Giselle 2 ou de l’importance de la légèreté

gisel3

Pour cette deuxième soirée placée sous le haut patronat de « Danses avec la plume » dont j’attends avec impatience le compte rendu, le ballet de Bordeaux invitait une étoile du ballet de Perm. Bien que compatriote d’Oksana Kucheruk et issue de la même école, donc de pure tradition russe et venant d’une compagnie dont je garde un souvenir assez poussiéreux, son interprétation contraste d’emblée avec celle de l’étoile locale relatée dans les épisodes précédents. Son entrée en scène annonce déjà une Giselle sautillante et pleine d’entrain, avec le caractère d’une fille de son âge, la bienséance nécessaire à une jeune paysanne soucieuse de l’image de sa famille et la naïveté amoureuse qui va avec. Pourquoi finalement aller chercher des interprétations compliquées et torturées à des personnages peuplant une intrigue d’une simplicité et d’une banalité sans nom ?

Une jeune paysanne abusée par un noble innocent ou peu scrupuleux (c’est le seul point négociable de l’histoire) se rend compte que son amoureux est promis à une autre (mariage arrangé ou de son plein gré selon l’option initialement choisie pour Albrecht). Elle en fait une crise de folie (scène incontournable dans la littérature musicale de l’époque donc finalement plus un impératif pour répondre à la mode du moment qu’une réelle indication sur la santé mentale de Giselle au début de l’acte) et tombe raide morte sur la place du village … en plein pendant les vendanges … tu parles que ça arrange tout le monde en pleine récolte !! celle là elle en rate pas une ! … transformée en Willi, jeune fille amoureuse morte avant d’être mariée, elle vient peupler la cohorte de Myrtha qui pour venger le sort de ses filles ailées s’abat sur tout malheureux mortel rencontré la nuit dans la forêt et le force à danser jusqu’à la mort. Vous l’avez compris, vu le degré de niaiserie du livret : Albrecht s’en vient à passer, est pris dans les filets des Willis mais Giselle s’interpose et lui donne la force de lutter jusqu’au petit matin … elle lui a pardonné et lui, se retrouve comme un couillon avec son bouquet de lys dans la brume du matin …

giselle
Rudolf Noureev – Albrecht

Natalia de Froberville, pour en revenir à notre étoile du jour, est une Giselle blonde, n’en déplaise à ceux qui aiment les Giselle brunes … sa danse est n’est peut être pas précise dans le sens où certains passages techniques attendus ne sont pas toujours d’une perfection absolue mais elle a le grand mérite d’être habitée. Et que demande t’on à une danseuse si ce n’est de faire vivre ses pas et de ne pas nous imposer un numéro de gymnastique rythmique où l’on s’extasie sur la souplesse de l’athlète sans verser la moindre larmichette ? Ses variations de l’acte 1 sont enlevées et joyeuses, sa diagonale de pique balloné fait son petit effet, tout cela vit, montre une jeune fille amoureuse que sa santé fragile (oui on a bien vu qu’elle souffre du coeur grâce à une pantomime plus qu’expressive et présente durant tout cet acte) empêche de bouillonner autant que ses petits camarades. Le corps de ballet s’approprie à merveille le rôle de ces derniers en dynamisant de multiples expressions les réactions des paysans à tout ce qui se passe sur scène … et cela aide bien à faire passer les longs moments de pantomime ! de même que l’intermède (encore parfaitement exécuté) du pas de six des paysans. La scène de la folie est interprétée et vécue pleinement par la jeune ballerine, son regard perdu contrastant avec ses yeux jadis rieurs et cherchant le regard de ses ami(e)s. Frisson garanti au tomber de rideau !
Dans l’acte 2, on retrouve quelques pas pas très catholiques dans leur finition mais on a un réel contraste avec son personnage de l’acte 1, ce qui m’avait beaucoup manqué dans le cast précédent. Giselle ici servie par un partenaire attentionné et physiquement taillé pour mettre sa partenaire en valeur ; elle paraît légère, s’envole et est la créature insaisissable que l’on attend. La variation de sa « transformation » est en partie plombée par LE problème récurent de la série : l’orchestre ou plus précisément sa direction (mais nous y reviendrons). Le pas de deux est émouvant, porté par Oleg Rogachev techniquement irréprochable, scéniquement crédible et physiquement superbe … pourquoi quand un garçon dans la rue porte un bouquet de fleur il a souvent l’air idiot alors que quand ce jeune russe débarque sur scène, qui plus est affublé d’une cape et d’un bouquet de lys aussi imposant que s’il avait gagné le tour de France il dégage une impression de sublime et de charme absolu ?? ingratitude de la vie surement ! Le parti de son Albrecht est qu’il est sincèrement amoureux de Giselle, surement s’est il plus laissé prendre à son jeu qu’il n’est tombé en pâmoison en croisant un beau jour la paysanne mais il est amoureux et ses variations de l’acte 1 sont franches du collier autant dans le sentiment que dans la technique parfaitement maitrisée. Il revient à l’acte 2 sur la tombe de Giselle profondément affecté et leurs « retrouvailles » n’en sont que plus touchantes. Sa mélancolie et la désincarnation de sa partenaire se mélangent pour donner un joli moment d’émotion qui semble finir par toucher Myrtha. Ses fameux entrechats « le fond grave »  (je tente d’applaudir, me sens seul et coupable sous les yeux de mon voisin de devant qui se retourne d’un air de dire « mais qu’est ce tu fais toi ?? tu as perdu la tête ?? … heureusement me dis-je alors que je n’ai pas tenté de lancer des applaudissements quand Giselle sort pour la première fois de sa chaumière !!) La reine des Willis est interprétée par Claire Teisseyre, figure montante en tout cas je ne m’en cacherai pas, un de mes grands espoirs parmi les nombreux talents souvent sous exploités de la compagnie. Son arrivée spectrale sur pointes est du plus bel effet et si on la sent un peu tendue sur les équilibres en début de variation elle se ressaisit rapidement pour s’envoler littéralement. Joli ballon mais j’attendais mieux de ses bras qui m’émerveillent toujours, peut être un peu raides avec un contraste entre un jeu de jambes et de pieds souple et léger et un buste plus crispé et mécanique. Sa Myrtha pourrait en découdre avec certaines autres issues de maison plus « prestigieuses » : à la fois froide sans tomber dans la caricature, et légère sans tomber dans le niais ni perdre de sa prestance, elle se montre imposante en gardant finesse et grâce … une belle manière de s’approprier le rôle.

Les Willis m’ont paru avoir retrouvé la légèreté qui m’avait manqué lors de la première même si les bras manquent de souplesse, comme si l’attention avait surtout été portée sur la précision des jambes et de la petite batterie durant les répétitions au détriment du haut du corps. A noter qu’elles n’ont pas toutes la même façon de charger dans leur assaut croisé (certaines ont le bras horizontal, d’autres fendent l’air le bras oblique … cela doit dépendre de la technique de vol de chacune je veux bien le concevoir … mais c’est moche et un maitre de ballet devrait le dire et le corriger quand cela se produit tous les soirs … je dis ça mais  je ne suis pas une Willi et je ne sais pas voler donc cela peut en effet paraitre tout à fait gratuit). L’ensemble est quand même harmonieux et plutôt raccord avec pour circonstances atténuantes les tempi aléatoires d’un orchestre plus proche du radeau de la méduse en pleine tempête que d’un fringant voilier voguant sur des eaux calmes.
Hiarion est dans ce cast fourbe et malfaisant ; dès son apparition on le sent rongé par la jalousie ; il n’est pas aimé de Giselle qui doit le trouver froid et dépourvu de sentimentalité aussi quand il découvre qu’un autre occupe la place dont il rêve on comprend bien qu’il va tout faire pour briser ce qu’il ne peut avoir. Kase Craig n’a plu le côté amoureux bourru de A Rodriguez Pinera mais bien un côté calculateur et diabolique. Son personnage est antipathique et l’on est finalement bien content de le voir tué par les Willi. Il exécute comme toujours proprement ses pas mais cela n’est pas ma vision préférée du personnage qui finalement est celui qui offre le plus de modulations possibles malgré son rôle court et ses rares interventions dansées.

Enfin, Guillaume Debut donne à Wilfried, le valet de pied d’Albrecht une consistance rare. Rôle uniquement mimé, ce page est souvent totalement transparent voir lassant à parler par gestes comme le valet muet de Zorro … les mimiques du jeune danseur sont ici pleines d’a propos, jamais outrepassées et parfois tellement drôles (« mais pauvre fille ça va pas de poser tes mains crasseuses sur la soierie de la robe de ma maitresse ?? »)

Pierre Dumoussaud est le « second » chef de l’Orchestre national bordeaux aquitaine , un second chef qui a tout d’un premier dans le symphonique (je garde le merveilleux souvenir du remplacement au pied levé d’Alain Lombard) mais qui a tout à apprendre dans le domaine du ballet. Un article de Sud  Ouest semblait pourtant montrer qu’il avait compris les enjeux de la direction de ballet ; la pratique s’avère plus délicate.

2368989_356_opera-de-bordeaux-pi-8714989_800x564p
Credit Photo Sud Ouest

Durant ces deux soirs il a semblé avoir beaucoup de mal à communiquer avec le plateau et si la direction de l’ Ouverture est parfaite le reste de l’oeuvre (au demeurant superbe pour de la musique de ballet) est un peu maltraité d’une part avec des changement de tempo parfois surprenants et des choix musicaux douteux en regard de ce que font les danseurs sur scène : quelle lenteur pathologique sur la variation de Giselle de l’acte 2 par exemple … Etait il judicieux de faire débuter un chef avec CE ballet précisément ? ce n’est pas à moi de répondre à cette question mais peut être est ce utile de la poser … car pour moi le résultat pénalisait les danseurs tentant tant bien que mal (et franchement plutôt bien) de rattraper le train en route dans des accélérations en plein numéro ou de meubler les temps morts piqué sur une  jambe en attendant le temps suivant …
et je constate qu’il m’a fallu plus de temps pour écrire cet article qu’à Michael Tilson Thomas pour diriger Giselle pour Sony Classical !!

Désolé pour les illustrations mais la série est bien pauvre en photos et si le service de presse peut répondre au mail que je leur envoie prochainement je serai ravi d’avoir un peu de matière pour illustrer mes propos

Giselle – Ballet de l’Opéra de Bordeaux – Grand Théatre Mardi 24 Février 

 

 

 

 

 

 

Publicités

Une réflexion sur “Giselle 2 ou de l’importance de la légèreté

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s