa technique est sure et délicate. Elle est dans la retenue tant dans le respect voué à sa mère, que dans ses refus polis à l’amour d’Hilarion ou son amour pourtant manifeste pour Albrecht. Mais il s’en dégage l’impression de quelque chose de bien sage et peu incarné comme si la superbe danseuse était plus concentrée sur la plastique de ces pas que sur son « aura ».  Sa scène de la folie, efficace malgré tout, a aussi ce côté aseptisé et léché auquel il manque juste …la folie. Mathias Heymann interprète un Albrecht amoureux : il n’a ni l’orgueil du prince qui vient « droit de cuisser » une paysanne ni la fausseté d’un Don Juan voulant rallonger sa liste de conquêtes. Il est simple et amoureux et comme il n’a pas grand chose à faire dans l’acte 1 ça vire vite au fade. Curieusement, et je dis cela sans aucun préjugé négatif mais juste parce que je ne l’attendais pas du tout dans ce rôle, François Alu apporte la dose de théâtralité de l’acte. Son Hilarion, personnage trop souvent traité à la va vite, devient grâce à une pantomime parfaitement maitrisée (comprendre « fine et lisible sans en faire des caisses »), le personnage le plus habité de l’acte. On ronge juste notre frein de ne pas le voir danser et on attend son unique variation de l’acte 2 … Quel gâchis de le distribuer dans ce rôle  ! et pourtant il en tire profit travaillant son personnage pour le faire devenir le plus savoureux de la distribution … c’est ce côté positif du jeune homme qui est aussi intéressant et fait de lui un danseur remarquable. Son antithèse est Gregory Gaillard dont le Wilfried,écuyer d’Albrecht, passe aussi inaperçu qu’un petit oiseau caché dans la tapisserie de Bayeux. Ce personnage peut pourtant devenir truculent (cf Guillaume Debut  au Ballet de Bordeaux) …Le pas de deux des paysans qui pimente l’acte 1 et sort un peu le spectateur de la douce torpeur dans laquelle il s’installe entre deux diagonales de l’héroïne, est interprété avec fraicheur par Pablo Legasa qui se sort avec honneur des difficiles variations et par Eleonore Guerineau qui dansait le rôle titre quelques jours avant … et cela se sent ! il y a de la Giselle dans sa petite paysanne : une innocente spontanéité, un joli ballon, un jeu de jambe superbe font qu’elle capte l’attention durant ses variations. Leur pas de deux a l’avantage d’être très équilibré. A suivre avec attention !! … et sans modération !
L’acte 2 qui est quand même l’interêt du ballet s’ouvre par l’arrivée sur pointe de Myrtha, dansée par Hannah O’Neil. Majestueuse, elle aura l’avantage pour trancher avec la douce et blonde Giselle d’être la grande brune, la méchante sans coeur ! Ses pointes sont de belle tenue, ses piétinés solides, ses bras n’en finissent plus, ses sauts sont autant d’envols fantasmagoriques … elle nous plonge dans cet acte féerique mieux que Monsieur Loyal nous vend son numéro de dressage de caniches nains… un pur régal. L’apparition des Wilis dans le cimetière est toujours aussi saisissante et l’arrivée de Giselle un pur moment de magie. MOB est plus à son aise dans cet acte qui correspond mieux à sa danse. Sa douceur qui transparait à travers ces gestes au ralenti est touchante. Sa musicalité rattrape celle définitivement perdue dans le brouillard par l’orchestre et nous livre des pas d’une beauté indéniable. Il m’a manqué du spectaculaire dans la scène de sa transformation, du drame dans son premier contact physique avec Albrecht, de la nostalgie dans le pas de deux ; ce que j’attends de MA  Giselle au delà du fait qu’elle vient protéger son  amoureux d’une mort certaine, c’est ce mélange d’amour et de désespoir car elle vient le protéger mais elle ne sera jamais à lui… elle vient lui éviter la mort qui est le seul moyen que leur couple se reforme. Et la danseuse doit faire ressentir à mon avis cette tristesse intérieure qui valorise d’autant l’abnégation de son ressenti pour le bien de son amoureux. Ce soir Giselle était belle, sublime, douce, protectrice, rebelle aussi face à l’inflexible Myrtha, mais il manquait cette douleur intérieure qui bouleverse mon coeur quand ,au petit matin, une fois Albrecht sauvé, elle s’enfonce dans le sol pour retourner à son état de fantôme.

Mathias Heyman reste amoureux et paumé tout l’acte ; c’est perdu qu’il arrive avec ses lys et tout aussi perdu qu’il repartira au petit matin. Il n’y a pas ce sentiment de transfiguration de celui qui se rend compte et se repent d’avoir osé jouer avec l’innocence d’une jeune fille. Son personnage ne semble pas évoluer psychologiquement : il est comme Romeo qui a perdu sa Juliette, amoureux dans la vie, amoureux à travers la mort mais sans analyser plus loin ce qui s’est passé ni essayer de changer quelque chose dans son coeur… Sa danse n’en est pas moins moelleuse avec une élévation souple et élégante (on le sent cependant un peu fatigué de son Corsaire quelques jours avant à New York dans ses réceptions qu’on a connu plus légères). Il nous livre proprement les 32 entrechats six pourtant péniblement applaudis par un public frileux. Le corps de ballet est parfait dans ses alignements et sa légèreté … et retrouve la fluidité attendue d’une telle compagnie.

De cette série de 5 Giselle, entre Bordeaux et Paris je déplorerai globalement un défaut d’émotion malgré des distributions parfois étincelantes et techniquement irréprochables. Monique Loudières reste pour un round encore ma Giselle préférée (la bande son est pas top mais le reste fait tout oublier !)

et maintenant où aller voir Giselle pour la saison 2016/2017 ??

Giselle – Ballet de l’Opéra National de Paris – Palais Garnier Samedi 11 Juin 2016

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