Roméo et Juliette : quand il manque l’Amour

 

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Renaissance italienne 

Il est assez intéressant de se retrouver confronté dans la même saison à deux approches radicalement différentes d’un mythe aussi universel … Après avoir cet automne adoré la mise en scène de la pièce de Shakespeare par Eric Ruff à la Comédie Française, me voila parti pour revoir l’adaptation du ballet de Prokofiev que Rudolf Noureev avait monté en 1984 pour l’Opéra de Paris. Et si monter Roméo et Juliette est toujours à mon avis un véritable challenge en raison du poids  de l’oeuvre dans l’inconscient collectif, c’est aussi devoir faire un effort pour se sortir du carcan : « leurs familles sont ennemies, il s’aiment, ils vont devoir mourir » … car Roméo et Juliette c’est bien plus que çà ! Et en désacralisant l’oeuvre et en la plongeant dans une Italie solaire et teintée de mafia sicilienne, la version théatrâle proposée à la Comédie Française avait su dégraisser le texte de tout le romantisme sirupeux dans lequel on veut à tout prix l’engluer.

Rudolf Noureev choisit de déliter le romantisme de l’oeuvre en la maintenant dans son époque dans un semblant d’éloge à la fureur de vivre : c’est dans l’Italie de la Renaissance que le drame aura lieu et si l’approche d’Eric Ruff était lumineuse et blanche « comme des os calcinés au soleil », le ballet restera plongé dans une lumière sombre : le décor étant planté par les deux immenses portes des maisons Capulet et Montaigu, massives, richement sculptées et dorées ouvertes par le Destin, personnifié par des joueurs de dés lors du prologue. A partir de là c’est toute la violence d’une époque qui va entraîner deux jeunes gens vers la mort, de manière inéluctable ; malgré un ardent désir de vivre, ils rouleront à tombeau ouvert vers leur perte.

A tout vouloir maitriser ne risque t’on pas de supprimer la magie du non dit ?

Massif et ostentatoire c’est un peu comme çà que l’on pourrait résumer le décor qui reprend fidèlement les critères architecturaux et picturaux d’un XIVème siècle italien mi académique mi fantasmé. Ecrasant aussi … tout comme la construction millimétrée de la dramaturgie (et la décomposition de la partition en séquences bien individualisées vient s’y rajouter) et c’est à le revoir un des points faibles de ce ballet. Rudolf Noureev a voulu que tout soit parfait tant dans l’esthétique que dans la progression de l’histoire.

imageIl a obtenu d’Ezio Frigerio une reconstitution architecturale historique et a construit son ballet en transformant en mouvement les moindres intentions du texte auquel il reste particulièrement fidèle hormis quelques ajouts très efficaces sur le plan de la dramaturgie (le cortège des familles éplorées suivant une charrette portant les morts liés au conflit des familles, le mendiant qui suffoque au moment où Romeo lui fait l’aumône – façon de montrer que le pauvre garçon sème la mort partout où il passe, la mise à mort par des brigands du compère de Frère Laurent et la destruction de la lettre prévenant Romeo de la « fausse mort » de Juliette qui précipitera la fin tragique des deux héros) … tout s’enchaine parfaitement et avec une limpidité irréprochable malgré un argument assez complexe par rapport à un argument de ballet classique, tout en étant parfaitement intégré dans un décor somptueux et hyper réaliste …

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Toute cette construction et ce gigantisme laisse peu de place à l’imagination du spectateur et à la sensibilité de l’artiste … C ‘est ce qui rend compliqué la tâche des interprètes dans le sens où tout est tellement bien réglé que tout existe déjà sans eux … il est donc facile de se laisser piéger par ce ballet « clé en main » et grand spectacle et de se contenter de faire le job  sans chercher à y apporter plus. C’est un peu ce qui s’est passé avec la distribution du 26 mars.

Sur le plan de la chorégraphie, j’avais occulté depuis mon dernier visionnage du ballet que comme dans son Casse Noisette, Rudolf Noureev a un style particulièrement alambiqué et ne ménage pas ses danseurs. Le bas de jambe est particulièrement mis en avant (parfois trop de ronds de jambe …?) et les portés semblent parfois là pour voir jusqu’à quel point d’équilibre périlleux le garçon peut faire virevolter la fille au dessus de sa tête. A côté de ces « défauts » (mais qui suis je pour oser critiquer le maitre!), qui sont finalement la marque de fabrique du chorégraphe (dont il saura s’affranchir d’une certaine façon dans sa Bayadère moins chorégraphiquement torturée et tortueuse) , il faut surtout se délecter des énormes qualités de son travail qui apporte à chaque personnage une caractérisation psychologique et arrive même à travers le corps de ballet à évoquer cette Renaissance faite de « sexe et de mort » comme il se plait à la décrire.

romeo-et-juliette_mathieu-ganio_amandine-albisson_4L’écriture de Roméo évolue au fil de l’histoire : traduisant son passage d’un amour « passe temps » pour Rolaline à quelque chose de beaucoup plus organique et passionné pour Juliette. Cette dernière offre dans sa danse une large palette que doit savoir utiliser avec tact la ballerine pour sublimer ce rôle déterminant car finalement c’est par elle que tout arrive. C’est elle qui a les couilles en quelque sorte ; son Roméo n’a plus qu’à se laisser porter et voler vers ce qu’il a toujours rêvé de faire : se bruler les ailes. Il doit trouver en sa Juliette une fille séduisante, mais aussi plus forte et plus mature que lui : c’est elle qui le sort de la torpeur amoureuse dans laquelle il se laisse vivre avec Rosaline ; et la chorégraphie traduit bien cela aussi. Roméo et Juliette, avec ses beaux décors, ses costumes chatoyants, ses grands ensembles, ses scènes de combats , ses mouvements de lyrisme et sa fin bouleversante contient donc tous les éléments d’un spectacle réussi et l’on ressort forcement content de ce que l’on a vu … content oui mais satisfait rien n’est moins sur !!

Le trio de potes l’emporte sur une histoire d’amour stéréotypée

Mathieu Ganio incarne Roméo avec une perfection déconcertante ; son style très français colle à merveille au jeu de jambe imposé par la chorégraphie qui en terrasserait plus d’un. Son personnage est rêveur plutôt passif et suiveur et il faut que ses deux acolytes Mercutio et Benvolio équilibrent tout çà pour éviter qu’il ne tombe dans une certaine fadeur. Les scènes réunissant les trois sont des monuments d’interprétation et à ce niveau, difficile de na pas tarir d’éloges sur François Alu qui fait preuve (j’allais dire une fois encore !) d’une technique impressionnante (mais çà plus personne n’en doute) et qui se lâche complètement dans l’interprétation de Mercutio. Le personnage est franchouillard, truculent , plein d’humour parfois grossier (y aurait il de Noureev dans cette noble paillardise !) mais toujours respectueux et honnête ce qui le rend particulièrement attachant …

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François Alu

Oui François Alu est sans contexte l’un des meilleurs interprètes de la soirée (et de la compagnie) et les saluts ne me feront pas mentir tant il sera ovationné. A côté de lui Fabien Revillon ne dépareille pas dans le personnage plus posé mais non moins facétieux de Benvolio et réalise de très belles variations avec une ligne noble et une grande maitrise. Ce trio fonctionne donc à merveille et s’équilibre parfaitement jusque dans la scène de la mort de Mercutio où la chorégraphie pousse à son paroxysme le jeu théâtral (Mercutio faisant croire jusqu’au dernier moment qu’il fait semblant d’être blessé et ses amis croyant jusqu’au bout à sa plus belle comédie) rendant plus glaçante la destruction du trio par le méchant Tybalt. Et jusqu’au dernier moment, il faut bien avouer que c’est François Alu qui porte toute la tension dramatique sur ses larges épaules. La scène du combat avec Tybalt est en effet totalement déséquilibrée en sa faveur , le Capulet étant interprété avec une certaine  distance par Karl Paquette qui n’arrive pas à lui insuffler la violence, le mauvais fond et l’esprit provocateur nécessaires. Il traverse la scène à grand coup d’épées en l’air sans impressionner ou faire peur et sans apporter ce vent de haine qui fait partie du personnage de Tybalt. On aurait aussi souhaité un peu en parallèle du potentiel ouvertement sexuel de Mercutio du côté des Montaigu retrouver une certaine ambiguïté entre Tybalt et Lady Capulet, même si en déplaçant la scène d’hystérie de la mort de Tybalt de Lady Capulet vers Juliette, Noureev semble avoir voulu gommer cet aspect incestueux au profit d’une relation plus complice entre les deux cousins. Mais même dans cette relation, Karl Paquette n’arrive pas à prendre l’ascendant sur la Juliette d’Amandine Albisson et se plie en chaton soumis à ses jeux de jeunes filles sans chercher plus loin et apporter plus de relief.

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Karl Paquette

Amandine Albisson est une belle Juliette du premier acte : elle y fait la fille enfant qui joue avec ses copines à merveille et respire la fraicheur et l’innocence. Mais du moment où elle rencontre Roméo et où le coup de foudre se produit il y a quelquechose qui devrait se passer et qui ne se passe pas. Le redoutable pas de deux du balcon qui doit conduire à un état de suffocation amoureuse pour les deux partenaires (suffocation jouée et bien réelle quand on voit la densité de la chorégraphie) n’aboutit pas à cet effet et l’accumulation de portés sans tension ne rend que plus flagrante l’absence de montée amoureuse et d’extase que vivent les deux amoureux … et pour cause, ils sont beaux, tout est parfait, mais ils ne sont pas amoureux … ou plutôt ils le sont chacun de leur cote mais ne se rejoignent pas … et du coup la mayonnaise , ben elle ne prend pas ! et patatras cet orgasme chorégraphique se transforme en une fastidieuse succession de pas tordus et tarabiscotés , d’entortillements divers sans élan, sans fougue, sans désir réciproque … Son interprétation se ressaisit à la fin de l’acte 2 dans la mort de Tybalt sans toutefois arriver à nous tirer des larmes dans le déchirement intérieur qu’elle subit entre la mort de son cousin et le fait que ce soit son amoureux qui en soit la cause.  Dans l’acte 3  où on la retrouve en quelque sorte déjà morte après l’exil de Romeo, elle peine encore à interagir avec les fantômes de Tybalt et de Mercutio lui donnant le choix entre le « poison » et le poignard pour venger sa famille ou vivre son amour … Quand Romeo la rejoint, malgré une musique totalement enivrante le problème du balcon reste le même et le couple ne fonctionne pas à la hauteur de ce que l’on peut attendre. On voit un pas de deux d’amoureux, la musique et les pas nous montrent qu’ils sont amoureux, tout est beau sur scène et autour mais le couple ne transcende pas tout çà et ce qui devrait être un moment magique ne réussit pas à emporter le spectateur.
On retrouve le même niveau émotionnel  frôlant l’électro encéphalogramme plat dans les pas mettant en scène Pâris, le mari imposé et ennuyeux. Yann Chailloux lui apporte un brin de rigueur et de pugnacité dans la scène où les parents la force à accepter de l’épouser mais ce personnage ne m’a jamais inspiré grand chose quelqu’en soit la distribution … Le pas de quatre de l’acte 3 est cependant bien conduit avec la froideur de rigueur.

Pour lier les scènes intimistes et densifier le drame, le chorégraphe fait appel au talent du corps de ballet qui doit, en plus de danser, soutenir la tension qui oppose les familles. Noureev a construit son ballet en ce sens et tout est encore bien calculé et réfléchi : les scènes de foule dérapent souvent en altercations entre les clans rendant palpable la violence de l’époque, la gestuelle est vulgaire et grossière afin de matérialiser l’absence de pudeur de ce peuple face aux choses du sexe, la danse des chevaliers est un appel à la haine fait par les Capulet et la scène des acrobates de la propagande pro Montaigu. Le corps de ballet n’excelle pas dans ce registre, difficile j’en conviens, et a du mal à tonifier les scènes de combat. La scène des acrobates et des drapeaux est en revanche franchement poussive et l’on dénombre quelques chutes …

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Il en ressort que si le spectacle est d’une beauté confondante de par la qualité de sa réalisation, des décors qui en mettent plein la vue, de la richesse des costumes, des scènes de masse qui fonctionnent malgré tout très bien et d’une mécanique bien huilée par Noureev, il n’en demeure pas moins que ce qui devrait être plein de violence aussi bien brutale que sentimentale ne décolle pas et reste assez conventionnel. Tout est fait pour que tout s’embrase et que la passion des amants emporte tout sur son passage mais par manque de persuasion de la part des interprètes (et l’on sourit ironiquement en se souvenant que la nomination d’Amandine Albisson avait suivi de quelques jours les adieux à la scène d’Isabelle Ciaravola, autrement excellente interprète !) le spectacle reste bien plus poli que cette Renaissance « faite de sexe et de mort et en cela si proche de notre époque » voulue par Noureev.

Roméo et Juliette – Rudolf Noureev/Ballet de l’Opéra de Paris – Opéra Bastille 26 MARS 2016

(crédit photo : Julien Benhamou & OdP)

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