DOM JUAN (DJ): le James Dean (JD) du 17ème siècle

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Le deuxième effet kiss cool

Quand Molière écrit Dom Juan en 1665, il s’empresse avec cette pièce de combler le trou laissé dans la saison du Théatre du Palais Royal par l’interdiction de représenter Tartuffe, décrétée par le Roi qui avait pourtant applaudi la première représentation mais qui se trouve obligé de calmer une armée de dévots choqués par l’outrecuidance du dramaturge.  Tout en reprenant un sujet plutôt à la mode à cette époque, il s’apprête à publier une pièce encore plus violente que son Tartuffe envers ces faux dévots qu’il a dans le collimateur. Car si son Dom Juan reste bien le grand séducteur et « l’épouseur du genre humain » prêt pour avoir une belle à épouser elle, son chien et son chat , à regarder bien la pièce, cet aspect dragueur et sex addict du personnage n’est finalement pas celui qui est le plus développé et c’est bien plus le libre penseur, l’athée et par là même,  le blasphémateur qui est mis à l’honneur. Quand dans Tartuffe, l’imposture bigote était montrée sous un jour franchement comique dans Dom Juan le personnage fait froid dans le dos tellement il manie l’hypocrisie et la diablerie au point que jusqu’à sa grande tirade de l’acte V le spectateur ne sait pas vraiment à quel personnage il a à faire. Et de découvrir que « le plus grand scélérat que le terre ait porté » peut se cacher sous l’aspect du pénitent le plus contrit et affecter de vous tendre de l’eau bénite du bout du même doigt qui a servi à vous cocufier est une façon beaucoup moins digeste de se voir épingler en tant que libertin repenti en censeur des actions de tous … et l’on sait bien ce ceux sont eux les pires, ces gens qui l’ont porté à Jésus, leur cul-cul quand il n’en pouvait plus !! Alors forcement les bigots ils n’ont pas trop aimé cette deuxième attaque et feront censurer certains passages après une riposte par de nombreux pamphlets. C’est finalement un acte totalement d’actualité dans ce climat d’intégrisme religieux ambiant que de se frotter à un homme qui ne croit ni en Dieu, ni au Diable (mais peut être est ce lui le diable en personne ?), en ridiculise l’existence et qui ne veut aucune attache physique, charnelle, matérielle ou sentimentale mais juste consommer et jouir, parcourir librement un monde sans limites se déroulant dans un espace sans cielalaune_don_juan_001

Le theatre de Sivadier

C’est Jean François Sivadier qui est chargé de la mise en scène qu’il place dans une sorte de planétarium disparate. Ce ciel dont il est si souvent question dans la pièce , au point qu’un panneau lumineux entame un compte à rebours du nombre de fois où le mot est prononcé (62 FOIS), est matérialisé par une accumulation de planètes, globes, lampes rondes suspendus au dessus de la scène. Celle ci est dépouillée, ouverte entièrement, avec quelques rideaux blancs ou grandes feuilles de plastique transparent, partiellement composée d’un praticable incliné qui se disloquera au fil de la pièce et jonchée d’une sorte de neige blanche … cela rappelle aussitôt le décor du même style proposé dans son Misanthrope joué entre autre au Théâtre de l’Odéon … on baigne dans l’univers du théâtre avec les techniciens qui interviennent en pleine lumière pour remuer (péniblement d’ailleurs) les morceaux de l’estrade, déposer quelques accessoires, avec les comédiens qui deviennent spectateurs des scènes des autres personnages en allant s’assoir dans le bric à brac à cour ou jardin … on se dira que c’est la signature du metteur en scène … je dirai que c’est aussi un peu de la facilité de resservir la même pastille scénographique déjà sucée (et pas qu’une fois) ! domjuan4Si je ne conçois pas la pièce de cette façon (et je l’ai suffisamment pratiquée pour avoir une conception assez nette de la chose tant avec les tragédies de Racine elle constitue avec le Misanthrope la sainte pile de livres de chevet compulsivement lus et relus) il est difficile de ne pas être emporté par le dynamisme de cette mise en scène. Dom Juan traverse le monde, sans attache, comme un fou furieux qui veut dévorer la vie et le metteur en scène a bien su insuffler cette vitesse à sa mise en scène : on est d’ailleurs surpris que les deux derniers actes se passent chez Dom Juan, mais c’est aussi là dans son intimité, dans le repère de la bête, que l’on découvre finalement le vrai bonhomme …et ce repli stratégique était nécessaire après l’épreuve que représente la première rencontre de DJ avec le commandeur. Il virevolte de personnages à séduire en personnages à maltraiter. C’est d’ailleurs en traversant la salle qu’il arrive à l’acte I accostant une jeune fille au second rang, lui demandant son prénom, d’où elle vient et commençant à la charmer jusqu’à lui offrir un bouquet … qu’il lui reprendra trente secondes plus tard pour l’offrir à une autre beauté découverte deux rangs plus hauts. (d’emblée ça rit jaune et çà crée un malaise). Ce rajout improvisé comme quelques autres entre chaque acte, nous permettent d’être confrontés directement à la cruauté du personnage et à son mépris du genre humain qui atteint son sommet dans la scène du pauvre (censurée pendant quelques décennies comme l’indique un autre panneau lumineux durant la scène). Les passages « improvisés » où en tout cas librement ajoutés au texte sont au départ agaçants mais apportent finalement pas mal à la pièce et se justifient de par l’histoire même du théâtre  : comme la scène de la tempête ouvrant l’acte II dans laquelle Piarrot nous invoque de fuir tant qu’il en est encore temps (sous entendu avant d’être victime du monstre) ou la lecture par Dom Juan d’un passage de la Philosophie du Boudoir de Sade juste avant d’annoncer sa conversion.  La mise en scène aborde avec succès la difficile scène du commandeur et de sa statue mouvante et parlante et de la disparition de Dom Juan emporté par les puissances infernales à grand renfort d’effet spéciaux finalement assez simples techniquement (lumière et fumée) mais très efficaces. La bande son est elle aussi très soignée et si dans son Misanthrope il mettait à l’honneur les Clash ici, JM Sivadier nous sert Marvine Gay en pièce maitresse … Donc oui on est emporté dans ce tourbillon de vie et les 2H45 (SANS ENTRACTE comme précisé par Dom Juan à Sganarelle au début du IV) passent à une vitesse folle même si certains effets de mise en scène relevant du pur théâtre dérangent et font perdre de la noblesse à certains personnages (notamment à Dom Luis), le père de Dom Juan. Avec un dispositif scénique et une méthode assez voisine de celle utilisée par Thomas Jolly dans ses derniers Shakespeare (Henry VI et Richard III) l’effet visuel reste finalement plus cheap et beaucoup moins percutant. La scène de la « conversion » est un choc se terminant par un Dom Juan nu, expiant ses fautes à grand coup de seaux d’eau glacée dans un rond de lumière.domjuan5

Cumul des mandats

JM Sivadier retrouve son couple fétiche Nicolas Bouchaud / Vincent Guédon pour interpréter le duo Dom Juan / Sganarelle. Si Nicolas Bouchaud n’a plus l’âge de mon DJ idéal, toute l’énergie qu’il déploie durant la soirée le rend justement sans âge et fait vite voler en éclat l’a priori négatif de celui qui imagine un DJ jeune et en plein phase de rébellion. La noirceur du personnage en devient plus consciente et moins excusable. Sa diction, qui se veut surement « moderne » en reprenant parfois un ton de conversation tout à fait naturel fait son effet une fois ou deux  mais ne remporte pas ma totale adhésion. Mais en dehors de ces quelques moments oratoire, il faut bien avouer qu’il accapare littéralement l’attention du spectateur et incarne parfaitement un séducteur dont on ne sait finalement s’il nous attire ou nous fait horreur. Le parler de Vincent Guedon en revanche m’est d’emblée et tout le long du spectacle désagréable et je crois m’être à l’époque fait la même réflexion dans le Misanthrope. Son personnage à mi chemin entre un junkie et un clochard fait perdre du poids au duo maitre/valet en se contentant de faire de Sganarelle un simple faire valoir pour son maitre. Les autres personnages sont interprétés par un nombre réduit de comédiens qui cumule les mandats sans que cela ne vienne gêner le déroulement de la pièce car ils arrivent tous parfaitement à individualiser chaque rôle. Marie Vialle fait le grand écart entre la touchante et noble Elvire et l’orgueilleuse et opportuniste paysanne Mathurine. 1209964_dom-juan-comme-une-fete-cosmique-au-tnb-de-rennes-web-tete-021800772414Son interprétation est juste mais pourrait être plus touchante et hallucinée dans sa dernière scène de l’acte V où elle revient supplier Dom Juan de se repentir. Lucie Vallon excelle tout en faisant surement un peu trop (mais quelles improvisations !!) dans les rôles de Charlotte, la paysanne et La Violette le laquais des actes IV et V. Elle joue aussi très justement et sans artifice le Pauvre dans la fameuse scène censurée. Stephen Butel est intarissable en Piarrot et le début de l’acte II est grâce à lui dans la pure tradition de la comédie italienne et surement en ce sens très proche de l’esprit des représentations originales. Il  interprète aussi un attendrissant Monsieur Dimanche qui se fait remballer les poches vides sans avoir pu en placer une devant Dom Juan qui lui doit de l’argent. Il est enfin Dom Alonse, un frère de Dona Elvire voulant venger l’offense faite à la famille … il est dans ce registre de tragédie cornélienne beaucoup moins convaincant. Marc Arnaud incarne proprement le valet Guzman (qui en même temps n’a pas trop grand chose à dire) mais brille dans les rôles nobles de la pièce : Dom Carlos, l’autre frère d’Elvire, sauvé par Dom Juan et qui se sent redevable de ce geste en dépit de la vengeance dont il veut s’acquitter. Il apporte au fougueux jeune homme ce qu’il faut d’ambiguité  pour laisser sentir qu’après la soeur le diabolique séducteur n’est pas sans effet sur le frère. Il est aussi Dom Luis, le père de Dom Juan dont l’entrée lors de sa première scène se fait après qu’il se soit renversé un bol de talc sur la tête ce qui donne d’une part des cheveux blancs à pas cher mais surtout de joli effet de « fumée » quand il bouge et parle à contre jour. Le décalage entre son physique de jeune premier dans un rôle de vieillard autoritaire face à un Dom Juan plus vieux et plus écrasant que lui rend cependant moindre l’impact des deux grandes scènes confrontant le père et le fils. Ce constat ne dénigre pas son jeu, excellent, mais met juste en lumière quelques incohérences de casting.

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Nicolas Bouchaud (Crédit photo AFP)

En bref, 

cette adaptation est dans une pure tradition théâtrale que ce soit dans son abord scénographique (esprit « tréteaux » modernisé) que dans sa mise en scène (improvisation, répartition des rôles entre peu de comédiens, accentuation du côté farce burlesque parfois un peu lourdingue et facile des scènes de comédie). Sa vitalité (mesurable au litres de sueur versée par Nicolas Bouchaud!) est incontestable et correspond à cette boulimie de vie dans laquelle se perd le personnage de Dom Juan qui broie tout sur son passage. Tout est cohérent de bout en bout et l’ensemble fait passer une belle soirée ; je reste cependant bloqué sur la dernière production de la Comédie Française qui m’avait à 4 reprises fait re découvrir le texte à travers l’interprétation d’anthologie de Loic Corbery (DJ) fidèlement servi par un Serge Bagdassarian dans la mise en scène de Jean Pierre Vincent

Dernière anecdote de cette première : la quantité de fumée déversée sur scène et du coup dans la salle pour la mort de Dom Juan a fini par déclencher les détecteurs de fumée lors des saluts et a provoqué l’arrivée des pompiers sur scène nous demandant d’évacuer tranquillement la salle … pas de rappels donc mais une évacuation par les issues de secours !!

DOM JUAN de Molière- J.M. Sivadier – Theatre National Bordeaux Aquitaine Salle Antoine Vitez 5 avril 2016

(Photos Brigitte Enguérand)

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