Un café (et même deux!) avec … Fabio Lopez

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Mozart à 2 – Thierry Malandain (Crédit photo Olivier HOUEIX)

Suite à une hernie discale, Fabio Lopez décide en 2015 de mettre un terme à sa carrière de danseur au sein du Malandain Ballet Biarritz. Il a alors tout juste 29 ans et incarne suffisamment l’image et l’esprit de la compagnie pour que ses « adieux » prématurés à la scène se fassent au cours d’une soirée spéciale. C’est avec de solides bases dans le style « académico-contemporain » qu’il intègre le MBB  en 2006 ; bases acquises lors d’un été à la célèbre Juilliard School où il est admis dès sa sortie du Conservatoire National du Portugal apprenant au même moment que l’école de Maurice Béjart lui ouvre aussi ses portes. La possibilité de travailler avec l’un des derniers « monuments » vivants fait encore briller ses yeux lorsqu’il évoque les trois créations auxquelles il participé avec Béjart. En 2006, pensant signer avec une compagnie parisienne (car Fabio est un danseur des villes, capable d’ironiser sur le côté « déchu » d’un vicomte des champs), il découvre la côte basque et Biarritz lorsqu’il est retenu par le MBB. Il grandira avec Thierry Malandain pendant 10 ans en avouant bénéfique la possibilité d’aller se nourrir ailleurs au cours de stages et d’ateliers, mais ne trouvant en aucun cas « frustrant » de ne danser que les ballets d’un même chorégraphe … cela dit il y a pire que danser du Malandain ! Le sujet n’est pas directement évoqué mais l’ambiance familiale de la compagnie recrée surement un cocon rassurant pour le danseur exilé qui ne retourne que peu dans son Portugal natal … pour ne pas céder à la tentation facile d’y rester.

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Fabio Lopez (Crédit L Campet)

La danse n’a pas été un choix pour lui. Enfant chahuté comme souvent les bons élèves, ses parents décident de le changer d’école et pour des raisons administratives il se retrouve à l’autre bout de Lisbonne à faire de la danse en parallèle de son cursus scolaire. Sa pugnacité et l’obligation de progresser de la même manière en danse et en classe le poussent à se surpasser dans le ballet pour ne pas redoubler. A 17 ans il « rencontre » Béjart au cours d’un spectacle et ce choc lui fait prendre conscience que la Danse , c’est ce qu’il veut faire.

Pugnacité et dépassement de soi ne l’ont pas quitté depuis. Il arrive d’un pas décidé, sapé comme un vicomte et fier de ses Gucci vintage sauvées d’une fin tragique et dès le premier café il est prêt à en découdre à la fois sincère et sans détours dans ses propos.
Il est aujourd’hui en train de faire répéter le Jeune Ballet d’Aquitaine qui présente pour une soirée une de ses chorégraphies. La création chorégraphique n’est pas une suite logique à la carrière d’un danseur et ne doit surtout pas être envisagé à l’improviste comme voie de garage, c’est une vérité pour lui (pour moi aussi d’ailleurs et nos exemples se recouperont volontiers) ; cela doit commencer bien en amont : pour lui dès 2009. Depuis, à la faveur de résidences, de projets pédagogiques avec le centre de formation de Biarritz au début puis de collaborations avec d’autres compagnies par la suite, il se familiarise avec ce mode d’expression travaillant de manière assez organisée et réfléchie mais trouvant essentiel de pouvoir montrer et bouger avec ses danseurs. Bien décidé à se faire un nom dans un paysage chorégraphique classique moribond car malaimé des politiques culturelles préférant le hip hop, il se donne tous les moyens de défendre la danse académique sur les traces de Béjart, Petit et le moins connu Nils Christe (dont j’ai retrouvé la trace dans les programmations 1998/99 du Ballet de Bordeaux avec Purcell Pièces et Before Night Fall … hihihi j’avais raison !) et le sillage de sa relation privilégiée avec le style Malandain. La danse qu’il aime est faite de pointes (partenariat décroché avec la maison Repetto) mais il se bat pour montrer que le fait de ne pas danser en basket ne signifie pas « poussiéreux, vieillot, antiquité » : il aborde d’ailleurs dans ses ballets des sujets aussi actuels que  l’érotisme (Les larmes d’Eros), l’exil (Molto sostenuto) avec toujours pour volonté d’actualiser le langage classique en lui conservant toute sa pureté. Il se bat aussi pour une danse « d’aujourd’hui » pour ne pas dire « contemporaine » qui fasse la part belle au mouvement et non pas uniquement au concept.

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Répétition Poil de Carotte (Crédit Photo L Campet)

Ce côté « actuel », il le développe aussi en travaillant avec un compositeur bien vivant, Thierry Escaich (avec le plaisir qui transparait à travers ses paroles quand il s’agit de remodeler la musique avec le compositeur pour donner corps au mouvement) sur Poil de Carotte qui sera présenté au Festival le Temps d’Aimer la Danse à Biarritz en septembre prochain ; mais aussi en révisitant d’incontournables classiques comme une Belle au Bois Dormant prévue en Russie en 2017 pour le Tansteatr d’Ekaterinburg. Le parcours survitaminé enchainant des formations administratives (droits d’auteurs, contrats …), la recherche de partenaires, la pédagogie, la recherche d’une certaine visibilité (3 ème prix du concours ADAMI/Synodales en 2012) se conjugue avec la préparation au long cours de ses projets ou des créations fulgurantes en quelques jours de travail à peine ; Fabio Lopez se bat ainsi pour se singulariser dans le mouvement « académico-contemporain » qu’il défend au point d’en créer le néologisme, pour  développer son style, son langage et quelquechose de personnel à partager (on sent d’ailleurs dans ses créations des liens assez intimes avec sa vie ou ses convictions).Sans cesse en mouvement (normal pour un danseur me direz vous),  malgré le calme apaisant qu’il dégage, il est sur tous les fronts depuis qu’il a créé sa compagnie : la Compagnie Illicite . Soutenu en cela par un bureau de bénévoles, il manie habilement tous les moyens de communication modernes en ayant bien en tête que la comm’ ne fait pas tout et qu’il faut avant tout créer, se montrer, prospecter, partager, être en avance, et éduquer surtout. Dans sa tête il se projette déjà en septembre 2017 pour sa Belle et même sûrement murit déjà d’autres projets peut être sur des musiques du XX ème siècle : Poulenc, Ravel, Stravinski, Bartok… ayant sa préférence sur Mozart qui l’ennuie à défaut de l’émouvoir. Il est essentiel de toujours être en avance sur présent et de ne pas se regarder le nombril (!)

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Répétition Poil de Carotte

Ce qui fascine d’emblée dans le personnage est ce dynamisme et ce bouillonnement totalement maitrisé car jamais on ne ressentira dans ses propos ou ses idées une forme quelconque d’impulsivité irréfléchie qui aurait pu entâcher cette hyper activité . Les paroles sont calmes et posées, son avis est net et précis comme les pas qu’il crée ou le style chorégraphique qu’il incarne. Petit à petit, il gravit les marches d’une nouvelle carrière qu’on lui souhaite aussi marquante et enrichissante que celles des grands noms de la danse qui l’ont nourris dont Van Dantzig dont il aurait aimé danser les 4 Last Songs sur une musique de Richard Strauss. Nous nous quittons non sans avoir évoqué Giselle qui fait l’actualité du moment ; il parle avec passion de ce ballet culte et distille au passage quelques conseils, gestes à l’appui, pour être une belle Willi, ramenant toujours les intentions du mouvement à la situation psychologique du personnage et avec un émerveillement partagé sur la scène d’apparition des Willi voilées ou de Giselle sortant de terre. Deux cafés et deux heures plus tard, il est temps pour nous de filer (lui une dernière fois son ballet, moi en dehors de cette parenthèse aussi inattendue qu’agréable).

Fabio Lopez est directeur artistique de la compagnie Illicite et chorégraphe. Son prochain ballet « Poil de Carotte » sera créé lors du festival Le Temps d’aimer la Danse à Biarritz du 9 au 18 septembre 2016

Jeudi 2 Juin – Le Marchal / Bruges (33)

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