Giselle : les Willis ont l’aile lourde

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Hasard de la programmation ,

ce qui, pour certains, pourrait paraitre faire prendre le risque d’overdose de créatures aussi aériennes que mortifères, s’avère être pour moi une situation très interessante car je vais avoir la chance grâce aux calendriers de deux maisons de renom de m’enquiller 5 soirs de Giselle en moins de trois semaines dans des distributions différentes et dans les productions du Ballet de l’Opéra de Bordeaux dans un premier temps puis de celui de l’Opéra de Paris par la suite. Bordeaux ouvre le bal avec la reprise de la version de Charles Jude créée en 1997. La production commence à faire son âge et un petit coup de neuf ne serait pas superflu, notamment quelques améliorations au niveau des décors (le bas de la cabane d’Albrecht avec cette mosaïque de couleur vert grenouille tropicale et turquoise ??) et un rafraichissement des costumes (est-ce une maladresse d’éclairage ou la réalité ? mais les costumes des willis sont d’un blanc jauni version voilage d’appart jamais aéré d’un tabagique compulsif … du coup Giselle et Myrtha, immaculées, semblent les seules à utiliser  Dash 2 en 1 quand elles rentrent de leurs virées nocturnes) … dommage !
L’histoire est simple : Albrecht, duc de Silésie (vous voyez … là bas au confins de l’Allemagne, la Pologne et la Tchéquie) se fait passer pour un jeune paysan et courtise Giselle. Celle ci, faisant plus ou moins la prude selon les interprétations, est amoureuse du beau gars ce qui contrarie Hilarion qui en pince aussi pour la jeune innocente. Ce dernier, quoique garde champêtre, n’est pas si neuneu qu’il en a l’air et flaire l’entourloupe avec ce paysan aux manières un peu trop stylées ..il découvre la vérité et balance tout en pleine fete des vendanges alors que la cour et la fiancée officielle du duc ont débarqué pour s’abreuver lors de leur partie de chasse .. Giselle fille à la santé déjà fragile comprend que son amour est impossible et pète un cable en plein village …avant de tomber raide sur le carreau ! Transformée en Willi par Myrtha, créature de la nuit se vengeant des hommes qui s’aventurent dans la forêt, elle va intercéder jusqu’à l’aube auprès de son impitoyable reine pour sauver d’une mort certaine son amoureux venu se recueillir sur sa tombe. Myrtha refusera tout du long mais l’obstination et l’amour sans faille de la diaphane créature sauvera le duc repentant.
Toute cette histoire est le prétexte à un monument du ballet classique avec des moments incontournables : l’entrée en scène de Giselle bondissant de sa chaumière (et la question faut il applaudir ?), le pas de deux avec son amoureux , le pas de deux des vendangeurs (revu ici en pas de six), LA scène de la folie !! … et le grand acte blanc …Sa fumée, sa croix, sa trappe happant Giselle au petit matin et le pas dit des éléphants (et l’autre question quand faut il commencer à applaudir ?)  … bref de quoi faire jouir dix fois le balletomane !

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Froideur russe et approche psychotique

Oksana Kucheruk, étoile du ballet de Bordeaux, propose une Giselle d’emblée enfermée dans une retenue totalement pathologique et névrotique. Le monde extérieur semble l’effrayer à peine est-elle sortie de chez elle et ce ne sont pas les avances appuyées de l’Albrecht d’Igor Yebra qui sont faites pour la mettre en confiance. Le garçon en fait (comme souvent) des tonnes à grand renfort de mimiques, haussement de sourcils et roulements d’yeux face au petit oiseau apeuré, qui voudrait y gouter mais n’ose pas. Cette scène de séduction s’en retrouve du coup déséquilibrée entre l’un qui la pousse à la parodie et l’autre qui est déjà presque morte … il manque cette émotion d’une Giselle certes timide mais qui veut vivre cet amour en sachant déjà au fond d’elle qu’il la tuera (rappelons que la pauvre fille souffre du coeur, geste maintes fois répété dans la pantomime pour nous le faire comprendre). En étant déjà un peu froide Oksana Kucheruk déleste de toute sa fraicheur l’acte 1 et en enlève toute la vitalité. Les variations du couple laissent déjà sentir le malaise technique qui va se jouer à l’acte 2. Le corps de ballet comme souvent irréprochable depuis quelques saisons insuffle un peu de vie dans cette « parodie ». Leur jeu est particulièrement efficace et il est amusant de voir qu’à travers leurs gestes et leurs expressions on entend presque des dialogues. Le pas de deux des vendangeurs (revu par C Jude en pas de six) sort complètement de son côté « pas d’école » ou de « variation de concours » avec ses interprètes enthousiastes et convaincants. On notera certes quelques problèmes de synchronisation entre les deux trios (un gars deux filles) mais surtout une bonne maitrise technique lors de ces variations assez rebelles il faut bien l’avouer. La paire Neven Ritmanic/Ashley Whittle fonctionne bien visuellement de part leur similitude morphologique et leur danse tonique et mââââle ; Claire Teysseire se distingue des autres filles au delà de l’aspect technique par une interprétation assez remarquable pour un simple pas de six ne faisant pas appel à une composante psychologique particulière… mais on sent déjà dans la vendangeuse que l’on voit une petite Giselle. Mais franchement ce pas de six est surement le petit bijou de l’acte 1

Hilarion est interprété par Alvaro Rodriguez Pinera qui après sa prestation remarquable dans la Reine Morte, confirme ses progrès dans les rôles de caractère. Loin  d’être caricatural ou stéréotypé, son personnage semble venir d’un travail personnel sur ce rôle auquel est lié tout le ressort dramatique de l’acte. Il est même assez touchant au début de l’acte 2, apparaissant avec son modeste bouquet, hagard dans la foret errant vers la tombe de celle qui l’a délaissé pour un traitre.

L’autre grand moment de l’acte 1 est la scène de la folie. Oksana Kucheruk y trouve enfin le moyen de raccorder son interprétation fragile et tourmentée à la situation qu’elle est censée interpréter. Sans réussir à bouleverser complètement le spectateur, sa proposition est émouvante, la fêlure psychologique de Giselle largement évoquée durant tout l’acte achevant de briser tout contact de la malheureuse avec la réalité. Le tableau final est toujours aussi poignant même à la cinquantième représentation !

L’acte 2 commence sur des joueurs de dès, au fond des bois, en pleine nuit … étrange coutume ! puis l’apparition fantomatique de Myrtha, reine des Willis qui vient réveiller ses troupes et les faire sortir de terre … Mika Yoneyama a le physique que j’aime dans ce rôle : grande, élancée, le port altier et imposant. Ses variations manqueront toutefois à mon gout de cette évanescence qui doit malgré tout accompagner ses gestes directifs (c’est la chef de l’escadron mais c’est quand même une Willi) et sa diagonale de grands jetés, proprement exécutée au demeurant, manque de ballon. C’est un peu le défaut qui s’est retrouvé dans le corps de ballet durant tout l’acte blanc dans lequel, hormis les variations des « DEUX WILLIS », Diane Le Floch et Marina Guizien, dans lesquelles on retrouvait ce qu’attend l’entomologiste collectionneur de Willis, Sylphides, Ombres et autres créatures blanches et légères, l’envol a été globalement été absent.

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De légèreté il en a aussi manqué à Igor Yebra qui aurait du sagement décliner l’offre malhonnête du directeur de la compagnie. Il ne pourra que cacher derrière l’argument (le pauvre jeune homme forcé par les Willis à danser jusqu’à épuisement) les faiblesses techniques qui entachent sa prestation : les réceptions sont toutes plus ou moins douteuses, sans parler des très attendus entrechats de la grande variation qui ne sont que des fantômes d’entrechats , les sauts témoignent de l’épuisement d’Albrecht et malheureusement du danseur … cela a le double effet d’être triste de le voir s’épuiser dans un rôle qui n’est plus pour lui et frustrant car on ne voit pas ce que l’on attend … Il pénalise sa partenaire dans les pas de deux en la faisant paraitre lourde et raide et enlevant tout l’esprit « en apesanteur » du ballet.
Nul doute que cette lourdeur de la première s’estompera et que les représentations suivantes retrouveront la magie des autres années portées par des Willis légères et frémissantes comme le tulle de leurs tutus romantiques

Giselle – Ballet d’A Adam – par Charles Jude d’apres Perrot et Coralli                                               Ballet de l’Opéra de Bordeaux – Grand Théatre le 20 mai 2016

Crédit (vieilles) photos Opéra de Bordeaux 
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