Le Corsaire : Vienne 1 – Paris 0

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Audacieuse entreprise 

Rares sont les compagnies à avoir un Corsaire dans leur fond de roulement … et c’est un pari audacieux qu’a fait Manuel Legris, directeur du Ballet de l’Opéra de Vienne que de s’attaquer à cette oeuvre dramatiquement ingrate et techniquement redoutable. Ingrate car il faut bien l’avouer, à moins que je ne sois passé à côté d’un second sens caché où que certaines géniales subtilités  ne m’aient échappées, il faut bien avouer que l’argument est aussi maigre que peau de chagrin .. et mon expression aussi démodée qu’un tube de boys band !! A la base l’histoire est, on ne va pas dire compliquée pour ne pas passer pour un vicomte mononeurone, mais du moins embrouillée … l’avantage de cette version est de rassembler tout çà en une intrigue cohérente, simpliste mais cohérente … 
067356-000-SPHO-001Un marchand d’esclaves, Lanquedem, tombe sur une nichée de belles jeunes vierges comme on les aime sur le marché … parmi elles Medora et Gulnare. Il les ramène sur son stand de bateleur. Débarquant au marché bio du dimanche, Conrad, le corsaire croise le regard de Médora et en tombe immédiatement amoureux ; il n’aura de cesse de la  sortir de l’étal du marchand mais Lanquedem ne l’entend pas comme çà d’autant qu’un riche pacha ramène son sabre, son or et ses tapis persans et achète les deux beautés ! Conrad furieux se rue avec ses hommes sur le convoi et enlève Médora. Il la ramène dans son repère, une magnifique grotte au fond bleuté qui rassurera les parisiens en mal de cyclo bleu pour soirée triple bill Balanchine, Robbins, Balanchine. C’est le prétexte pour l’un des plus fameux pas de deux de l’histoire du ballet classique mais aussi pour un début de mutinerie menée par Birbanto, qui, bien qu’ayant lui aussi ramené une belle du marché, Zulmée, ne voit pas d’un bon oeil le flirt de son capitaine et sa bonté envers les autres odalisques dérobées au marchand. Il tente donc de l’égorger après l’avoir endormi à l’aide d’une fleur empoisonnée fournie par Lanquedem qui voit dans l’association au sombre projet de Birbanto un moyen de se faire libérer… Mais Médora s’interpose et l’acte II finit comme l’acte I dans une baston générale ! qui a dit que le ballet classique était un truc de tapettes ?? Médora est capturée par Lanquedem qui s’enfuit avec elle.
L’acte III nous amène dans le palais du sultan dont Gulnare est devenue la favorite. Après diverses variations dont celle, cultissime, du jardin animé, Lanquedem apparait avec Médora sous le bras et la rend au pacha ; mais les pirates n’allaient pas se laisser faire. Menés par Conrad, ils arrivent au palais déguisés en pèlerins et demandent asile pour la nuit. Nouvelle scène de combat, Conrad enlève à Médora qui reconnait Birbanto comme le traitre qui avait tenté de tuer son amoureux … elle le dénonce et Conrad, d’un vigoureux coup de canif lui transperce le poitrail respectant ainsi le quota de morts obligatoires sur chaque acte.  Tout ce petit monde embarque alors pour prendre la fuite mais une violente tempête fracasse le navire… Conrad et Médora, rescapés du naufrage, se retrouvent sur une plage déserte … rideau !

Présentée comme çà, le ballet parait plutôt animé mais il faut pourtant avouer qu’au visionnage si l’acte I  fait illusion, l’acte II commence à voir son intérêt dramatique chuter et l’acte III dilué avec le « printanier » jardin animé n’a pour ainsi dire aucun intérêt … quant à l’épilogue du naufrage il ne sert qu’à mettre en difficulté les décorateurs et machinistes qui peinent à chaque fois à trouver une mise en scène réellement spectaculaire.

LeCorsaire15.jpgVoila pour le côté ingrat de l’oeuvre .. je dis çà mais j’adore !! l’autre revers de la médaille « corsaire » est que l’on s’attend bien évidemment à une prouesse technique digne de la version d’origine. Et là où la version de Kader Belarbi pour le ballet du capitole de Toulouse paraissait un peu juste sur le plan du spectaculaire, la version de Manuel Legris est un pur joyau. Des fouettés dès le premier acte, des variations hyper techniques pour les garçons dont Lanquedem qui voit son rôle étoffé au point de se voir attribuer une série de tours assemblés d’un plus bel effet ! Le pas de deux de l’acte II est livré intact dans son pur jus Petipa (exit l’Ali rajouté par la suite et qui disparait ici tout simplement de l’histoire) Les variations des trois odalisques de l’acte III sont des modèles de variations de concours et si le passage du Jardin enchanté (animé pardon) pourrait être moins dégoulinant de fleurs (mais bon c’est un jardin alors forcément faut pas s’étonner!), il n’en reste pas moins un pur moment de bonheur ! La scène du naufrage est quand à elle un peu ratée … comme souvent (et je repense au kitch navire se coupant en deux dans la production du Bolshoi). En tout cas Manuel Legris a su insuffler à la compagnie autrichienne tout ce que l’école française a de mieux en créant une production dont la paternité aurait du revenir à l’Opéra de Paris tant elle correspond à ce que l’on attend de cette maison. Et c’est là que l’on voit le manque qui se pose actuellement dans la compagnie parisienne en terme de transmission et de création autour de la technique de base du style français. Un petit bémol sur la prise en charge du corps de ballet dans les scènes d’ensemble où (mais peut être est ce l’effet retransmission TV ) il manque une certaine énergie et conviction pour bien plonger le spectateur dans l’ambiance.

Un niveau que des compagnies plus prestigieuses pourraient jalouser 

Le cast de cette soirée retransmise en direct de l’Opéra de Vienne est de haute volée mais ce ne sont pas les rôles principaux qui sortent le plus du lot. Davide Dato est un Birbanto plus que bondissant ; son jeu de jambe, mis à rude épreuve par des variations sans concession, est bluffant et son charisme donne vie à un personnage encore un peu caricatural dans le registre méchant mais plus que séduisant.

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Lyudmila Konovalova est une Gulnare de premier plan et ses variations de l’acte I frôlent la perfection. On pourrait en attendre un peu plus de moelleux et d’abandon qui se justifieraient par la soumission totale à laquelle son rang d’esclave la réduit mais elle choisit d’incarner un personnage pus volontaire et plus fort (féministe?) , rappelant un peu sa vision d’Odette dans le Lac des Cygnes qu’elle interprétait la saison passée en soliste invitée à l’Opéra de Bordeaux. Ses fouettés posent d’emblée le niveau de la compagnie et de la soirée et son port de reine fait qu’il n’est pas surprenant de la retrouver à l’acte III en favorite du pacha.

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Kyrill Kourlaev est le méchant marchand d’esclaves Lanquedem ; il est surtout un excellent danseur à suivre dans la compagnie car il possède des qualités techniques indéniables et des capacités d’acteur intéressantes. Maria Yakovleva s’empare de Médora en y apportant tout ce que l’on attend du rôle : technique impeccable, caractère teinté de mièvrerie amoureuse et d’ingéniosité pour tirer son chéri du mauvais pas où il se trouve. Elle se sort du grand pas de deux avec une aisance indéniable : grâce, puissance … s’il fallait trouver un défaut ça serait peut être sur ses fouettés (oui encore des fouettés !!) !

Robert Gabdullin est surement le moins convaincant de tous. Si sa présence sur scène ne fait aucun doute et si son jeu d’acteur est efficace en restant sobre et pondéré, il manque un peu de ballon, d’amplitude et de force. Son personnage en parait un peu plus pâle qu’il ne devrait … il faut dire qu’au milieu de tous ces rôles particulièrement gâtés au niveau de la chorégraphie (les seconds rôles se retrouvent avec des pas souvent réservés au couple star dans la plupart des ballets) il est difficile de se démarquer et d’affirmer sa position de « héros ». Son manège dans le pas de deux de l’acte II a été simplifié et cela est fort dommage car on y attendait une nouvelle démonstration de virtuosité.

Natacha Mair, Nina Tonoli et Prisca Zeisel sont les trois odalisques et sont tout simplement merveilleuses dans leurs variations. Le corps de ballet est raccord dans les scènes dansées mais se montrent peu convaincant dans l’ameublement du fond de scène durant les variations mais une fois encore il est difficile de juger de l’ensemble devant un écran. Et c’est d’ailleurs le signe d’une excellente performance que d’avoir réussi à me maintenir scotché devant cette retransmission toute la soirée car je dois avouer que le ballet sur une TV c’est loin d’être la chose la plus captivante

bref,

une compagnie qui monte, qui monte …. merci qui ?? Merci Manuel Legris que l’on espère voir invité avec sa compagnie à l’Opéra de Paris par copine Aurélie en janvier 2018 et avec ce même Corsaire, d’ici là peaufiné et amélioré sur certains petits détails …
Une chorégraphie novatrice sans pour autant perdre ses origines et son côté spectaculaire Il sera intéressant de comparer cette nouvelle version avec celle de l’English national Ballet présentée en mai à Paris

Le Corsaire – Manuel Legris Ballet du Wiener Staatsoper Retransmission sur Arte concert 2 avril 2016

(Crédit photo  dossier de presse Wiener Staatsballett)
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